Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Le mouvement syndical depuis les élections de mars

· Inprecor n° 38, 16 novembre 1978 · p. 26-29 · 2 962 mots

France Syndicalisme Stalinisme

C'est lors de l'offensive vigoureuse de la bourgeoisie contre le mouvement ouvrier et ses acquis que CGT, CFDT et FEN organisent la division. Michel THOMAS L'éclatement de l'union de la gauche en France dès septembre L'aspect dominant de la si1977 puis son échec électoral en 1978 développent des effets pro- tuation du mouvement synlongés et importants dans le mouvement syndical. Les deux principa- dical en France dans la nouvelle les centrales ouvrières françaises, la CGT et la CFDT, s'étaient situées situation politique ouverte par depuis des années dans la perspective d'une victoire électorale de la la victoire de la droite en mars gauche et avaient suspendu les luttes et l'expression de la combativi- est sa division, prolongement de té à l'échéance électorale. Elles ne sont pourtant pas atteintes de la celle du PC et du PS. Cette divimême façon par la faillite de l'union de la gauche et leurs directions sion remet en cause le front en tirent des conséquences différentes. La CGT est atteinte d'une cri- syndical commun dont la CGT se profonde, prix de son attachement au programme commun et et la CFDT étaient les pièces surtout de son alignement inconditionnel sur le PC dans sa polé- essentielles. Les centrales synmique et sa rupture avec le PS. Cette crise au caractère et à la dicales ne sont tombées d'acprofondeur totalement nouveaux affecte les relations entre la cord que sur deux choses : reconfédération et la classe ouvrière. Elle pose en même temps, connaître la légitimité de Valécomme jamais dans le passé, la question de la démocratie interne ry Giscard d'Estaing, ce que la au sein de l'organisation syndicale et de ses rapports avec les partis CFDT a fait avec empressement politiques ouvriers. La direction de la CGT a dû prendre l'initiative en demandant audience d'un débat public sur ces questions. sident dès le lendemain de la défaite électorale; ce que la CGT La CFDT cherche à tirer parti de la crise et de la paralysie n'a de son côté jamais cessé de actuelle de la CGT. Elle a amorcé extrêmement rapidement un faire en répétant qu'il n'y a plus tournant politique spectaculaire désigné en France sous le nom de de débouché politique à la lutte « recentrage ». revendicative envisageable avant longtemps. CGT et CFDT

Son objectif de plus en plus affirmé est la recomposition du sont tombées d'accord égalemouvement ouvrier français, syndical et politique, autour d'une ment sur la reconnaissance de la nécessité de l'unité d'action orientation social-démocrate new look dont la caractéristique syndicale, tout en posant, chaprincipale est de faire accepter aux travailleurs les conséquences de cune, des préalables à l'action la crise. en fait, commune. Elle ont, l'une et l'autre organisé la divi sion des rangs ouvriers, dans un

Force ouvrière, troisième confédération, influente surtout chez les travailleurs de la fonction publique, a connu, aprés l'échec de contexte marqué par une offenmars 1978, de nombreux et importants succès aux élections sive de très grande ampleur de professionnelles, le plus souvent aux dépens de la CGT. Cette la bourgeoisie et du gouverneprogression constitue le bénéfice tiré auprès de certaines couches ment contre les acquis du moude travailleurs de l'orientation «apolitique» de FO. Cette centrale vement ouvrier. Patronat et s'était refusé à choisir entre la gauche et la droite au moment des pouvoir cherchent en effet à élections. Son renforcement électoral relatif ne s'accompagne prolonger sur le plan éconopas d'un renforcement militant. La FEN, fédération des ensei- mique et social leur victoire gnants dirigée par la social-démocratie, avait soutenu l'union politique de mars dernier. Le de la gauche. Elle est revenue, après mars, à une politique « réa- cap est mis désormais sur les liste » des négociations et de contrats avec le gouvernement, deux millions de chômeurs en sur une orientation et des thèmes proches en pratique de ceux de France. La loi des 40 heures, FO. le SMIC (salaire mensuel inter-

Page 27

professionnel de croissance), les indemnisations de chômage, sont l'objet d'attaques et de campagnes hostiles de grande envergure. François Ceyrac, le président du CNPF (Confédération nationale du patronat français) déclarait récemment que les ouvriers devaient pouvoir travailler jusqu'à 67 ou 70 ans s'ils le désirent, au moment où les dizaines de milliers de travailleurs sont rejetés de la production chaque mois. Loin de relever ces propos provocateurs, les centrales syndicales ont accepté de négocier sur la base des propositions patronales. sieurs dizaines de contrats collectifs ont été signés depuis mars demier, dont aucun n'atteint la revendication salariale élémentaire commune, celle du SMIC à 2400 F,base avril 1978.

