Si les élections municipales du 27 mars 1994 ont attiré l'attention de la presse internationale, c'est essentiellement en raison de la victoire des islamistes. Celle-ci, qui mérite d'être analysée en détail, aura des conséquences importantes, mais les enjeux de ces élections étaient beaucoup plus complexes, le plus important étant de clarifier le processus de recomposition politique. En effet 13 formations se présentaient aux élections et 9 petits partis ont glané près de 25% des suffrages, ce qui confirme la persistance de l'extrême morcellement de la vie politique. Erdal TAN
Be coup d'Etat de 1980 avait fait voler en éclat le système politique traditionnel basé sur deux grands partis, l'un de centre droit, l'autre de centre gauche. Depuis, le centre droit (majoritaire dans le pays les années 50) s'est divisé en deux formations rivales qui se livrent une bataille farouche : le Parti de la mère patrie (ANAP, de l'ancien président Özal) et le Parti de la juste voie (DYP, de l'actuel président Demirel). Cette division tracasse la bourgeoisie qui, depuis trois ans, réclame en vain un rapprochement et une coalition entre ces deux partis quasi-identiques.
Le centre gauche a connu une quadruple scission après 1980, pour donner naissance au début des années 80 au Parti populiste social-démocrate (SHP, actuellement au pouvoir en coalition avec le DYP) et au Parti de la gauche démocratique (DSP, de l'ancien Premier ministre Ecevit) ; puis, au Parti républicain du peuple (CHP) et au Parti de la démocratie (DEP, nationaliste kurde), qui ont quitté le SHP après 1991. A cet extrême morcellement de la vie politique, se sont ajoutées les difficultés du processus de rajeunissement des élites dirigeantes, après le décès d'Özal il y a juste un an, l'accession de Demirel - un préretaité — à la présidence et le départ à la retraite du président du SHP, Erdal Inönü.
Un des principaux enjeux du scrutin était donc de trancher la bataille, pour le leadership de la droite, que se livrent le Premier ministre et présidente du DYP, Tansu Ciler et du président de l'ANAP Mazut Yilmaz. L'ANAP, surtout présent dans les grandes villes, était le favori de la grande bourgeoisie nostalgique de la période Özal qui représente son âge d'or. Le DYP, qui a un profil plus rural, représente la petite et moyenne bourgeoisie provinciale et est considéré avec méfiance dans ces milieux en raison de ses penchants populistes.
Vers un match nul
C'est pour cela que l'accession à la présidence du DYP de Tansu Ciller, jeune bourgeoise arriviste d'Istanbul, éduquée à l'américaine, et portant l'ambition de devenir la «dame de fer turque», avait été encouragée et accueillie avec joie dans les milieux d'affaires d'Istanbul, qui espéraient voir en elle une réincarnation du réformisme libéral d'Özal (en opposition au conservatisme prudent et populiste du président Demirel). Mais la pratique de Ciller au pouvoir,au bout d'un an, a déçu
Arrestation à Paris, le 18 novembre 1993, lors d'une raffle dirigée contre les associations de l'émigration kurde ses supporters des médias et de la haute bourgeoisie. Machisme aidant, ces derniers se sont rapidement mis à dénoncer son incompétence, misant de nouveau sur l'ANAP et Mazut Yilmaz, le jeune succes-
La bataille électorale s'est achevée sur un match nul confus, aucun des deux n'ayant réussi à imposer son image durant la campagne, ni creuser l'écart à l'issue du scrutin : près de 21,5 % pour le DYP et près de 21 % pour l'ANAP , avec un écart d'à peine 200 000 voix entre les deux. Néanmoins, ces résultats constituent une victoire, ne serait-ce que psychologique de Ciller sur Yilmaz. Vouée par les sondages à une véritable déroute électorale, elle a bien mieux résisté que prévu, malgré un recul réel de plus de 5 % par ,rapport au score du DYP aux législatives de 1991. Elle l'emporte finalement à l'arraché, maintenant d'extrême justesse la première place de son parti. De plus, si un recul de 5 % peut paraître normal pour le DYP, compte tenu de l'usure du pouvoir dans un contexte de crise importante et de dévaluation de la livre turque de près de 50 %, le recul de 3 % enregistré par l'ANAP par rapport à 1991 est bien plus difficile à expliquer, autrement que par l'incapacité à s'imposer comme une alternative crédible
à la politique gouvernementale. Faute d'un vote clair, ce seront donc des manœuvres politiques qui trancheront le débat. Mais le problème reste entier pour la bourgeoisie, qui n'a toujours pas trouvé de leader charismatique et puissant à la hauteur des Mendares, Demirel ou Özal qui ont marqué les précédentes décennies.
