Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

La prophétie du Sud

· Inprecor n° 379, avril 1994 · p. 4-10 · 7 327 mots

Mexique

L'assassinat de Luis Donaldo Colosio, candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir le 23 mars 1994, en plein meeting électoral à Tijuana, a fait rebondir la terrible crise que connaît le système politique mexicain. La rébellion indigène du Chiapas avait déjà exposé la faiblesse du projet de modernisation impulsé par le régime de salinas de gortari. Depuis, le pays s'enfonce dans l'ingouvernabilité. L'analyse de cette crise que nous publions ci-dessous, bien qu'écrite avant ce dernier événement, n'en garde pas moins toute son acuité. Sergio RODRIGUEZ LASCANO

'action militaire de l'Armée

L zapatiste de libération nationa-

le (EZLN) a déclenché une crise jusqu'alors larvée qui mûrissait au sein du système politique mexicain. Les menées de Salinas de Gortari, visant à insérer le Mexique dans le processus de globalisation de l'économie mondiale avaient le vent en poupe. Il ne s'agit pas là seulement, comme certains le disent, de la mise en œuvre du néolibéralisme, mais fondamentalement d'une restructuration globale d'un modèle d'accumulation, qui depuis quelque temps s'était adapté aux conseils du Fonds monaitaire international (FMI), en même temps qu'il cherchait à jouer un rôle plus actif dans la redéfinition de la division internationale du travail.

L'Accord de libre échange nord-américain (ALENA) constitue non seulement une tentative de tirer profit des circonstances géographiques, mais aussi de l'infrastructure industrielle effective qui fait potentiellement du Mexique un paradis pour l'investissement productif, en tant que porte d'entrée au marché le plus grand et le plus puissant du monde. Il ne s'agit donc pas d'un projet néolibéral comme ceux qui ont cours dans d'autres pays latino-américains mais bien d'une tentative de restructuration à long terme de la produc-

MEXIQUE tion, afin de permettre une nouvelle période de croissance économique prolongée, fondée sur une relation nouvelle avec le modèle de l'accumulation internationale, sans que cela n'entraîne pour autant une hausse du niveau de vie pour la majorité de la population.

L'adieu au populisme

Pour mener à bien ce processus de modernisation, le gouvernement a cru pouvoir utiliser les vieux instruments sociaux et politiques. En même temps pour rendre son projet crédible, il lui a fallu abandonner le populisme d'Etat et mettre en œuvre une politique d'assistanat (par le Programme national de solidarité, dit PRONASOL), censée compenser auprès des secteurs populaires le coût social engendré par la remise en cause de toute une série de conquêtes sociales. Cela a constitué la source de la longue une crise de ce qui est traditionnellement connu comme la «politique de masse de l'Etat», c'est-à-dire des mécanismes de contrôle bureaucratique sur la population. Ainsi, de nombreux relais de l'Etat (parmi lesquels les grandes organisations sociales) ont perdu leur efficacité. Il n'y a qu'à voir le rôle joué par La Centrale nationale paysanne (CNC) dans le conflit de Chiapas

(1). Pourtant ceci ne signifie pas qu'il existe déjà une réponse sociale capable de dépasser ou de rompre les mécanismes de contrôle traditionnels. Cette absence est cependant plutôt due à la puissance économique et à la capacité de corruption de l'Etat et non au rôle joué par ces mécanismes de contrôle.

L'efficacité de l'activité zapatiste tient notamment au caractère indigène de la rébellion, au type d'action militaire engagée, à la politique d'alliance avancée par T'EZLN, à l'héritage historique revendiqué etc. (2). Mais l'existence depuis 1988 (continuelle, bien que avec des hauts et des bas) d'un mouvement démocratique populaire ayant réussi à s'imposer en opposition au pouvoir permet, entre autres éléments, d'expliquer non seulement l'importance politique prise par l'action des zapatistes mais aussi les difficultés du gouvernement. Le zapatisme a trouvé dans ce mouvement démocratique sa meilleure

1) Lors d'une réunion entre le secrétaire général, Hugo Andrés Araujo et des dirigeants des ejidos (nom mexicains des terres qui sont la propriété des communautés indigènes) de la CNC, ces derniers ont fait une déclaration affirmant que «soit la CNC n'a plus les moyens, soit notre dirigeant ne veut plus nous écouter (...) La CNC s'est avérée, et a été dénoncée comme inutile, et le plus curieux est que ce sont ceux qui auraient dû répondre à notre attente qui ont avoué leur impuissance.»

2) Voir Sergio Rodriguez Lascano, «Zapata cavale de nouveau», Inprecor n° 377 de février 1994.

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défense, en même temps qu'il a constitué pour lui un ballon d'oxygène et lui a communiqué un élan nouveau. C'est la combinaison du mouvement démocratique et de la rébellion zapatiste qui a provoquée la crise que traverse actuellement le régime mexicain.

Un divorce entre les deux mouvements serait également fatal pour chacun d'eux. Il est vrai que le mouvement démocratique pré-existant se situait essentiellement sur le terrain électoral: il sert pourtant souvent de référence dans les discours de l'EZLN. Et s'il est vrai que l'action zapatiste est essentiellement militaire, ce mouvement affiche ouvertement sa volonté d'en finir avec le système de «parti d'Etat». Vouloir séparer ces mouvements, ou penser qu un des deux est plus important que l'autre, ou agir en jalousant l'importance de tel ou tel, ou pire, en pensant que les zapatistes vont résoudre tous les problèmes politiques posés au mouvement démocratique et qu'il ne reste plus au mouvement démocratique qu'à enfiler un passe-montagne et à se déguiser en zapatiste, traduirait une incompréhension totale de ce qui se passe dans le pays et constituerait une grave erreur politique.