La combativité ouvrière s'est maintenue à un niveau élevé dans toute une série de secteurs : travailleurs de la santé, des arsenaux, de Renault, de la SNCF, des PTT, des enseignants, de la marine, etc., comme en témoigne la poursuite des luttes ininterrompues depuis des mois. Les confédérations syndicales rivalisent d'ingéniosité pour éviter la jonction de ces mouvements, pour les isoler ou les couper en rondelles de saucisson. La réali-

CGT : DEMOCRATIE ? OUI, MAIS...

«Il n'existe dans les organisations de la CGT aucune obligation d'unanimité et... (chacun garde) le droit le plus strict de maintenir son opinion, y compris si elle n'est pas majori-

Il va de soi que le souci de la démocratie, la recherche des formes plus favorables du débat et de confrontation des idées ne peuvent en aucun cas être confondus avec une quelconque conception des pratiques de tendances débouchant sur l'impuissance et la division»

(Document d'orientation préparatoire au 40e congrès de la

CGT, page 29, analysé dans les Cahiers de la Taupe no 25,

15 octobre - 15 novembre

1978).

sation de l'unité syndicale contre les attaques patronales et gouverementales enclencherait une dynamique de résistance ouvrière et de lutte. Celle-ci poserait, en pratique, la question d'une contre-offensive d'ensemble de la classe ouvrière, qui du terrain économique déboucherait sur le plan politique

NI PC-PS, ni CGT-CFDT n'entendent une seconde en venir là. Tout est devenu prétexte à polémique entre le PC et le PS et tout devient prétexte à division entre CGT et CFDT. La dernière polémique en date conceme les élections européennes, la CFDT s'étant engagée publiquement à soutenir la campagne internationale des socialistes, au grand dam des staliniens français. LA CRISE DE LA CGT

La CGT, principale organisation syndicale française, paie au prix fort son engagement dans le programme commun de la gauche et son alignement sur le PCF au moment de la rupture provoqué la division et d'être à l'origine de la victoire de la droite se répercute sur elle. La CGT avait soudainement découvert, en septembre 1978, qu'elle ne pouvait soutenir un programme qui ne prévoyait pas d'inclure les filiales dans la nationalisation des neuf groupes que le programme commun s'engageait à placer dans le secteur public. Le 13 mars (lendemain du premier tour des législatives), elle se satisfaisait de l'accord de dernière minute intervenu entre PC, PS et MRG, qui ne soufflait mot de la nationalisation des filiales. Pour son quarantième congrès tient en ce mois de novembre, elle prévoit noir sur blanc la nationalisation des dites filiales. Par cette opération grotesque, elle cherche à légitimer après coup son attitude de septembre 1977 à mars 1978.

Mais la fraction stalinienne qui dirige la CGT a compris le grand trouble qui s'est emparé des militants et des travailleurs devant son attitude. Elle n'a pu ignorer éternellement les protestations de militants, et notam-

DANS NOS

PRECEDENTS NUMEROS no 34: 40e anniversaire de la IVe Internationale: la crise en Indochine; extéNicaragua: à bas la dictature; Pérou: Nous appelons les travailleurs à prendre le pouvoir, discours de Hugo Blanco à Tacna (5 octobre). no 36: la crise en Iran (suite); France: contre le plan Barre III !: Vietnam: trois ans après la victoire..; création de la

Ligue socialiste des femmes au Japon (19 octobre). no 37: les accords de Camp David; Nicaragua: l'agonie du somozisme; avorter en Belgique; Klebanov: être mineur et op-

Positionnel en URSS 2 noverment celles de responsables syndicaux membres du PS. Deux militants socialistes, Carassus, Claude Germont et Pierre membres de la direction confédérale, ont dénoncé dès septembre 1977 l'alignement de la CGT sur le PC. Ils ont exigé la liberté d'expression de tous les points de vue dans la presse syndicale sous la forme de tribunes libres. Plusieurs pétitions ou lettres ouvertes ont circulé dans la CGT pendant des mois, qui posaient les mêmes exigences.

La direction confédérale a décidé de récupérer ce mouvement de critique dans le cadre de la préparation du 40e congrès. Elle organise désormais de très larges et très riches tribunes libres dans la presse confédérale. Il lui faut à tout prix redonner à la CGT un visage démocratique pour remonter le courant et le terrain perdu. Elle sent que son emprise bureaucratique ne peut être maintenue par les méthodes traditionnelles de discipline, d'autorité, de refus du débat et de l'expression des divergences. Bien que fort limitée et contrôlée, cette ouverture démocratique dans la CGT crée des conditions tout à fait nouvelles dans cette centrale.