La situation est encore plus confuse pour la gauche, qui enregistre de surcroît une défaite cuisante. Le score total des trois partis (SHP, DSP et CHP) a atteint son plus bas niveau historique : 27 % (31,5 % en 1991 et 37,7 % en 1989). Le SHP reste le premier parti de la gauche avec 13,6 % des voix, mais il perd un tiers de ses électeurs en l'espace de deux ans (la moitié, par rapport aux dernières municipales de 1989) et la majorité des mairies conquises en 1989. Avec un recul de 7 % par rapport à 1991, ces élections se transforment en déroute politique pour le nouveau leader du SHP, Murat Karayalcin, qui avait succédé à Inönü en septembre dernier et rêvait de devenir le «Felipe Gonzales de la gauche Turque». Le DSP d'Ecevit (vieux leader charismatique des années 70, le «Papandréou turc») a mené une campagne très droitière et chauvine, en particulier sur la question kurde. Il connaît un tassement de ses voix, avec 9 %. Le CHP (scission récente et purement fractionnelle du SHP) pour sa part se
Ceci étant, l'ampleur réelle du recul de la gauche social-démocrate est plus limitée que son impact psychologique, dû à la perte de villes symboles comme Istanbul, Ankara et Izmir, ainsi que celles du Sud-Est (comme Diyerbakir) au profit des islamistes. Le SHP et le CHP obtiennent au total 18 % des voix, ce qui ne représente qu'un recul de 3 % par rapport à 1991, où ils s'étaient présentés unis (dans beaucoup de villes, comme à Ankara, Istanbul ou Izmir, le candidat SHP n'a été battu que de quelques milliers de voix et l'aurait emporté avec l'appoint des votes du CHP ou du DSP). Cette différence peut partiellement s'expliquer par la désaffection d'une frange importante de l'électorat kurde (après la scission des nationalistes du DEP), sanctionnant les partis de la coalition et plus particulièrement le SHP en raison de l'action répressive du gouvernement dans la région kurde. En fait, le SHP a perdu sur toute la ligne : sa complicité effective avec la politique de répression l'a grillé aux yeux de l'électorat kurde, et son opposition - verbale-— aux mesures les plus extrémistes l'a discréditéaux yeux de la frange nationaliste de l'électorat turc. Le SHP paye ainsi le prix de deux ans de complicité avec le DYP au sein d'un gouvernement droitier qui n'a tenu presque aucune de ses promesses de démocratisation et qui s'est contenté de gérer au jour le jour la crise capitaliste. Les affaires de corruption dans les mairies gérées par le SHP lui ont également fait perdre des voix.
La question kurde
En fait, c'est l'impact de la question kurde qui a en partie déterminé l'issue du scrutin. Ciller était arrivée au pouvoir en promettant des réformes démocratiques, sur la question kurde notamment. Mais très vite, la faiblesse de son assise politique l'a poussé à s'allier à l'armée, s'alignant ainsi sur la politique de répression tout azimut prônée par les «faucons» de l'Etat, Face à l'escalade de la répression, le DEP s'est retiré du scrutin et le PKK a décidé de boycotter les élections. Cela a bien entendu faussé le jeu dans la région kurde et dans les grandes villes de l'Ouest (où vivent en fait la majorité des Kurdes). Les chiffres réels sur le taux de participation dans la région kurde font encore défaut. Les milieux nationalistes kurdes l'estiment à 50 % dans certaines villes (le taux de participation à l'échelle nationale a été de 92 %). Un nombre important de votes blancs ou nuls a également été rapporté, notamment à Diyarbakir (on parle de 50 % des suffrages exprimés).
