Jeff Mackler a visité San Cristobal et ses environs durant les négociations entre l'EZLN et le gouvernement. Nous publions ci-dessous de larges extraits de son témoignage. Jeff MACKLER* inquante jours après que
C l'Armée zapatiste de libéra-
tion nationale (EZLN) ait initié son soulèvement armé, 15 de ses combattants sont entrés de nouveau dans la ville de San Cristobal de la Casas, dans les montagnes du Chiapas, avec cette fois pour objectif de participer au «dialogue pour la paix». Dans cette ville de 85 000 habitants, l'EZLN était la seule force armée autorisée ; une façon de reconnaître l'autorité morale et politique conquise par ses combattants.
L'accord pour entamer les pourparlers de paix à San Cristobal avait été au préalable négocié grâce à la médiation du théologien de la libération mexicain et actuellement nommé pour le prix Nobel de la paix, l'évêque Samuel Ruiz.
L'accord prévoyait qu'une alliance d'organisations de défense des droits humains en association avec Samuel Ruiz organiserait un «Espace civil pour la paix». Des milliers de militants des droits de l'homme venus de tout le Mexique se sont relayés pour participer aux équipes de protection entourant la cathédrale, lieu des négociations. La Croix rouge mexicaine avait fourni un bus pour escorter la délégation zapatiste dans et depuis la cathédrale. L'impressionnant dispositif de sécurité auto-organisé autour de la place centrale de la ville — de même que la «troisième armée», c'est-à-dire la presse internationale — constituait une démonstration éloquente de la justice de la cause de l'EZLN.
Durant les trois premiers jours de discussion, des points d'accord ont été trouvés sur des questions locales comme la santé, l'éducation ou les droits démocratiques. Le sous-commandant Marcos et Camacho Solis, le négociateur mandaté par le gouvernement, ont affirmé qu'un accord final dépendait de la ratification par la direction de l'EZLN et par le gouvernement mexicain. Marcos a également expli-
MEXIQUE qué que l'EZLN ne se sentait pas capable de négocier un accord permettant de redresser le large spectre d'injustices inhérentes à la société mexicaine. Pour cela, a-t-il affirmé en substance «il faut une table de négociation nationale et plus large».
Une déclaration datant du 16 septembre 1994 et distribuée le premier jour des négociations, faisait le point sur l'approche de l'EZLN : «Nous ne sommes pas venus pour demander pardon ou pour quémander. Nous n'allons pas (...) ramasser les miettes qui tombent de la table trop remplie des puissants. Nous allons exiger ce qu'il est juste et raisonnable d'exiger pour la peuple tout entier — la liberté, la justice et la démocratie. Tout pour tout le monde et rien pour nous.»
Reprenant ce qui avait été exprimé par ailleurs, notamment que l'EZLN n'excluait pas un retour à la lutte armée, Marcos a fait, le 22 février, la déclaration suivante à la presse : «S'il est possible que ni les armes ni les armées ne soient nécessaires, que l'ont n'ait pas besoin de sang et de feu pour nettoyer l'histoire, alors qu'il en soit ainsi. Mais sinon, c'est-à-dire si on nous ferme encore une fois toutes les portes et si nos mots ne parviennent pas à surmonter les murs d'arrogance et d'incompréhension, et si la paix n'est ni valable ni sincère, qui nous déniera alors le droit de vivre comme des hommes et des femmes dignes et justes ?»
Une semaine avant le début des négociations, l'ancien gouverneur du Chiapas, le général Absalon Castellanos, a été libéré à Guadelupe Tepeyrac, une petite ville reculée. En échange, 22 prisonniers membres de l'EZLN ont été relâchés et Castellanos a fait une déclaration pour dire qu'il y avait vraiment des injustices au Chiapas qui méritaient toute l'attention des autorités. Alors que des milliers d'Indiens acclamaient les combattants de l'EZLN venus escorter Castellanos jusqu'à la liberté, leur acclamations «EZLN, EZLN» ont été effacés des reportages diffusés sur la chaîne de télévision contrôlée par le Parti révolutionnaire institutionnaliste (PRI), Televisa, et remplacés par des applaudissements. Comme si ces gens applaudissaient ce politicien «priiste» corrompu. A ce jour, Televisa s'est toujours refusée à désigner l'EZLN par son véritable nom. Le terme «zapatiste» n'est pas davantage utilisé. Le propriétaire de la chaîne, Emilio Azcarraga «le Tigre» , qui a contribué à raison de 125 millions de dollars à la campagne présidentielle du PRI, estime sans doute que comme appellation, «bandes armées» suffit amplement.
Le comportement sanguinaire de l'armée mexicaine depuis le début de la rébellion a été reconnu par la Commission nationale des droits humains pourtant contrôlée par le PRI, qui a produit un rapport de 17 pages qui consigne, quoi que de façon timide, nombres de violations des droits de l'homme exercées par l'armée mexicaine. Y est révélé, par exemple, l'existence d'une «fausse commune dans le cimetière d'Ocosingo, où les corps de onze adultes de sexe masculin ont été trouvés. » La commission a enregistré le fait que des bombardements aériens ont été perpétrés à proximité de San Cristobal et d'autres villes, mais ajoute que seules des roquettes, et non des bombes plus puissantes avaient été utilisées, comme pour démontrer qu'après tout l'armée avait agit avec modération. Le rapport se termine sur ces mots : «Indubitablement, divers individus ont, au Chiapas, commis des violations des droits de l'homme, et des enquêtes poussées, impartiales et honnêtes ont été faites sur ces dernières.
«La commission a découvert que des chefs locaux (caciques), en plus d'avoir
* Jeff Mackler est dirigeant de Socialist Action, une organisation des Etats-Unis qui maintien des liens fraternels la Quatrième internationale.