Désormais, l'expression de divergences de toutes natures dans la confédération se trouve en quelque sorte légitimée. Le Peuple , organe bi-hebdomadaire de la CGT, publiait récemment les tribunes libres de deux militants très critiques, qui se

Page 28

prononçaient pour la coordination et l'unification des luttes dans la perspective de la grève générale. Ces libertés démocratiques, nouvelles dans la CGT, restent, bien sûr, largement formelles. L'appareil du PCF garde et gardera le contrôle étroit de l'organisation syndicale. Mais un climat nouveau existe désormais, favorable a lexpression des travailleurs et à leur réflexion. Rien n'empêchera la critique de la subordination bureaucratique de la CGT au PC de faire son chemin. La crise de la CGT, manifestée aussi par la stagnation ou le recul des effectifs malgré les multiples campagnes d'adhésion, se développe parallelement à la crise du PCF. Les deux crises s'alimentent mutuellement.

La direction de la CGT ne paie pas seulement son attitude de division avant les élections. Elle doit désormais tenir compte de l'influence politique du PS dans la classe ouvrière. Quand le PC et le PS se retrouvent en concurrence ouverte, cette question, qui a pu être masquée tant qu'une unité factice était réalisée derrière le programme commun, apparaît au grand jour.

La CGT doit également s'ouvrir, fût-ce de façon très limitée et souvent formelle, aux aspirations nouvelles apparues dans la société et dans la classe ouvrière. Elle doit désormais reconnaître qu'il existe des revendications spécifiques aux femmes travailleuses. Elle a adopté, après le PC, le terme autogestion.

Tous ces facteurs combinés créent une situation durable de difficultés pour la direction stalinienne qui cherche à maintenir son contrôle bureaucratique sur la CGT sans condamner cette demière au repli sur les couches ouvrières qui lui sont acquises de longue date. Une des difficuldiaires, non préparés souvent à un cours «démocratique» qui exige une souplesse d'esprit et de comportement qu'ils n'ont jamais apprise. LE RECENTRAGE DE LA CFDT

Dès la défaite électorale de mars, la direction de la CFDT annonçait le «recentrage». Il s'agit officiellement de «remettre l'action sur une logique syndicale» et de retrouver son autonomie par rapport aux partis politiques. La voie électorale a échoué, explique la direction CFDT, faute d'une dynamique sociale suffisante. L'attentisme pré-électoral a paralysé le mouvement syndical et la classe ouvrière. La CFDT se présente donc comme la seule organisation importante du mouvement ouvrier qui procède, à l'issue des élections de mars, à une cri-

Cahiers de la Toupe

RICE N

Le prix du «réalisme» syndical tique d'ensemble et même une cetaine autocritique puisqu'elle reconnaît s'être laisser elle-même abuser d'illusions.

Ce retour critique, largement démagogique, couvre une politique que l'on appelle en France la «politique des perrons». Les dirigeants CFDT se sont en effet fait photographier sous toutes les coutures sur les escaliers d'honneur qui mènent aux bureaux présidentiels ou ministériels. Ils ont prétendu que la négociation était désormais la voie royale du syndicalisme et le moment privilégié de la lutte des classes. Cette politique a été reproduite dans les fédérations d'industrie, les unions régionales, sans déboucher sur quelque résultat appréciable. Mais elle a été suivie avec beaucoup d'intérêt et de sympathie par le pouvoir et le patronat qui lui ont parfois accordé satisfaction, non sur les revendications avancées, mais sur les procédures de concertation et de négociation. Bien que se déclarant insatisfaite, la direction CFDT entend poursuivre «contre vents et marées» sa nouvelle politique, et la faire consacrer au congrès de Brest en mai 1979.

Le recentrage mérite en effet l'attention du patronat. Préparé dès janvier demier et annoncé par un rapport resté fameux, le «rapport Moreau», il exprime une politique de renonciation ouvrière face à la crise économi-

Page 29

que. Les thèmes de revendications «négociables», c'est à dire «compatibles avec la crise économique» ont été popularisés par Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT, plusieurs mois avant les élections. Le thème du «tissu de négociations» à recréer en France a surgi au même moment. Après les élections, le recentrage s'est traduit par le refus de toute action nationale interprofessionnelle, jugée inefficace, parce que ne s'appliquant pas aux niveaux de décisions où les choses peuvent se négocier, et dangereuse parce que politisant l'action: une action interprofessionnelle met le syndicalisme dans la dépendance des partis politiques. La direction CFDT utilise avec une grande habilité la rancœur des militants contre les journées interprofessionnelles sans lendemain, et s'appuie sur ce rejet pour justifier le refus de l'unité d'action avec la CGT.