Mais le mouvement kurde, lourdement frappé (avec notamment l'arrestation de 96 députés du DEP et la suspension du quotidien nationaliste kurde Özgür Gündem), est en perte de vitesse. Le PKK est en grande difficulté sur le plan militaire. La destruction systématique des villages kurdes soupçonnés de soutenir la guérilla, a vidé ses bases arrières. L'armée turque, qui a massacré près de 300 000 hommes dans le Sud-Est, quadrille le terrain et organise régulièrement des opérations Jusqu en Irak du Nord pour detruire les installations du PKK. Elle espère être en mesure d'annoncer une «victoire militaire» d'ici la fin de l'été, laissant ensuite le soin aux civils de «régler la question kurde» par quelques réformes de façade. Mais la réalité risque d'être plus com-
La montée du nationalisme turc face au mouvement national kurde et aux actions du PKK, a sans doute permis à Ciller de faire oublier les effets négatifs de la dégradation économique et d'arriver en tête grâce à une propagande musclée sur le thème de la lutte contre le «terrorisme séparatiste» («chaque voix pour le DYP est une balle contre le PKK» disait même une affiche du DYP). Ce même phénomène explique également le succès du Parti d'action nationaliste (MHP, fascisant), qui double ses voix et obtient son meilleur résultat historique avec 8 % des suffrages. En revanche, l'absence de candidats nationalistes a profité aux islamistes du Parti de la prospérité (RP), qui a remporté la plupart des municipalités de la région kurde, et obtenu 19 % des suffrages à l'échelle nationale, gagnant 4 à 5% par rapport aux législatives de 1991 et doublant son score des dernières municipales de 1989. En y ajoutant le poids des nombreux maires islamisants ou fascisants élus sur les listes des partis «centristes», tout ceci dénote un très net glissement du pays vers l'extrême droite, qui obtient près de 30 % des voix (RP, MHP et autres petits partis d'extrême droite confondus).
Blocage à droite
Politiquement, le gouvernement de coalition DYP/SHP a fait son temps. Les députés du DYP, de l'ANAP et du MHP collaborent systématiquement au Parlement, créant de fait une coalition de droite qui ne demande qu'à avoir un gouvernement à son image. Mais cette question butte sur la bataille pour le leadership de la droite. Ce blocage à droite permet pour le moment au gouvernement de Ciller de se maintenir. Du coup, la bourgeoisie se trouve dans une situation très inconfortable : elle a affaire à un Premier ministre et à un gouvernement qui n'ont plus sa confiance, mais elle n'a d'autre choix immédiat que de les soutenir, dans la mesure où immédiatement après les élections, le gouvernement a adopté le plan d'austérité et de restructuration radical qu'elle réclamait depuis 3 ans. Pourtant, la conduite d'un tel plan, qui prévoit des privatisations, des fermetures d'entreprises publiques dites non-rentables (notamment les charbonnages), une réforme fiscale radicale, des hausses de prix allant jusqu'à 100 % et un semi blocage des salaires et devant encore obtenir l'aval du Fonds monétaire international (FMI) nécessite la mise en place d'un gouvernement fort capable de faire face aux remous sociaux.
D'ailleurs, la principale centrale syndicale, Türk-is a réagi très vivement contre le volet social du plan, menaçant le gouvernement d'une grève générale. L'agitation est grande parmi les ouvriers des entreprises qui doivent être sacrifiées : à l'usine Petlas de Kirsehir, aux chantiers navals de Haliç, à l'usine Tekel de Cibali. La colère monte dans la région des charbonnages de Zonguldak et de Karabük. Plus de 35 000 mineurs et leurs familles ont manifestéle 20 avril 1994 à l'appel du syndicat des mineurs à Zonguldak, contre la fermeture et contre les privatisations. Le président de la Türk-Is, ainsi que des députés de l'ANAP et du CHP y ont participé.