Une alliance large

Le sous-commandant Marcos, lorsqu'on lui a demandé s'il se fixait comme objectif de conquérir le pouvoir par les armes, a formulé cette idée avec une clarté impressionnante : «A la différence des maoïstes, nous ne pensons pas que l'armée paysanne, depuis les montagnes, encerclera les villes. Nous pensons par contre que sans les ouvriers, il n'y a aucune possibilité de victoire politique ou militaire...». Et de continuer en répondant à une autre question : «Cela voudrait dire que l'EZLN ne pourrait pas nouer des contacts avec le mouvement populaire dans d'autres cadres organisationnels ? Il faudrait que de tels contacts se fassent dans des structures plus larges où il y a plus d'espace politique. Cela ne se ferait pas dans l'EZLN, mais plutôt dans quelque chose de plus grand et de plus large. Voilà pourquoi nous parlons de «mouvement national révolutionnaire» comme d'un lieu de convergence sur une base plus large que l'EZLN. Si quelqu'un déploie une telle bannière alors nous nous rangerons derrière lui.» (3)

Le gouvernement (dont projet fut le meilleur possible du point de vue du capital financier autochtone et international) n'a pas su surmonter les obstacles rencontrés lors de la réalisation de son projet. D'une part, des secteurs importants de la population ne supportaient plus le système politique national asphyxiant — qui prétend séquestrer la société SOuS la domination totale de l'Etat — et, de l'autre, ces secteurs qui, par leur structure sociale même, étaient les plus réfractaires à cette politique de

Le Chiapas entre deux vents) modernisation, se sont, au fur et à mesure qu'ils subissaient les attaques violentes, préparés patiemment à manifester leur rejet. Les réformes de l'article 27 de la Constitution (instaurant la réforme agraire) sont à ce titre un exemple majeur : pour mener à bien la réorganisation du monde rural qu'elles visaient, il aurait fallu supprimer les communautés indigènes. Le sous-secrétaire à la Réforme agraire, Luis Tellez, l'a exprimé clairement, en expliquant que l'analogie la plus proche du sens de ces réformes était «la conquête de l'Ouest», menée par les colons blancs des Etats-Unis et qui a culminé par la destruction quasi-totale des communautés indigènes. Voici pourquoi certains racistes pensaient que le général Godinez (le responsable de la région militaire de Chiapas) jouerait le rôle du général Custer.

Une fois de plus, le sous-commandant Marcos définit bien un ces deux aspects lorsqu'il évoque la transformation militaire de la structure de cette organisation, issue de groupes d'autodéfense indigène et aboutissant à la constitution de contingents militaires réguliers : «Il y a eu stagnation jusqu'à ce que le gouvernement ait la brillante idée de modifier l'article 27, qui a eu l'effet d'un puissant catalyseur des communautés. Ces réformes supprimaient toute possibilité légale de posséder la terre, possibilité qui justifiait le maintien des groupes paramilitaires d'autodéfense. Après la fraude électorale des présidentielles de 1988, les camarades se sont rendus compte que les élections, non plus, ne servaient à rien parce que le gouvernement ne respectait rien. Voilà quels ont été les deux détonateurs, mais il me semble que ce qui a le plus radicalisé les camarades a été la réforme de l'article 27, qui a signifié aux indigènes qu'ils n'avaient plus le droit de vivre de façon légale et pacifique.» (4)

Le plus important dans l'insurrection paysanne-indigène de Chiapas est qu'elle a montré la nécessité d'établir un projet national de ceux d'en-bas. Le fameux «décalogue zapatiste» (comme Cuauthémoc Cardenas a appelé le programme en dix points publié au lendemain de l'insurrection, ) ainsi qu'une

«Il naitra du choc de ces deux série d'images, de vents, son heure arrive, il attise déjà le feu de l'histoire. C'est le vent d'en haut clins d'œil, de qui domine aujourd'hui, mais le vent d'en gestes et de combas se lève déjà, la tempête arrive... Il en muniqués de sera ainsi... Lorsque la tempête mollira, l'EZLN, constilorsque la pluie et le feu laisseront de noutuent tous un veau la terre en paix, le monde ne sera plus message des le monde mais pauvres. Tous quelque chose de meilleur»

(sous-commandant Marcos, cherchent, par un discours empreint de références traditionnelles, à établir la communication entre ceux d'en-bas. Au mythe de la modernité qui nous emmène vers le progrès et le

«premier monde», tous opposent le mythe de la communauté, de la tradition et de notre histoire pleine d'actes plébéiens et radicaux.

Signes d'identité

Et c'est précisément à ce niveau qu'on trouve les éléments clef des signes d'identité qui caractérisent des années de lutte populaire et qui prennent aujourd'hui une vigueur et une cohérence renouvelées avec la proposition zapatiste. C'est ce que certains ont appelé les «problèmes quasibibliques» (5) que nous devons résoudre si nous voulons que notre peuples et nos nations survivent et ce qu'Adolfo Gilly a appelé les points qui «constituent les lignes» directrices d'une nouvelle pensée socialiste. Il s'agit de combattre les projets de ceux qui s'enorgueillissent de ce que le

Mexique contribue à hauteur de 15 noms à la liste des familles les plus riches du monde et de le faire avec ceux qui pensent qu'il est fondamental de résoudre les problèmes graves de la population. Si le néolibéralisme veut «désidéologiser» le débat, c'est tant mieux et nous l'acceptons.

Abandonnons l'idéologie et proposons un projet national qui affronte les problèmes réels. Le décalogue zapatiste formule les revendications de la majorité des Mexicains et n'est pas seulement un programme politique écrit pour eux. Y sont réunies et résumées des années de lutte des Mexicains : le travail, la terre, un toit pour tous, le droit à l'alimentation à la santé et à l'éducation, l'indépendance, la liberté, la démocratie et la justice. Ce sont les ingrédiants qui conditionnent la paix et la rendront possible.

