Inprecor 1974–2004

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L'URSS et eux...

· Inprecor n° 38, 16 novembre 1978 · p. 30-32 · 2 309 mots

URSS et Russie France Stalinisme

Déclaration spéciale du Bureau politique, discours de Georges Marchais au Comité central, réunions de présentation, page spéciale de l'Humanite, le lancement de l'ouvrage «L'URSS et nous» (1) a bénéficié d'une publicité inhabituellement tapageuse de la part du Parti communiste français.

Il s'agit d'un ouvrage collectif rédigé par cinq auteurs communistes dont le maître d'œuvre est Francis Cohen. Ce choix n'est pas arbitraire : si l'historien Alexandre Adler rédige la moitié du chapitre deux (réalités staliniennes), si les professeurs de russe Claude Frioux et Léon Robel ainsi que l'économiste Maurice Decaillet participent à la rédaction de plusieurs des six chapitres, c'est bien à Francis Cohen que l'on doit l'introduction, le canevas historique, plusieurs demi-chapitres et la conclusion.

Il n'est pas abusif de constater que c'est lui qui a été chargé de la «tonalité» de l'ouvrage.

Or qui est Francis Cohen? Nous n'insisterons pas sur son car quel est l'actuel « eurocommuniste » d'un certain âge qui n'ait pas sacrifié au culte de Staline ? Rappelons cependant que c'est à juste titre que le parti le considère comme un spécialiste de PURSS, dès 1949, il écrivait dans critique les articles les plus flagorneurs sur Lyssenko, la biologie soviétique, science soviétique, la peinture soviétique, le cinéma soviétique. Il est vrai qu'à cette époque, sous la houlette du Jean Kanapa, daction de cette revue comportait notamment Henri Lefebvre, Annie Besse (actuelle Annie Kriegel), Victor Leduc et Pierre

Eux ont changé. A Francis Cohen nous ne refuserons pas le mérite de la continuité. Ses

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L'URSS et eux...

divers ouvrages publiés après le XXe Congrès du PCUS, s'ils deviennent plus discrets sur Staline et Lyssenko, n'en meurent pas moins des hymnes à l'Union soviétique. En 1974, soit moins de quatre ans avant «L'URSS et nous», il publiait, toujours aux éditions sociales, «Les Soviétiques», gros livre de 350 pages où la période sta-

Best évoquée en trois pages minables et la répression en dix lignes.

«LES SOVIETIQUES» Francis COHEN Dans presque toute l'URSS, les originaires des diverses nationalités, vivent ensemble, dans les mêmes conditions, les familles sont souvent mélangées, les amis se fréquentent sans aucune distinction, bref la population est à la fois une et diverse : il y a bien un peuple soviétique unique et multinational... C'est l'évolution sociale, elle-même fonction du changement de régime et du développement économique

Men a résulté, qui a pris les commandes du destin des

Ceci est vrai aussi pour l'immense majorité des juifs, bien que leur dispersion et le caractère diversifié leurs particularités culturelles question d'une manière un peu originale. Sauvés des pogro mes et des ségrégations du du tsarisme, ils se sont de plus en plus fondus dans le peuple multinational. Mais l'existence de l'Etat israélien, qui soulève le problème d'une double appartenance nale, a ranimé pour un petit nombre, surtout dans les régions récemredevenues soviétiques, nouveau type de «question juive». Les difficultés qui en résultent sont démesurément grossies par une propagande à l'affût de tout ce qui peut masquer les progrès du social'immense des plus de deux millions de juifs le fait dominant est leur intégration à la communauté multinationale soviétique.

Editions Sociales, 1974, p. 271

Mais on peut y admirer de longs développements sur la démocratie soviétique et le camarade Cohen nous y affirme que «nous assistons en Union soviétique à la difficile naissance à la vie réelle du vieux rêve du peuple innombrable: le gouvernement des travailleurs».

Il faut avoir à l'esprit cette intéressante profession de foi pour apprécier la performance de «L'URSS et nous». Il y en a pour tous les goûts, pour les antistaliniens et pour les staliniens non repentis, pour ceux qui aiment le mensonge épais et pour les subtils qui préfèrent le mensonge par omission, pour libéraux, pour gnants et surtout pour les futurs électeurs du PCF.

Francis Cohen, avec une témérité dont on l'aurait cru incapable, pose des questions qui en URSS valent chacune quelques années de goulag : l'URSS est-elle socialiste ? Quels sont les conflits internes? Peut-on faire un bilan des dégâts staliniens ? La terreur est-elle impliquée par le système ? S'est-il formé une nouvelle classe d'exploiteurs ? Quels sont les principes de la politique extérieure soviétique? Y a-t-il en URSS une crise économique ou politi-

Une telle énumération est évidemment assez révolutionnaire, mais quelles sont les réponses? L'avertissement des auteurs était très prometteur : « Le temps est venu d'un réflexion sérieuse sur le socialisme soviétique», ce qui n'était pas gentil pour la production littéraire antérieure de Francis Cohen.