Ceci étant, le mouvement syndical est mal en point et ne semble pas en mesure d'organiser une riposte massive dans tous les secteurs (l'année 1993 a été l'une des plus calmes sur le terrain des luttes sociales). Les luttes qui s'annoncent risquent fort de n'être que des combats d'arrière garde. Le poids de la crise économique, la démoralisation et le manque de débouché politique, en l'absence d'un véritable parti de «lutte de classes», la division et le discrédit des partis sociaux-démocrates (qui ont tous une ligne droitière de gestion de la crise), affaiblissent le mouvement ouvrier. Selon certaines rumeurs, les dirigeant syndicaux seraient même en train de négocier un pacte social avec le patronat. L'une des questions qui se posait (et qui continue de se poser) à la veille des élections était de savoir si, dans les quelques années à venir, la Turquie allait connaître un développement «à l'espagnole» ou, au contraire, une régression économique et sociale. Dans le premier cas, le pays connaîtrait un maintien de la croissance économique (6 à 7 % en moyenne depuis quelques années, avec cependant un taux d'inflation de 70 % et une dette extérieure de 65 milliards de dollars), une stabilisation d'une démocratie bourgeoise —avec pacte social et réformes démocratiques —, une issue pacifique et réformiste à la question kurde et la poursuite de l'intégration à l'Union européenne — l'union douanière avec l'Union européenne doit se réaliser en 1995. Dans le second, la désindustrialisation, la paupérisation, le chômage massif, l'hyperinflation, le basculement vers des régimes beaucoup plus répressifs et militaires, l'extension de la guerre contre le PKK — limitée pour le moment à l'est du pays — à tout le territoire, et sa mutation en guerre civile totale ou en génocide antikurde, un raz de marée intégriste ou fasciste, un processus à l'algérienne où à l'iranienne, l'implication directe dans des conflits locaux barbares seraient le lot de
La victoire des islamistes aux municipales, dans un contexte de crise financière aiguë et de mise en application d'un programme d'austérité, le pourissement dans le système politique traditionnel, l'impasse actuelle dans la question kurde et l'instabilité grandissante dans l'environnement extérieur (Balkans, Caucase, Irak, Chypre) semblent renforcer la seconde hypothèse. Mais les jeux sont loin d'être faits. Il appartient au mouvement ouvrier et aux révolutionnaires, acculés pour le moment à une lutte défensive dans des conditions très défavorables de construire un vaste mouvement démocratique qui puisse frayer le chemin de la troisième alternative. Depuis près de 25 ans, le courant islamiste indépendant, personnalisé aujourd'hui par le Parti de la prospérité est devenu une réalité constante de la vie politique
Longtemps marginal et cantonné dans certaines villes de l'Anatolie centrale et dans la région kurde, et se basant essentiellement sur les couches rurales traditionalistes, ce parti a connu une importante transformation dans les années 80 en s'implantant dans les villes. Bénéficiant de la complicité du courant musulmanconservateur de la droite traditionnelle, surtout à l'époque ou Ozal était premier ministre, le courant islamiste s'est infiltré dans l'appareil d'Etat, a été réhabilité idéologiquement par le discours «néo-ottoman» d'Ozal.