3) Interview du sous-commandant Marcos réalisée par

Blanche Petrich et Elio Henriquez. La Jornada, 6 février

1994.

4) Ibid.

5) Ernest Mandel, «Faire renaître l'espoir», Inprecor n° 358 du 11 septembre 1992.

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Ce qui importe c'est qu'au fil de leurs activités et de leurs prises de position les gens ont tendance à s'identifier à cette plate-forme, qui est commune à tout le monde, même si nous ne le savons pas encore. Le fait que les zapatistes détruisent les palais municipaux à la barres à mines et à la pioche et en même temps sauvent les archives historiques de la «ville royale de San Cristobal de Las Casas», prend une profonde signification, marque les consciences et s'inscrit immédiatement dans cet imaginaire populaire qui nourrit la défiance vis-à-vis des institutions du PRI/gouvernement et suscite la création de nouveaux éléments d'identification. C'est la vengeance du «Mexique profond» qu'on a toujours voulu nous présenter comme le «Mexique barbare», qui s'oppose par la violence, à la violence d'un progrès pervers et fauteur de marginalisation et d'exclusion.

La télévision du pouvoir

Ces éléments d'identification ont été torpillés par des instruments du pouvoir, comme la télévision, Adolfo Gilly l'explique ainsi : «Ce que la restructuration du capital (nom précis de ce que nous appelons «politiques néolibérales») a voulu imposer, c'est la fragmentation du travail sous toutes ses formes : urbaines, rurales ou domestiques. Cette fragmentation va de la destruction des conventions collectives, du dépouillement et de la paralysie des organisations qui les défendent, à l'enfermement de l'individu dans le cadre familial et à la réorganisation idéologique de cet espace, non pas autour des croyances et des rites communautaires des religions anciennes, mais autour du spectacle obsessionnel et solitaire de la télévision. Il est certain que le capital payera, en temps voulu, cette tentative perverse de fragmentation et de subordination des consciences, par la radicalisațion d'images, d'habitudes et de relations que la télévision induit malgré elle. En même temps que se réalise dans la société cette tendance intrinsèque du capital, la télévision, subordonnées aux fins de valorisation de ce dernier, est un des principaux instruments de l'isolement, du silence et de la fragmentation des consciences. L'utilisation capitaliste de l'électronique et de la télévision désarticule le débat, la place publique, la raison et les possibilités d'autonomie sociale dans l'interprétation du monde.» (6)

Aujourd'hui, l'EZLN a commencé à présenter l'addition à Televisa (7), en s'opposant à sa présence dans les négociations avec le gouvernement. On peut être d'accord ou pas sur la pertinence d'une telle mesure (une série de voix se sont élevées en défense de la liberté d'expression, elles pêchent néanmoins par naïveté en omettant de dénoncer les violations constantes de Televisa du droit à l'information, qu'il s'agissent de l'obligation pour certains artistes de signer des contrats d'exclusivité ou du licenciement de ceux qui ont fait une plaisanterie n'ayant pas l'air de plaire au patron). Mais il est indéniable que la décision a été reçue avec enthousiasme par de larges couches de la

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population parce que d'une certaine manière, cette entreprise paye des offenses faites à de nombreux Mexicains. Par leur capacité médiatique impressionnante, TEZLN et son sous-commandant ont réalisé la prédiction de Gilly, et ont fait payé au capital sa «tentative perverse de fragmentation». C'est effectivement la «radicalisation des images» promues par la télévision qui a permis à de nombreux téléspectateurs d'identifier le sous-commandant Marcos à Juan del Diablo (8). Il est à cet égard significatif de voir comment le «Tigre Azcarraga» subit une défaite sur son propre terrain, celui de la création d'images destinées à captiver les consciences des pauvres.

Cette bataille n'est évidemment pas terminée et Televisa va sans doute réagir violemment, mais l'EZLN a d'ores et déjà attaqué les trois institutions les plus importantes du pays (le présidentialisme, l'armée et Televisa) et a contribué à diviser la quatrième (l'Eglise) ; et ce n'est pas peu de choses.

Banaliser les réponses du gouvernement serait néanmoins une erreur. Le régime Mexicain possède évidemment plus de ressources que ses congénères salvadorien ou guatémaltèque. En moins de 15 jours, il s'est approprié une bonne part de ce qu'on a appelé la politique de «guerre de basse intensité». Il a ainsi mis en œuvre une politique de terre brûlée, puis effectué des distributions de haricots et de semences avant d'arriver à la table de négociation. La suffisance du gouvernement est telle que, partant du principe que dans ce pays tout est corruptible et peut s'acheter, Camacho Solis a reconnu l'EZLN comme «un courant politique en formation», insinuant par là la possibilité de reconnaissance en tant que parti légal dans un futur proche.

Conflit de basse intensité

Cette politique contre-insurrectionnelle n'est d'ailleurs pas remise en cause à chaque changement de tactique du gouvernement. Penser que la pratique du conflit de basse intensité est antagonique avec la politique de négociation serait méconnaître cette ligne stratégique, définie ainsi par un spécialiste nord-américain : «la guerre ne se résume pas à l'affrontement entre armées ennemies : nous savons qu'il s'agit de plus en plus d'une lutte entre systèmes sociaux rivaux qui embrassent leurs institutions politiques, économiques et culturelles. Et plus la guerre se prolonge, plus il est certain qu'elle se décide en dehors du champ de bataille.» (9) L'objectif est clair : devant l'impossibilité d'une victoire militaire compte tenu de son coût trop élevé, on cherche à défaire politiquement l'organisation révolutionnaire. Pour y parvenir, il faut avant tout circonscrire le conflit, le situer comme une confrontation conventionnelle et miner sa base de soutien, au niveau national et international.