A la base du recentrage se trouve l'analyse de la direction de la CFDT face à la crise économique. Elle prône une politique d'adaptation à la crise, sous prétexte de sauvegarde des institutions démocratiques, et cherche un marchandage avec le patronat: « donnez-nous du qualitatif, nous serons raisonnables sur le quantitatif», tel est son langage. Toutes les propositions CFDT vont au devant de réformes capitalistes de l'organisation du travail, du temps de travail, de la «responsabilité» au travail, d'une répartition plus égalitaire de la masse salariale, sous un vocabulaire «autogestionnaire» qui cherche à traduire les aspirations des salariés.

La CFDT a montré qu'elle est prête à échanger une réduction du temps de travail contre une réduction des salaires. Elle renonce à la lutte immédiate pour les 35 heures sous prétexte que cette réforme ne peut être acquise qu'au plan européen. Elle multiplie les propositions d'association des organisations syndicales à la définition d'objectifs économiques, locaux, régionaux, par branches d'industries.

Elle justifie ces propositions par la théorie du «nouveau type de développement», quelle il est possible de trouver une issue à la crise, favorable aux travailleurs, en infléchissant les décisions économiques patronales à tous les niveaux elles sont prises. La CFDT reste

CFDT : LES BONS ET LES MECHANTS

«La déception enregistrée chez beaucoup de militants et de travailleurs ne doit pas cache › un fait essentiel. Pour la pre• miere fois depuis la fin de la • guerre, la principale force de • gauche n'est plus le PCF, mais. le nouveau PS. Ce résultat est important en lui-même. Par delà les ambiguités, les faiblesses, les incertitudes du PS, ce fait peut marquer un tournant dans notre vie politique, ps s autre capable d'élaborer? • et de mettre en œuvre une politique de transformation • pays répondant aux problèmes presents... Le Parti communisote ne bouge, n'évolue et ne s'adapte que contraint par les evenements et levolution du rapport de forces dans le camp ouvrier. Son attitude actuelle, 8 si préjudiciable pour la défense s'explique que par les changeforces syndicales et politiques. ot-il pour reprendre un chemine unitaire ? Nul ne peut le dire. avec certitude dans l'état précisions des communistes». «AS propos des élections de mars® 91978 - Premieres reflexionse sur un échec electoral». Jac-e 8 ques . Moreau, CFDT aujourd'hui no 33, septembre-octobre $ 1978.

cependant prudente dans l'expression publique de sa politique, car elle ne peut, face au PC et à la CGT, faire de l'austérité et du sacrifice une vertu révolutionnaire, comme peut le faire la CGIL en Italie.

La direction de la CFDT a également tiré les leçons du comportement récent de la CGT et du PC. Ces organisations se refusent à assumer face aux travailleurs la gestion de la crise. Il n'est donc pas de changement politique possible en France tant que le PC et la CGT gardent une puissance dominante sur le mouvement ouvrier. Liée au PS, la direction CFDT est cependant fort critique sur la politique de ce parti. Elle l'estime (à juste titre) incapable de tenir tête au PC dans les entreprises et le suspecte de faiblesses unitaires à l'égard des communistes.

L'objectif central que se donne la CFDT quand elle prétend «reconstruire l'espoir» sur des bases nouvelles, est une recomposition du mouvement ouvrier français en faveur d'une social-démocratie dans laquelle le syndicalisme jouerait un rôle prééminent. Se jugeant seule capable de faire pièce au PC sur le terrain, elle demande au PS de se comporter comme le simple prolongement du syndicalisme au Parlement. Elle soutient ouvertement le «courant Rocard» au sein du PS. Cela lui vaut des réparties assez vives de François Mitterrand qui demeure le chef du PS. C'est avec quelque raison que le CERES (courant «de gauche» du PS, très influencé par la politique du PC) dénonce le courant politique de Michel Rocard comme « néo-travailliste».

Le recentrage suscite dans la CFDT beaucoup d'inquiétudes, des résistances et des oppositions ouvertes. Mais il s'appuie sur une vieille droite anti-marxiste toute ragaillardie, tandis que lopposition de gauche, potentiellement très importante, est très éclatée, hétérogène, sans tradition de lutte contre l'appareil bureaucratique de la confédération. Or, la direction CFDT a poursuivi à marche forcée l'homogénéisation de son appareil, ces demières années, avec une efficacité réelle. Elle n'a pas hésité à procéder à des exclusions massives de la CFDT depuis plus d'un an, au risque de ternir sa réputation démocratique et «autogestionnaire».

Une erreur sur cette page ?