La percée du courant intégriste
Bénéficiant d'une conjoncture favorable (Iran, Afghanistan, Algérie), les islamistes se sont renforcés, comme le prouve leur victoire aux élections municipales. Les nouvelles mairies conquises par le RP grâce à l'éparpillement du vote libéral, centriste et laïc, pourraient se transformer en autant de «zones libérées» et de bases arrières pour de futures progressions de ce
Si le score national du RP reste relativement limité (19 %), son progrès n'en reste pas moins réel, sans parler de l'immense impact (moral et matériel) du gain d'un nombre très élevé de mairies : la quasi totalité des villes du centre anatolien et de la région kurde. A cela s'ajoutent les victoires surprises obtenues à l'arraché à Ankara, la capitale politique et administrative, et à Istanbul, la capitale économique, sociale et culturelle du pays. Le RP l'emporte en effet avec moins de 10 000 voix d'écart à Ankara (3 millions d'habitants) devant le SHP (27,5 % contre 27 %), et moins de 100 000 voix d'écart à Istanbul (10 millions d'habitants) devant l'ANAP (25,7 % contre 22 %). A Izmir (2 millions d'habitants et ème ville du pays), c'est un candidat islamiste se présentant sur les listes du DYP qui l'emporte également, avec seulement 20 000 voix d'avance sur le maire sortant SHP (27,7 % contre 26,5 %).
Le RP n'étant pas un parti ordinaire, sa victoire — même de justesse — dans plusieurs grands centres urbains peut faire basculer tout l'avenir de la Turquie. Il est en effet évident que la conquête des municipalités n'est qu'une étape pour les islamistes, dans leur stratégie de conquête du pouvoir d'Etat, qui impliquerait un changement total de régime. La possibilité d'un tel scénario a plongé dans stupeur et la consternation les milieux laïcs, et en particulier les femmes, inquiètes des menaces contre leurs libertés et leur mode de vie Dans l'euphorie de la victoire, les «barbus» ont commencé ça et là à menacer et à agresser les femmes dans la rue. Les rumeurs les plus folles ont commencé à circuler, une ambiance de peur s'est installée, en particulier à Istanbul. On a même
évoqué la possibilité d'une intervention de l'armée, les exemples de l'Iran et de l'Algérie ont été abondamment évoqués.
Mais au-delà des effets psychologiques, la réalité est bien plus complexe et la tâche des islamistes n'est pas si aisée. Avec un scrutin à deux tours ou en cas d'union des partis centristes à droite et à gauche, le RP n'aurait emporté à peine que 3 ou 4 mairies dans les régions arriérées d'Anatolie centrale, ce qui relativise l'ampleur de sa victoire et de son poids réel dans la société. Il semble par ailleurs que le RP ait procédé à des fraudes massives dans les quartiers qu'il contrôle, profitant de la faiblesse de l'appareil militant des partis centristes. Mais l'Etat n'a pas osé annuler les élections, de peur d'une radicalisation du RP et d'une épreuve de force dangereuse.
Une réalité complexe
Le vote RP n'a pas le même sens et n'aura pas les même conséquences partout. S'il semble probable qu'il renforcera l'hégémonie des intégristes en Anatolie centrale, comme cela s'est passé à Kanya et Slavas (où les maires sortants RP ont été réélus avec, respectivement, 49 % et 38 % des voix), la gestion des villes kurdes, où les nationalistes et le PKK gardent une présence non négligable, sera sans doute plus difficile et conflictuelle (à Diyarbakir, où le candidat RP l'emporte avec 35 % des suffrages exprimés, son poids réel — compte tenu des abstentions et du vote blanc ou nul - n'est que de 14 %). A Ankara, le nouveau maire RP est plus dissident fascisant que militant intégriste. C'est un ancien militant du MHP et de l'aile nationaliste de l'ANAP, et il doit en partie son élection à sa popularité personnelle dans les milieux nationalistes. La nécessaire coopération avec les dirigeants de l'Etat et de l'armée qu'exige la dimension protocolaire de ses fonctions de maire de la capitale, freinera probablement tout excès islamiste dans l'accomplissement de son mandat. Il pourrait très bien quitter le RP demain, pour entrer dans un éventuelparti majoritaire de centre droit réunifié.