C'est ce que le gouvernement mexicain a essayé de faire, ce qui ne veut pas dire que cette politique n'a pas entraîné de tension entre les différents appareils de l'Etat. Les actions du gouvernement — de l'annonce de l'amnistie à la proposition des négociations en passant par l'instauration d'un cessez-le-feu unilatéral - ont toutes un caractère ambivalent. Elles répondent d'une part aux pressions qu'une société civile agissante exerce sur l'Etat et de l'autre, à la nécessité pour ce dernier de créer d'urgence un cadre politique permettant de dissocier les zapatistes des grandes

6) Adolfo Gilly est un ancien dirigeant du Parti révolutionnaire des travailleurs (section mexicaine de la Quatrième internationale), qui a depuis rejoint le PRD cardéniste. Il est par ailleurs journaliste et l'un des intellectuel de gauche les plus connu du pays. Adolfo Gilly, «Paysaje después de la derrota», Inprecor para América Latina, n° 32 de mai 1993.

7) Chaîne de télévision du «tsar» de la télévision mexicaine, Emilio Azcarraga, sans doute l'homme le plus riche du Mexique et d'Amérique latine.

8) Personnage «romantique» d'une série télévisée qui a connu un franc succès.

9) Gabriel Kolkko, Anatomy of a war : Vietnam, the United States and the modern Historical experience.

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questions nationales et de rompre le systè me de vases communiquants qui existe entre le mouvement armé et le mouvement démocratique en général.

C'est ainsi qu'a été recherché et signé un «compromis pour la paix, la démocratie et la justice», sur le mode du pacte de la Moncloa, avec le seul parti légal d'opposition véritable, le Parti de la révolution démocratique (PRD), affirmant que le parti d'Etat s'engageait à assurer une «transition vers la démocratie» (10). Cependant, le jour même de l'annonce de la signature de ce document (signé notamment par Cuauthémoc Cardenas, ce qui lui donnait toute sa valeur) Salinas de Gortari faisait une démonstration supplémentaire de l'impossibilité d'une transition à froid ou de ce que certains ont appelé « une rupture concertée», en déclarant lors d'une réunion avec les ministres, les membres de la Cour suprême de justice, le président de l'Institut fédéral électoral et les députés et sénateurs du PRI, qu'au Chiapas ce n'est ni le modèle économique, ni le PRONASOL ou la réforme de l'Etat qui avaient échoué mais seulement le service de renseignement qui n'avait pas donné les informations à temps. Et d'ajouter «ne vous faites pas d'histoires, le candidat [officiel à la présidence] est Colosio», coupant ainsi court aux aspirations et manœuvres de Camacho Solis.

D'une pierre deux coups

L'objectif poursuivi par ce compromis était donc d'isoler les zapatistes et de les obliger à négocier en position de faiblesse tout en manœuvrant le cardénisme ; mais ce qui se fait facilement quand on est à l'offensive n'a pas nécessairement les mêmes chances de succès lorsqu'on est sur la défensive. Le résultat fut loin de celui escompté.

La réaction des cardénistes face à la plaisanterie saliniste a mis en évidence le système de vases communiquants entre les événements de Chiapas et le mouvement démocratique en général : «Si [Salinas] nous a fait cela à nous, en contradiction flagrante avec les engagements de ses subordonnées, en désavouant le secrétaire du gouvernement, le président et son candidat du parti officiel, quelle crédibilité peuvent avoir les engagements pris par le commissaire du gouvernement au Chiapas vis-à-vis de l'EZLN ? » (11) Ce qui précède a été réaffirmé clairement le 13 février, lors de la clôture de la marche de 100 heures pour la démocratie, lorsque Cardenas a déclaré que «la rébellion surgit de la forêt de Chiapas a bouleversé tout le pays et a exposé devant toute la société les causes du soulèvement du Chiapas de même que beaucoup d'autres problèmes politiques sociaux et économiques... Nous aurions souhaité qu'il y ait accord entre les déclarations d'intention et les actes [du gouvernement] et que soit mise en pratique la volonté exprimée de résoudre une fois pour toutes les problèmes des Mexicains et satisfaire leurs revendications (...). Voici l'exigence qui a été exprimée du fond de la forêt de Chiapas. Notre engagement pour ces revendications sera indéfectible...» (12)

A cet égard, le projet contre-insurrectionnel a échoué, constat qu'il faut nuancer par le fait que le temps gagné a permis au gouvernement d'accomplir un travail logistique préparant des affrontements à venir, pour le cas où les négociations n'aboutiraient pas au résultats souhaités par le gouvernement.

Cette situation a initié une crise que le régime n'arrive pas à résoudre. La campagne électorale de Luis Donaldo Colosio, candidat du PRI n'a pas réussi à susciter le moindre intérêt hormis le fait d'être vouée à une défaite cinglante. Par ailleurs, l'image du président, si chèrement protégée par le passé, est totalement discréditée : à chaque fois que Salinas pense que le pire est derrière lui et qu'il est possible de renouer avec les excès du passé, quelque chose le ramène à la triste réalité de son isolement.

L'armée, pour sa part, se sent victime d'un complot et si elle cède à la tentation de rendre la société civile responsable, en pratique elle se contente d'affirmer que l'institution a agit en obéissant au pouvoir civil. Aujourd'hui, dans l'armée mexicai-

10) Le pacte de la Moncloa (novembre 1977) est celui qui, négocié entre les représentants de la monarchie, ceux de la bourgeoisie et la gau»he réformiste, a permis de stabiliser la sortie «bourgeoise" de la dictature franquiste.

11) Cuauthémoc Cardenas, discours du 5 février 1994, au cours de la cérémonie de constitution de l'Alliance démocratique nationale, le front électoral qui le soutient sa candidature pour les présidentielles.

