La crise de direction politique en Italie est entrée dans une nouvelle phase :
les forces qui avaient gouverné le pays, sous différentes combinaisons depuis 1947 ont été balayées
La tâche de former le gouver-
L nement reviendra à une coali-
tion incluant le parti néofasciste qui pendant des décennies avait été tenu à l'écart de ce qu'on appelait l'«Arc constitutionnel» (dont faisait partie, en revanche, le Parti communiste italien). Cette coalition, bien que ne recueillant pas une majorité absolue des suffrages (42,9% à la Chambre des députés et 39,9 % au Sénat), a obtenu, en vertu du scrutin uninominal majoritaire à un tour, une majorité absolue de sièges à la Chambre et a failli l'obtenir au Sénat (à trois voix près). Ceci alors que le centre traditionnellement majoritaire a été littéralement rayé de la carte.
Au delà du décalage entre voix remportées et sièges obtenus par les forces en présence, les résultats du scrutin expriment, dans une large mesure, une polarisation de la vie politique.
Mais la démobilisation politico-idéologique des partis se réclamant du mouvement ouvrier tout au long des quinze dernières années combinée aux déchirements socio-économiques produits par la crise et les restructurations consécutives, ont fait que le clivage politique ne correspond que partiellement au clivage social. Certes, le pôle progressiste — où le Parti démocratique de la gauche (PDS) et le Parti de la refondation communiste (PRC) ont un poids écrasant par rapport aux autres formations qui le composent — a obtenu ses voix surtout dans des couches populaires et ouvrières ainsi que dans certains secteurs de la petite bourgeoisie radicale. Pourtant la Ligue du nord est soutenue non seulement par des secteurs de la moyenne et petite bourgeoisies, mais aussi par des couches populaires ou, dans une moindre mesure, ouvrières. Ensuite, on a pu constater de nouveau (après les municipales à Rome ou à Milan) que le parti néo-fasciste sous son nouvel avatar, l'Alliance nationale, dispose lui aussi d'une base électorale populaire assez large. Force est de consta-
EDITORIAL
Italie, année zéro ?
lors des législatives des 27 et 28 mars 1994.
Livio MAITAN ter qu'il en est de même pour la formation de Berlusconi, Forza Italia, qui a remporté des succès incontestables dans des quartiers populaires de grandes villes du Nord, outre des scores spectaculaires dans certaines régions du Sud. Enfin, la bourgeoisie industrielle est apparue électoralement divisée. Si des secteurs minoritaires de la Confidustria (le «syndicat» des industriels) ont misé sur Berlusconi, d'autres ont continué d'appuyer — discrètement, il est vrai - le pôle centriste alors que des personnalités de premier plan se plaçaient du côté des progressistes, allant parfois jusqu'à être candidates. Il y aura de toute façon des réalignements : la Confindustria a déjà a déjà fait savoir qu'elle est prête à soutenir un gouvernement dirigé par Berlusconi (dont la formation a recueilli 21 % des voix contre 13,5 % pour les néofascistes et 8,4 % pour les léguistes).
Vers plus d'austérité
Si un tel gouvernement est effectivement mis en place, il animera un tournant réel vers des mesures d'austérité, qui s'ajouteront à celles qu'avaient déjà adoptées le gouvernement Ciampi, des coups beaucoup plus durs portés à ce qui reste de l'Etat-providence et une modification des mécanismes politiques vers plus d'autoritarisme.
Il n'est pourtant pas joué d'avance que tout cela puisse mener à la stabilisation d'un pays qui a, de tous temps, connu des conflits sociaux aigus et des mobilisations de masses combatives y compris en période de reflux. Les faiblesses et contradictions du camp bourgeois sont transparentes. Les trois formations de la droite sont divisées sur des problèmes importants, comme l'ont confirmé les polémiques de la campagne électorale. Berlusconi aura autant de mal à réussir son action médiatrice qu'à esquisser l'ouverture vers le centre ou une partie du centre qui pourrait s'avérer nécessaire pour lui assurer une majorité parlementaire. Par ailleurs, des éléments supplémentaires de précarité pourraient résulter des tergiversations de la droite d'ici aux prochaines échéances électorales - dont les élections européennes de juin, qui auront lieu à la proportionnelle et où les alignements peuvent être différents de ceux du 27 et 28 mars.
Finalement, tous ces développements politiques ont lieu sur l'arrière fond d'une situation économique qui, en dépit d'améliorations partielles, reste marquée par la stagnation et la perspective d'une augmentation du chômage.
Les difficultés auxquelles se heurte la classe dominante dans ses efforts pour faire valoir son hégémonie politique sont accentuées par le fait qu'elle doit miser sur une coalition hétérogène dont la formation la plus forte a été mise sur pied en l'espace de deux mois par Berlusconi, que les grands bourgeois «historiques» considèrent encore comme un parvenu, qui est dépourvue de toute tradition, exprime une idéologie sommaire et ne dispose que de cadres dont la capacité à jouer un rôle dirigeant reste à démonter.
En fait, les chances de la droite résident surtout dans l'inconsistance de la gauche. Il est incontestable que celle-ci a essuyé un échec parce qu'elle n'est pas apparue comme porteuse d'une alternative à un système politique en ruine et a trop mis l'accent sur la continuité. Cela vaut de toute évidence pour le PDS, dont le programme ne proposait rien de neuf et dont le secrétaire, Achille Occhetto, n'a cesser de se réclamer des prétendus acquis du gouvernement en place. Pour sa part, le PRC est apparu comme l'aile gauche des progressistes, mais pas comme une force résolue à imposer une dynamique radicalement différente à la bataille en cours, dans une perspective anti-capitaliste.
En conclusion, si la recomposition du camp bourgeois reste précaire, celle du mouvement ouvrier n'a pas encore commencé. Combien durera son année zéro ?
Rome, 6 avril 1994