A Istanbul, la situation se présente de façon assez différente, puisque le nouveau maire, Erdogan, est un pur apparatchik du RP, militant islamiste convaincu, chef de file des «rénovateurs» du parti. Il va bénéficier du soutien de ses acolytes qui ont remporté 17 des 33 mairies d'arrondissement. Les candidats RP ont en effet triomphé dans la quasi totalité des banlieues populaires qui ceinturent la ville, ainsi que dans trois mairies des quartiers prestigieux (aujourd'hui assez pauvres) du centre ville, y compris Beyoglu (le principal centre cul-
Inprecor n° 380 - mai 1994 turel et commercial de la ville). Le RP se trouve donc à la tête d'un pouvoir et d'un budget considérables, et bénéficiera d'un accès bien plus important aux médias. Toutefois, Istanbul est un morceau difficile à avaler et la gestion de cette ville cosmopolite et industrielle de 10 millions d'habitants est bien plus complexe que celle d'une bourgade anatolienne arriérée ou d'une banlieue. Le RP pourrait bien s'y casser les dents, malgré tout son savoir-faire militant.
Miliciens d'une brigade d'« l'une brigade d'«autodéfenses pe pro-gouver-
Le RP se base essentiellement sur les couches de nouveaux migrants venus en grande majorité des régions conservatrices de la mer Noire et de l'Est du pays. Chaque année, 30 000 nouveaux arrivants viennent en effet gonfler les effectifs du lumpen-prolétariat de la vieille cité et s'agglutinent dans les bidonvilles (qui n'ont toutefois rien à voir avec la misère des banlieues d'Alger ou de Téhéran). Le vote RP traduit le désarroi socio-économique de ces couches de déracinés et de déshérités, le choc culturel face à un mode de vie citadin moderne basé sur le modèle occidental et un mode de consommation capitaliste auquel ils n'ont que très partiellement accès. L'implantation récente du RP dans le tissu historique de la ville se limite aux couches très conservatrices de petits et moyens commerçant (épiciers et semi-grossistes) séduits par l'opposition démagogique des islamistes à l'existence des taux d'intérêt. Son discours populiste à connotation de gauche, promettant l'instauration d'un «ordre juste», lui a sans doute valu des voix dans des quartiers ouvriers comme Kartal ou Beykoz, qu'il a arraché au SHP. Sa démagogie nationaliste pseudo-«anti-impérialiste» et le prestige des «révolutions tiers-mondistes islamistes» contre l'«Occident impérialiste et chrétien», ainsi que le drame des Musulmans de Bosnie, lui font gagner des partisans dans la jeunesse radicalisée en quête d'idéal et d'identité.
Une partie importante de son soutien électoral est donc un vote populaire contestataire, plus qu'un vote d'adhésion à une idéologie.
Par ailleurs, c'est sans doute le basculement du vote kurde qui est responsable en grande partie du progrès du vote RP et de la déroute du SHP, autant dans la région kurde que dans des villes comme Istanbul ou Ankara. Si le vote RP traduit un vote refuge d'unité dans l'islam et donc d'un rejet du nationalisme du PKK pour les Kurdes de l'Est et du Sud-Est, il exprimerait plutôt paradoxalement un vote d'affirmation identitaire pour les Kurdes de l'Ouest du pays.
Les raisons du vote RP
En tout état de cause, ce progrès du RP auprès des kurdes confirmerait que les partis du système, à droite comme à gauche, perdent leur emprise sur l'électorat kurde : celui-ci a préféré voter pour le parti qui semblait le plus en rupture avec le système et qui promettait de résoudre pacifiquement la question kurde. Il faut aussi y ajouter le poids traditionnel de l'islamisme dans la société kurde, encore fortement marquée par les résidus féodaux et cla-
Les principaux partis de Turquie ont des profils, des programmes, des discours et des cadres qui se ressemblent tellement, que l'électeur ne voit plus la différence et s'en détourne, qu'ils soient au pouvoir ou dans l'opposition. Si le RP est le seul à progresser, c'est sans doute parce qu'il est aussi le seul à prétendre représenter une alternative globale et radicale au système et à permettre le «changement», ainsi qu'une gestion «propre et non corrompue». Autrement dit, c'est surtout l'absence d'une force de gauche cohérente qui a permis au RP de s'imposer et de combler le vide. Compte tenu du discrédit des principaux partis bourgeois, on peut même penser que si la progression du RP reste aussi «modeste» pour le moment, c'est sans doute en raison du rejet de son image trop islamiste et rétrograde par la majorité écrasante de la population. C'est cela qui explique aussi les tentatives de «rénovation» au sein du RP, qui a voulu modifier son image à la veille des élections (en recrutant, par exemple quelques femmes
A Istanbul, le RP est confronté à plusieurs dilemmes qui risquent de lui être
fatals, comme cela a été le cas pour le SHP. Si sa gestion de la municipalité prend des allures idéologiques islamistes afin de satisfaire la frange intégriste, le RP se trouvera rapidement confronté à une opposition importante de la majorité de la population qui est hostile au discours intégriste et dont le mode de vie sera impossible à changer sans coercition. Or, tant qu'il n'accède pas au pouvoir au niveau du gouvernement, le RP n'en a pas les moyens.