12) Cuauthémoc Cardenas, discours prononcé à la fin de la marche des 100 heures pour la démocratie.

13) Lazaro Cardenas a participé à la lutte révolutionnaire, ce qui l'amena au grade de général. Il fut président de la République de 1934 à 1940, période pendant le Mexique connut de profondes réformes sociales et des nationalisations d'entreprises étrangères (notamment pétrolières en 1938).

ne, et il y a longtemps que cela n'avait pas été le cas, on discute beaucoup politique. Et ce avec une double répercussion : d'une part et pour l'essentiel, la hiérarchie va sans doute tirer des conclusions peu recommandables sur l'activité de la société civile et du pouvoir civil lui-même et de l'autre, certains secteurs vont commencer à penser qu'il n'est pas possible de se risquer dans une aventure aussi irresponsable alors que le discours cardéniste ne leur semble pas si menaçant — d'autant plus que Cardenas est fils de général et pas n'importe lequel (13) !

Cardenas a d'ailleurs joué cette carte à fond. En même temps qu'il a dénoncé les excès de l'armée en exigeant que toute la lumière soit faite, il a placé la responsabilité du comportement de l'armée sur le pouvoir civil ; de plus, tout en ayant reconnu le caractère de belligérant de l'EZLN il parle à chaque fois de deux armées et d'une certaine façon les présente symétri-

Hystérie «priiste» Cela a provoqué une réaction proprement hystérique du «priisme». Il est possible d'affirmer qu'il s'agit là d'ingrédients pour que puisse s'exprimer un courant démocratique et nationaliste au sein de l'armée ; en tout cas tel paraît en être l'objectif.

Salinas semble donc dans la même situation que Porfirio Diaz (14). En fin connaisseur de l'histoire mexicaine, Cardenas l'a formulé de la façon suivante : «le sort du pays est entre les mains d'un seul

Il fut ensuite ministre de la Défense nationale puis commandant en chef des armées.

14) Porfirio Diaz fut un des généraux de Benito Juarez, le président mexicain qui a mené une politique d'expropriation des biens de l'Eglise, des terres des communautés indigènes et des intérêts étrangers. Suite à l'intervention française en 1864 et l'installation de Maximilien d'Autriche, Juarez a dirigé le fraction libérale de la bourgeoisie contre les conservateurs qui soutenait le monarque étranger.

Après la défaite et l'exécution de Maximilien, et la mort au pouvoir de Juarez , Diaz (qui s'était auparavant soulevé contre Juarez) impose sa dictature de 1876 à 1911, date du début du processus révolutionnaire. Il a globalement poursuivi la politique de «modernisation» de l'économie du pays entreprise par Juarez, qui par son volet agricole s'attaquait aux communautés indigènes.

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homme, Carlos Salinas de

«Pour nous autres, les

agira dans le petits de cette terre, les

sans-visage et sans histoi-

sens des intérêts du pays (...), ou re, nous qui sommes armées de vérité et de feu, nous qui venons de signifiera non seu- nous qui sommes les lement qu'il ne veut pas d'élections hond'aujourd'hui et de nêtes, mais aussi qu'il jours, nous ne voul rien pour nous mêmes et veut imposer une solution par la force.» (12) out pour tous !» Le problème est qu'il est lutionnaire indig très difficile pour Salinas

Commandemen

d'accepter la voie de la démocratie représentative. La seule chose qui pourrait permettre une «Moncloa à la mexicaine» serait une alternance du pouvoir et c'est précisément ce que le système politique de domination existant au Mexique ne peut pas concéder. Toute la structure de contrôle bureaucratique sur la société (les syndicats, les organisations paysannes et populaires), les structures politiques régionales de contrôle (système des gouverneurs, présidences municipales), le système judiciaire, l'appareil «législatif» dans son ensemble, tout, depuis la corruption de la base de la police aux fraudes des multimillionnaires à la bourse et aux privatisations qui ont bradé le pays, est fondé sur la nonalternance du pouvoir, sur le parti d'Etat et

Néoscientifiques salinistes

Le sort du pays se jouera sur plusieurs terrains. Tout d'abord, les néoscientifiques salinistes (allusion à la coterie de positivistes qui entourait le dictateur Porfirio Diaz, «les scientifiques») qui nous gouvernent ne connaissent pas l'histoire du Mexique autant que leurs prédécesseurs. Cette poignée d'aventuriers, experts dans la conception de «scénarios politiques» conçus d'en haut, méprise non seulement les classes sociales mais aussi les êtres humains. Ce pays, inventé et conçu pour eux, a connu des victoires momentanées en réussissant à coopter, par la corruption, une bonne partie des dirigeants sociaux et des membres des partis d'opposition. Il n'a par contre jamais su traiter les véritables opposants : une fois que le pot de vin a échoué on passe à la calomnie, la violence et même à l'assassinat : la disparition quelques jours seulement avant la prise de fonctions de Salinas de José Ramon Garcia Gomez, un militant du Parti révolutionnaire des travailleurs défenseur de la victoire de Cardenas à l'issue des élections de 1988 et plus de 250 assassinats de membres du PRD éclairent les conceptions politiques des «puits de sciences» qui gouvernent le Mexique. Le salinisme a renversé la phrase de Clausewitz sur la guerre et la politique dans sa façon d'affronter l'opposine. tion démocratique : pour Salinas, la politique est la continuation de érila guerre par d'autres moyens. er. touons aujourd'hui c'est que, tant au mes et

Chiapas que dans le reste du n révo- pays, l'exigence démocrat général) ène acceptable. Et quand on parle de démocratie, il ne s'agit pas seulement des nécessaires modifications de la loi électorale mais de ce dont la majorité des Mexicains est désormais convaincue : le fait que notre pays mérite un système politique au sein du quel un gouvernement et son parti ne décident pas pour chacun d'entre nous. Les problèmes de la terre, du logement, de la santé, de l'éducation etc, ne seront pas appréhendés différemment tant qu'existent les structures de contrôle dictatorial sur la société (la Confédération des travailleurs du Mexique, la Confédération nationale paysanne, l'Institut fédéral électoral, la PRONASOL, Televisa etc.) ; ces dernières n'ont aucune raison d'être en dehors de l'Etat. Seul un changement démocratique permettra aux différents secteurs sociaux de s'exprimer avec toutes leurs potentialités et de se différencier.