En schématisant sans les dé• naturer les 220 pages du livre, on arrive aux conclusions suivantes :

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- oui, l'URSS est socialiste; - il y a des conflits internes

(notamment entre les ouvriers et la paysannerie soutenue par certains intellectuels) - le bilan des dégâts staliniens est très lourd, mais c'est du passé; - la terreur n'est pas impliquée par le système; - il n'y a pas de nouvelle classe d'exploiteurs; - la politique extérieure est une politique de paix; - la crise en URSS ou dans le mouvement communiste international est une crise de croissance (comme la crise de l'adolescence).

On voit pourquoi la presse soviétique est plus tendre avec «L'URSS et nous» qu'avec les ouvrages d'Elleinstein ou de Carillo. Elle dénonce l'usage que l'antisoviétisme peut faire d'un tel livre « malgré les intentions des auteurs», mais cela n'aboutira pas à transformer en agents de l'impérialisme les camarades Cohen, Robel et Frioux qui obtiendront toujours leur visa soviétique pour leurs nombreux séjours en URSS (ce que ne peut plus faire Ellenstein).

Pourtant « L'URSS et nous» ne se compare à aucune autre publication du PCF. Il s'agit en effet d'un texte qui a eu la caution officielle de la direction. Il montre donc jusqu'où l'on peut aller dans les critiques envers l'URSS et quelles sont les limites à ne pas dépasser.

Ce qu'il a de vraiment nouveau, c'est la dénonciation violente de la terreur stalinienne. Les lecteurs d'Inprecor n'y apprendront rien, mais le militant communiste a de quoi être secoué. Alexandre Adler, agrégé d'histoire, s'essaie à un bilan chiffré à partir de chiffres soviétiques et en se livrant à des calculs aussi sophistiqués que discutables, il aboutit à 400000 à 500 000 exécutions capitales entre 1935 et 1939; 4000000 de personnes arrêtées à la même époque; 7000000 de détenus en 1953; 10000000 de morts dûs à la répression des années 30.

Ces chiffres sont nouveaux dans une publication officielle du PCF. Elleinstein n'avait pas de chiffres dans son «Histoire de l'URSS» (tome 2). Par « prudence scientifique» (c'est-à-dire par désir de ne pas se mouiller pour le moment), il s'était contenté de parler « plusieurs millions de déportés». Khroutchtchev avait également été évasif dans son rapport secret de 1956.

Les chiffres d'Adler nous paraissent très sous-estimés et Victor Serge paraît bien plus crédible quand il évaluait la population des camps à environ 15000000 de personnes en 1941. Néanmoins, le fait est là,

«LES SOVIETIQUES» Francis COHEN Quoi qu'il en soit, le mouvement auquel nous assistons en URSS est net. Pendant une longue période, pour les raisons dont nous avons parlé, les décisions sont surtout venues d'en haut, et en bas on s'occupait surtout d'appliquer. La tendance actuelle est que plus de décisions se prennent plus bas et que la participation d'en bas à l'élaboration des décisions grandisse.

En octobre 1917, l'idée que le peuple pouvait gouverner lui-même semblait totalement utopique. Or cette utopie devient progressivement la réalité.

Editions sociales, 1974, p.329 pour la première fois le PCF reconnaît l'importance de la répression stalinienne en URSS.

Après ces aveux Cohen se donne beaucoup de mal pour donner les raisons de cette répression et conclure à l'impossibilité qu'elle renaisse. Avec des périphrases emberlificotées, il explique que le fonctionnement démocratique de la société à été «limité, entravé, contredit en certains aspects» pendant la période stalinienne...

En glanant dans les autres chapitres, sant tombre de unie, dresser un tableau extrêmesure, apolitisme des masses, bureaucratie, incompétence, etc. Cependant chaque affirmation de ce type sera tempérée par des considérations qui visent à en amoindrir la portée et à empêcher le lecteur de tirer les conclusions qui s'imposent : - «C'est sur la conception de la démocratie dans la vie politique du socialisme que se sont explicitées les divergences les plus sérieuses entre le

PCUS et notre parti» (Claude

Frioux); quelques pages plus loin : «la vie soviétique dans son tissu profond... neutralise de plus en plus les pratiques autoritaires »(Claude Frioux). - «Interdits de publier ou de se produire, exils forcés, privations de nationalité, censure militante, procès d'opinion :

de telles affaires ne se comptent plus»... «Il est évident qu'il ne s'agit pas de bavures ponctuelles, mais de toute une conception et une pratique autoritaire, dogmatique de l'administration de la culture, qui a conduit à une distorsion générale de l'état de la vie intellectuelle en Union soviétique. Cette situation ne s'est nullement améliorée depuis le XXe Congrès, tout au contraire» (Claude Frioux);

et quelques pages plus loin :

«il faut souligner que dans son ensemble, malgré les départs forcés, les interdits et les contraintes, la culture soviétique manifeste une grande richesse et une incontestable fécondité » (Léon Robel).