Au contraire, l'appareil d'Etat pourrait même relayer et tenter de canaliser l'hostilité aux excès des islamistes, afin d'éviter une auto-organisation et une mobilisation populaires. A Istanbul, le prefet qui a le droit de destituer les maires, a déjà lancé un avertissement sévère aux maires RP au sujet de certains excès de leurs partisans et des déclarations triomphalistes de certains d'entre eux. Par ailleurs, Istanbul est une ville beaucoup trop importante au niveau international et touristique, pour que les «innovations culturelles» du RP passent inaperçues, sans provoquer des scandales et des tiraillements avec les ministres du Tourisme et de la Culture. Si la gestion du RP vise surtout à satisfaire en priorité les aspirations sociales de ses électeurs des banlieues pauvres, et prend une tournure populiste radicale, elle risque de se heurter à une forte résistance des forces économiques établies (grande industrie, secteur bancaire, entreprises étrangères, mafia) et pourrait tourner à la banqueroute économique, provoquant également une intervention de l'appareil d'Etat. Nouvel «Empire ottoman»?
Si, par contre, le RP adopte un profil bas et tente de passer des compromis même provisoires, avec les forces établies de la ville, dans le cadre d'une stratégie «étapiste», il risque alors de se laisser corrompre par la vieille cité, qui portait jadis le nom de Byzance... C'est ce scénario que semble vouloir privilégier le grand patronat, dont l'un des principaux représentants a déclaré «la Turquie ne s'adaptera pas au RP, mais le RP s'adaptera à la Turquie». Là est d'ailleurs la vraie question : le RP gardera-t-il son identité de parti radical islamiste voulant changer le système, ou se transformera-t-il en parti conservateur «démocrate-musulman» intégré dans le système ? Autrement dit, le RP au pouvoir se contenterat-il d'ajouter une dose accrue de conservatisme musulman au système en place (ce dont la grande bourgeoisie pourrait facilement s'accommoder), ou s'orientera-t-il au contraire vers un bouleversement radical pour instaurer une république islamique, ce qui heurterait de plein fouet les intérêt des pouvoirs établis ?
Certes, comme le montre l'exemple iranien, il est clair que le «changement de système» des islamistes se limite à la superstructure politique et sociale et qu'il ne s'agit nullement d'une remise en cause du capitalisme, malgré tous les discours populistes et «anti-impérialistes». Parmi les bailleurs de fonds du RP se trouvent d'ailleurs l'Arabie saoudite et plusieurs capitalistes «islamistes» turcs, comme le patron de l'entreprise agro-alimentaire géante des Biscuits Ölker.
Mais le RP ne peut pas être considéré comme un simple parti bourgeois plus conservateur que les autres. Certes, les bourgeois et petits bourgeois musulmans conservateurs (et pas des dirigeants religieux comme en Iran), dominent sa direction historique. Les cadres intermédiaires sont des apparatchiks islamistes pragmatiques. A la base, cohabitent des militants intégristes radicaux, des notables conservateurs, de nouveaux électeurs plébéiens, des jeunes banlieusards en quête d'identité, des Kurdes conservateurs rejetés par les partis du système, tous ayant des aspirations différentes et parfois divergentes, mais se reconnaissant sous l'étiquette commune du RP. Le tout étant traversé par le jeu complexe des confréries et sectes islamisques.