La première phase du dialogue national s'est conclue de façon éclatante. L'accueil réservé à la délégation de l'EZLN sur le parvis de la cathédrale San Cristobal a été proprement impressionnant. Une fois de plus la direction de T'EZLN a fait preuve de sa sensibilité politique : beaucoup de ses membres sont arrivés vêtus de leur tenues traditionnelles indigènes.

Pas une affaire de routine

Il ne s'agissait pas d'une réunion de négociation classique entre dirigeants de partis politiques antagonistes, où il est difficile de savoir qui est qui. Il y avait, face-à-face, deux mondes, deux traditions et deux cultures : le monde communautaire face au progrès dévastateur. La composition des délégations a été l'occasion pour l'EZLN de faire une démonstration politique : sa délégation était composée de 15 indigènes en plus du sous-commandant Marcos, alors que l'Etat avait un représentant unique (Manuel Camacho Solis, qui aspirait à être le candidat présidentiel du PRI). Les zapatistes ont tous été élus dans des assemblées des peuples, alors que Camacho a été désigné dans la villa présidentielle de Los Pinos. Le «pouvoir» législatif fédéral, celui du Chiapas ou le gouverneur de l'Etat n'ont absolument pas eu droit de citer ; on avait affaire à deux conceptions antagoniques de l'activité et de la participation politique.

Les zapatistes ont exprimé en 34 points l'essentiel des besoins des pauvres : de la nécessité d'élections libres, sans prééminence du parti d'Etat, à la révision de l'ALENA, en passant par l'indispensable démission de Salinas et de tous les gouverneurs élus grâce à la fraude et l'élaboration d'une nouvelle loi électorale qui ôte au gouvernement le contrôle des élections. Ce à quoi il faut ajouter la reconnaissance de l'EZLN comme force belligérante, l'acceptation de l'auto-organisation indigène et la création d'un statut d'autonomie, une série de revendications sociales et sur le droit des femmes, le respect de l'exigence originelle d'Emiliano Zapata «la terre au indigènes et aux paysans qui la travaillent» et enfin, l'annulation de la réforme saliniste de l'article 27 de la

Le gouvernement, par la voix de son commissaire et souvent avec une rédaction à la première personne, a répondu par ce qu'il a appelé un «accord pour une paix digne au Chiapas», dans lequel l'existence d'un système antidémocratique est implicitement reconnue. On peut y lire que «les uns et des autres me semblent disposés à ce que, dans le mois qui vient, soient ouverts des forums pour discuter et approuver des réformes garantissant aux citoyens indépendants la participation à la conduite du processus électoral afin qu'aucune force politique ne soit avantagée par l'organisation électorale.» En d'autres termes, selon la loi électorale telle qu'elle est , les organisateurs du scrutin ne sont pas indépendants et il y a un parti qui est avantagé. Le gouvernement s'est par ailleurs engagé à réviser la réforme agraire au Chiapas, sans toutefois modifier les réformes constitutionnelles salinistes et à discuter d'un amendement à l'article 4 de la Constitution afin de garantir un certain niveau d'autonomie aux communautés indigènes. Pour le reste, il s'agit surtout de promesses sur le même mode : une politique d'assistanat destinée à favoriser la corruption et le contrôle politique

Pourtant l'essentiel n'est pas dans les prétendus «accords» mais la dynamique qu'ils ont ouvert (l'EZLN a signalé qu'il

15) Samuel Ruiz est l'évêque de San Cristobal, c'est le dirigeant de la théologie de la libération du Mexique et joue le rôle de médiateur dans les discussions entre l'EZLN et le gouvernement.

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n'y a eu aucun accord, mais seulement des promesses du gouvernement et que les communautés indigènes doivent maintenant discuter de la suite à leur donner).

D'une part, la crise du système politique s'est aiguisée. Même l'ALENA a commencé à jouer contre le salinisme par le fait qu'il permet une plus grande possibilité d'intervention étrangère sur le terrain politique. Une bonne partie de la classe dirigeante nord-américaine commence à s'exprimer en faveur d'un approfondissement du projet économique saliniste en même temps qu'elle pousse à la modernisation de l'appareil politique, ce qui revient concrètement à dissocier le PRI du gouvernement, une position partagée par la majeure partie des intellectuels liés au salinisme (Octavio Paz , Carlos Fuentes et leurs groupes respectifs notamment). Les pressions exercées pour transformer la médiocre candidature de Luis Donaldo Colosio en une campagne présidentielle emmenée par Camacho Solis étaient motivées par la conviction que seul ce dernier avait des chances de battre Cardenas. Elles se sont pourtant brisées sur le conservatisme de la structure de domination corporative qui, sachant qu'une victoire de Camacho signifierait la fin du régime issu de la trahison de la révolution de 1910-17 au profit d'un régime de démocratie représentative avec gouvernement d'union nationale à la clef, ont rejeté cette perspective.