Cette juxtaposition de citations contradictoires pourrait continuer longtemps; il s'agit, en effet, d'un type d'ouvrage dont le caractère est l'éclectisme et qui répond à un besoin particulier. En général les auteurs, qui sont bien connus pour avoir menti effrontément pendant des décennies, s'entourent de «prudence historique», de «doute scientifique», avant de produire des demi-vérités assimilées depuis fort longtemps par tous ceux qui s'intéressent à la question. L'«Histoire de l'URSS» de Jean Elleinstein parue en 1973 était un modèle du genre. Cet auteur allait

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«LES SOVIETIQUES» Francis COHEN

Ainsi, le parti qui a toujours combattu la tendance de ses propres organismes à se substituer aux organismes électifs, administratifs et sociaux, à trancher à leur place, voire à exécuter les décisions, est aujourd'hui en mesure d'obtenir des résultats beaucoup plus importants dans cette lutte. Sans cesser d'exercer son contrôle sur l'ensemble des activités de la société, notamment par son droit de regard sur les nominations aux postes de responsabilités, il peut se préoccuper de donner de plus en plus de place à ce qui est sa véritable vocation :

donner l'impulsion politique. Agissant alors par la conviction, par l'intermédiaire de ses membres, eux-mêmes motivés par la réflexion et l'expérience communes, il peut mettre en mouvement les individus et les masses de façon encore plus démultipliée et efficace. Telle est la

Editions sociales, 1974, p. 321 beaucoup plus loin que Francis Cohen, car il y était poussé par les nécessités de sa lutte intere au sein du PCF.

«Il nous est apparu que l'essentiel des problèmes que rencontre

PURSS tiennent, pour la part qui revient aux données intérieures, à des conflits d'intérêt entre catégories et groupes sociaux... Nous avons formé l'hypothèse qu'il y avait chez Staline une sorte de compromis idéologique avec de nombreux éléments non socialistes véhiculés par les masses paysannes. On n'en est pas entièrement sorti...».

Francis Cohen, interview à «France-Nouvelle », no 1713, 11 septembre 1978

«L'URSS et nous» a été commandée par la direction du PCF afin de récupérer une certaine audience chez les intellectuels (son langage le rend difficilement accessible au malheureux qui n'a pas été en faculté) sans trop mécontenter Brejnev. C'est la suite logique du tournant de 1976 provoqué par la croissance désolante de l'électorat socialiste. Comment se démarquer de cette « réalité soviétique qui apparaît de moins en moins aux masses populaires françaises comme un pulaires modèle à suivre» (Francis Cohen) sans rompre avec le pouvoir soviétique qui est « un pouvoir orienté vers la classe ouvrière et partiellement par elle »... avec des évolutions difficiles «orientées vers de plus.

en plus de socialisme» (Francis

Cohen) ?

• parution s'il ne trouve pas les ressources qui lui sont immédiatement nécessaires.

• pas la question. Il en va de la liberté d'expression et du pluralis-

8 celle du Quotidien de Paris, du Point du Jour et de J'informe - tence témoigne. Cela ne doit pas arriver.

faire.

Schwartz, Michel Therry.

Paraphrasant une fine remarThierry Pfister dans le Monde, nous dirons que les auteurs de «L'URSS et nous», ainsi que leurs commanditaires « n'apparaissent pas comme des chercheurs s'efforçant d'approfondir une analyse, mais plutôt comme des militaires s'attachant à quitter une position jugée intenable en conduisant, dans le meilleur ordre possible, le repli stratégique».

APPEL

A nouveau un journal est menacé de disparaître. Le quotidien Rouge, étranglé par les difficultés financières auxquelles est en butte toute la presse d'opinion, est sur le point d'interrompre sa me de la presse. La disparition d'un quotidien, quel qu'il soit, concerne tous ceux qui savent quel prix il faut attacher à l'exis tence de divers courants de pensée et à leur possibilité de se faiserait un peu la mort de cette liberté essentielle dont son exis-

A toutes et à tous, nous lançons un appel pressant : protémer publiquement ! Rouge est un petit journal qui ne dispose pas d'importants moyens financiers. 8000 à 10000 personnes l'achètent tous les jours, 20000 à 30000 personnes le lisent. Elles ont le droit de disposer du journal de leur choix. Nous avons le devoir de veiller à ce qu'elles puissent continuer à le

PREMIERS SIGNATAIRES Claude Bourdet, André Bergeron, Benno Besson, Pierre Broué, Christine Buci-Glucksman, Jean-Pierre Chevènement, Jean Elleinstein, Claude Estier Daniel Guérin, Roger Garaudy, Stéphane Just, Samuel Joshua, Maxime Le forestier, Pierre Lambert, Christian Lamotte, Gilles Martinet, François Mit terand, Jean-Jacques Marie, François Maspéro, Didier Motchane, Henri No guères, Madeleine Rebérioux, Catherine Ribeiro, Jean Rony, Michel Ro card, Serge Reggiani, Antoine Sanguinetti, Solo, Coline Serreau, Laurent

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