Pour le moment, le RP a plutôt le vent en poupe et ce sont surtout les secteurs les plus radicaux qui donnent le la. En effet, les islamistes proclament qu'ils veulent créer une république islamique, un nouvel «Empire ottoman» qui prendrait sa revanche sur l'Occident et sur le régime républicain laïc, pour devenir à nouveau le «leader du monde musulman». L'islamisme turc, contrairement à l'islamisme arabe, a des accents nationalistes impériaux. Son projet implique également des changements radicaux dans la vie sociale et dans le fonctionnement de l'appareil d'Etat. Le passage d'une «démocratie bourgeoise» (si militariste soit elle) à une dictature islamiste théocratique ne serait pas sans conséquences pour le capitalisme turc, dont les structures et les relations sont totalement tournées vers l'Union européenne (plus de la moitié de son commerce extérieur) et qui a tout misé sur l'intégration à cette dernière.
Les islamistes radicaux poussent la direction du parti à la confrontation avec l'appareil d'Etat. Dans tous les domaines où l'Etat turc est en difficulté — contestation sociale, remise en cause du cadre culturel laïc par les faubourgs des grandes villes, tiraillements dans la politique extérieure - le RP se trouve aux première loges. Il pourrait adopter une attitude
«révolutionnaire» et faire la jonction de ces quatre éléments en s'appuyant sur ses nouvelles conquêtes municipales : cela signiferait prendre la tête d'un mouvement radical remettant en cause le régime et où se retrouveraient pêle-mêle les Kurdes, victimes de la répression de l'Etat, les couches à faible revenus et les salariés menacés de licenciement, victimes des politiques d'austérité, les faubourgs des grandes villes, victimes de l'exode rural et de l'urbanisation sauvage, et enfin les couches déclassées de la population, cherchant refuge dans un passé ottoman mythifié et se retrouvant dans un anti-occidentalisme, hargneux avec le drame bosniaque pour exutoire.
Affronter l'Etat ?
Certains signes montrent que le RP (en tout cas, sa base et ses cadres intermé diaires) pourrait être tenté de choisir cette voie. Des grèves ont éclaté contre les mesures d'austérité à Konya, or cette ville, totalement dominée par le RP, n'est pas connue pour son militantisme ouvrier. Le maire de Karabük l'un des deux bassins charbonniers menacé de fermeture, est un militant RP, qui a déjà annoncé son intention de soutenir à fond l'action des mineurs de sa ville. Prétextant de fausses rumeurs selon lesquelles 5 000 musulmans auraient été tués à l'arme chimique par les Serbes à Gorazdé, plusieurs dizaines de milliers d'intégristes ont manifesté à Istanbul, à Ankara et dans plusieurs autres villes de Turquie le 10 avril, avec des slogans comme : «L'islam vaincra», «l'armée doit aller en Bosnie», «l'ONU est une organisation terroriste» ou encore «A bas la dictature laïque».
Mais le RP n'a pas encore un rapport de forces lui permettant de sortir victorieux d'une telle confrontation avec l'appareil d'Etat et l'armée. Sa direction est donc prise entre, d'une part, les pressions de sa base radicale qui veut en découdre avec le régime laïc, et de l'autre, la nécessité de montrer patte blanche à l'establishment politique et économique, afin de le rassurer et gagner le temps nécessaire pour asseoir le pouvoir du RP sur ses récentes conquêtes municipales et préparer les prochaines étapes de sa marche vers le pouvoir politique.
Si le gouvernement de Tansu Ciller perdait le contrôle de la situation, l'armée pourrait être tentée d'intervenir, avec la bénédiction de la grande bourgeoisie et des secteurs laïcs de la population, effrayés par les «barbus».
Istanbul, 20 avril 1994