Un front des fascistes

D'autre part, les «accords» n'ont pas ramené la paix au Chiapas, qui vit plutôt dans un climat de guerre civile. Les éleveurs de bétail, les gros planteurs et les priistes ont constitué un Front des citoyens pour la défense de la dignité de San Cristobal qui se propose de : chasser Samuel Ruiz (15) du Chiapas, d'empêcher la circulation du quotidien national La Jornada, d'interdire le journal local El Tiempo, et d'embaucher des hommes de main qui ont déjà commencer à assassiner les dirigeants indigènes et les prêtres progressistes, tout ceci accompagné d'un discours ultra-raciste (les porte-paroles de ce front sont même allés jusqu'à déclarer qu'ils ne faisaient pas confiance au gouverneur priiste du Chiapas, qui est indien).

A l'opposé, les 280 organisations indigènes du Chiapas, qui au début du soulèvement avaient formé le Conseil d'Etat des organisations indigènes et paysannes, ont décidé de mettre en œuvre la seconde «prise» de San Cristobal et la première de la capitale de l'Etat. Des milliers d'indigènes ont ainsi occupé de nouveau les «palais» municipaux, et en ont profité pour manifester leur solidarité avec l'EZLN, pour publier leur plan d'action contre la réforme de l'article 27 et leur projet d'autonomies pour leurs communautés. Pour répondre à la création du front des fascistes du Chiapas, ils ont convoqué à San Cristobal la première rencontre des organisations indigènes et paysannes du pays, à laquelle ont participé 500 organisations. C'est à cette occasion qu'il a été annoncé que la 10 avril, date de commémoration de de l'assassinat d'Emiliano Zapata, des dizaines de milliers d'indigènes de tout le Mexique occuperaient les rues, les routes, et, là où c'est possible, les palais municipaux, pour manifester leur opposition totale au régime priiste.

Enfin, l'EZLN a annoncé qu'elle se transformait en une armée garante de la démocratie, et que, par conséquent, elle ne désarmerait (au plus tôt) pas avant le jour des élections, le 21 août 1994. Le sous-commandant Marcos a rappelé avec insistance que s'il y a fraude électorale, le pays connaîtra la guerre civile et cette fois pas seulement au Chiapas. Lors de la tournée électorale de Cardenas dans les Etats de Michoacan et de Guerrero (où il y a aussi une forte population indigène) des milliers de paysans ont affirmé la même chose.

D'une certaine façon c'est aujourd'hui la dernière chance pour que des réformes soient menées d'en haut. Le problème est que les institutions moribondes du régime bonapartiste mexicain ont déjà 65 ans et ont une capacité de survie impressionnante. Le système ressemble par certains aspects à celui qui existait dans l'ex-URSS et une «salinostroika» pourrait également finir par un désastre. L'existence d'un mouvement démocratique de masse situé à gauche et de l'EZLN compliquerait encore plus un tel processus. Le plus probable est que le salinisme s'y risque quand même. On assistera alors à la plus forte confrontation de l'histoire du pays. Le Mexique profond, fort de sa tradition de radicalisme et d'actes plébéiens, affrontant le Mexique barbare de massacres et d'assassinats, décidés et exécutés par l'Etat.

En voulant empêcher l'EZLN de s'exprimer sur la situation nationale tout en restreignant ses propositions à la zone de son influence militaire, le gouvernement s'est rapidement rendu compte que la difficulté de l'entreprise résultait non seulement de l'habileté de l'EZLN mais surtout de l'écho que les revendications zapatistes rencontrent dans tout le pays. De nombreuses organisations indigènes et paysannes (depuis les coupeurs de canne du Michoacan aux 280 organisations du Chiapas, en passant celles des indigènes paysans de Guerrero ou de Puebla) se sont non seulement prononcées en faveur de l'EZLN mais se situent en accord parfait avec ses revendications. Dans le même temps, une bonne partie de la société a accordé à l'EZLN non seulement l'autorité de parler en son nom mais aussi de proposer une alternative à la nation.

Résonances zapatistes

A court terme, l'EZLN va subir des fortes pressions de la part du gouvernement visant à l'amener à répondre favorablement aux propositions gouvernementales, alors qu'elle veut aller jusqu'aux élections avec les armes à la main. Le développement du mouvement social jouera un rôle clef pour aider l'EZLN à résister à ces pressions.

Le mouvement démocratico-électoral dirigé par Cardenas jouera également son avenir. Il serait erroné d'exiger une identification totale entre sa direction (alors que l'identification est totale à la base) et ce qui se passe au Chiapas, mais il est important de maintenir une alliance basée précisément sur la différenciation des tactiques et sur la similitude des objectifs : en finir avec le système de parti d'Etat et construire un Mexique démocratique. Le Comité clandestin révolutionnaire indigène — Commandement général l'a exprimé comme suit : «Nous nous sommes organisés de cette façon parce que c'est la seule possibilité qui nous restait. L'EZLN se félicite du développement de toutes les

16) Communiqué du 20 janvier 1994 de l'EZLN.

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organisations indépendantes et progressistes qui luttent pour la liberté, la démocratie et la justice pour notre patrie. Il y a et il y aura d'autres organisations révolutionnaires et d'autres armées populaires. Nous ne prétendons pas être l'avant-garde historique, homogène, unique et véritable. Nous n'avons pas prétention de rassembler sous notre bannière zapatiste tous les Mexicains honnêtes, mais nous la proposons. Il y a une bannière plus grande et plus puissante derrière laquelle nous pouvons nous situer, celle d'un mouvement national révolutionnaire où coexistent les tendances, les pensées et les formes de lutte les plus diverses qui n'aurait qu'un seul objectif : la liberté, la démocratie et la justice.» (16)

Nécessaire mobilisation

La possibilité d'une victoire de Cardenas est plus grande que jamais. Les problèmes se situeraient plutôt sur deux terrains : celui de la nécessaire mobilisation populaire et de la légitimation de la candidature de Cardenas en tant qu'alternative crédible pour de larges secteurs de la population (ce qui inclut des secteurs de l'armée, des patrons etc.), deux aspects qui ne sont pas toujours compatibles. Etant donnée la nature de la candidature, la question ne se résout pas du point de vue des forces révolutionnaires, en exigeant de Cardenas qu'il remplisse le premier objectif, en occultant la nécessité du second. A mon avis il faudrait plutôt exiger une nette démarcation vis-à-vis des institutions moribondes du système de parti d'Etat.

Les zapatistes, forts de la légitimité conquise auprès de la population, ont préfiguré, par la bouche du sous-commandant Marcos, ce qui se passerait en cas de nouvelle fraude électorale. Les répercussion sociales en seraient immenses. C'est là que se situent la responsabilité que Cardenas attribue à Salinas et un aspect supplémentaire de l'importance de l'EZLN, mais cela explique aussi pourquoi il est impossible que le conflit soit résolu avant août 1994.

L'armée mexicaine semble pour sa part commencer à agir de façon plus autonome et à discuter plus à fond de la signification d'une aventure de type de l'option «fraude électorale». La conclusion de ce débat est une inconnue très difficile à prévoir.

• L'insurrection indigène du Chiapas a démontrée la validité des analyses au sujet du caractère interrompu de la révolution mexicaine. Il n'est pas superflu de rappeler comment Léon Trotsky parlait du plan de six ans du gouvernement de Lazaro Cardenas : «Il faut achever la révolution démocratique en donnant la terre, toute la terre aux paysans. Sur cette terre conquise, il faut leur donner un délai illimité pour réfléchir, comparer, expérimenter les différentes méthodes d'économie rurale. Il faut les aider techniquement et financièrement, mais non pas les contraindre. En somme il faut achever l'œuvre d'Emiliano Zapata.» (17)

Le caractère interrompu de la révolution, comme le souligne avec insistance Adolfo Gilly, ne consiste pas uniquement en une série de tâches qui n'ont pas été réalisés, mais est surtout présent dans la conscience d'une bonne partie du peuple mexicain. Les imageries zapatistes, et — que cela nous plaise ou non — cardénistes, réveillent dans la conscience du peuple mexicain les revendications d'émancipation de la révolution de 1910-1917.

• Dans un pays, où tout semblait pouvoir s'acheter et se vendre, où la gauche ces dernières années a travestie la politique en marchandage, jouant un jeu pervers duquel l'éthique avait été rayée de la pratique en fonction d'un «réalisme» qui surdéterminait les changements programmatiques, où on négociait des mobilisations en échange des prébendes, l'apparition de l'EZLN constitue une bouffée d'air frais. En plus de son habileté à mener une action militaire qui a eu de grandes répercussions et de sa capacité à établir un dialogue avec tous ceux d'en bas, l'EZLN a donné une leçon de dignité dans un pays où le PRI avait la ferme conviction que tous était corruptibles. C'est pour cela que quand Camacho Solis les a menacé de l'alternative «paix démocratique ou mesures d'exception», les zapatistes ont répondu vouloir «une paix digne ou une guerre digne». Cette dignité, qui a été l'élément clef permettant à Emiliano Zapata de se transformer en mythe dans l'imagerie

• Vouloir séparer le mouvement zapatiste du Chiapas et le mouvement démocratique électoral serait suicidaire. Il ne s'agit évidemment pas de deux mouvements équivalents, mais de mouvements confluents. Du degré de développement de leur alliance dépend en grande partie la possibilité de détruire le système dictatorial du parti d'Etat. Le soutien à cette alliance n'est pas seulement dicté par la prise en compte de problèmes sociaux et démocratiques communs, mais surtout par la ferme conviction que la seule manière de réaliser une transition démocratique consiste à chasser le PRI du Palais national. Les chances pour que cela soit réalisé à moindre coût social dépendent du niveau de développement du mouvement social. La théorie selon laquelle la mobilisation n'aboutie qu'à la répression est complètement fausse. Le pire serait de menacer l'adversaire d'un mouvement populaire tout en s'efforçant de l'auto-limiter.

Autolimitation suicidaire

• Les socialistes mexicains se situent en fonction du grand mouvement social qui s'est développé dans tout le pays avant et après le 1 janvier 1994. Nous ne sommes ni zapatistes, ni cardénistes, mais nous nous reconnaissons comme partie du mouvement que les deux courants dirigent. De plus nous considérons ces deux forces comme des alliés dans notre lutte d'émancipation. Nous nous reconnaissons dans les appels de l'EZLN à construire ce «grand mouvement national révolutionnaire» et dans l'alliance qui autour de la candidature de Cardenas aspire à la défaite du PRI. Notre combat consiste à promouvoir l'auto-organisation des secteurs sociaux et l'autogestion populaire

La liquidation du système politique du parti d'Etat est un premier pas nécessaire pour que les différents sujets sociaux puissent développer tout leur potentiel d'action. Mais il faut reconnaître que ces deux mouvements ont rendu d'autant plus évidante la crise que vivent les courants socialistes. Reconnaître ceci et agir avec humilité est un passage obligé. En même temps ce qui est en train de se passer au Mexique nous contraint à un effort de reflexion. Il faut commencer par repenser le débat entre socialistes. Ceci ne doit pas nous conduire à une conclusion organisationnelle rapide, voire hâtive. Pour paraphraser l'éditorial du premier numéro de Amauta, écrit par José Carlos Mariategui : Ce débat entre intellectuels ne représente pas un groupe. Il représente plutôt un mouvement, un esprit. Sans cela la nécessaire est plus que jamais indispensable refondation du socialisme serait impossible. *

Mexico, 9 mars 1994

17) Léon Trotsky, Œuvres, tome 20, pp. 260-261, ILT, Paris 1985.

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