Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Enfin libres !

· Inprecor n° 381, juin 1994 · p. 16-17 · 1 969 mots

Afrique australe Syndicalisme

«Vous avez fait montre d'un tel calme, d'une telle patience dans votre détermination à revendiquer ce pays comme le vôtre et d'une telle joie que vous pouvez aujourd'hui crier par dessus les toits : "enfin libres!'». Tels était les mots d'un Nelson Mandela rendu optimiste par les résultats des élections d'avril 1994. Patrick BOND*

D ans les jours qui ont suivi

les élections, peu de militants du Congrès national africain (ANC) se préoccupaient du caractère «semi-libéré» d'un gouvernement qui compte parmi ses ministres une pléthore figures de la nouvelle «opposition» — aux Affaires intérieures, aux Finances et à la direction de la Banque nationale. Pas plus qu'ils ne semblaient préoccupés par le spectaculaire aveu de soulagement de Mandela devant le fait que l'ANC n'ait pas atteint les 67 % requis pour réécrire seul la Constitution d'inspiration conserva-

Ni du fait que l'ANC ait fermé les yeux sur la fraude électorale et le marchandage de voix, qui ont fait passé l'ANC de deux-tiers à 63 % des voix. Ni de l'inclinaison modérée des ministres de l'ANC ou de la persistance de la bureaucratie de l'apartheid jusqu'à 1999 au moins. Ni par une Constitution prévoyant un système très fédéral contrairement aux appels pour un Etat unitaire à l'époque où l'ANC était en l'exil.

Il reste toutefois un certain sentiment d'amertume au Kwazulu/Natal suite aux fameuses pannes logistiques de la machine électorale. La Commission électorale indépendante est considérée comme incompétente même par les plus a-critiques des observateurs, grâce à son incapacité à contenir la fraude à grande échelle. Nettement plus inquiétantes sont les perspectives confrontations avec l'Inkhata - pas seulement au Kwazulu mais également dans le East Rand (les environs de Johannesbourg) - et avec les Afrikaners partisans d'un Volkstaat (un Etat pour les

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DC ES NOT RE THEA MUS GO Blancs), même si ces derniers sont loin des 800 000 voix qu'ils visaient. Quelques dizaines seulement de militants d'extrême droite ont été provisoirement arrêtés et on s'attend à une nouvelle vague d'attentats à la bombe, d'assassinats et d'actes de sabotage dans le cas où l'obtention d'un Volkstaat leur sembleraient hors de portée.

Et c'est la plus grande confusion qui règne dans la nouvelle Assemblée nationale du Cap et dans les neuf Assemblées provinciales, alors que la plupart des nouveaux élus semblent davantage préoccupés par les questions d'indemnités entre autres à-côtés, que par la poursuite de la lutte de libération. Les revenus du président Mandela ont été fixés à 400 000 rands (111 000 dollars) par an et ceux des ministres à 300 000 rands. La formation d'une petite bourgeoisie, déjà bien entamée durant la campagne, a été à peine entravée par les efforts méritoires pour limiter les salaires.

Qu'en sera-t-il des problèmes plus durables de l'économie; de l'inégalité sociale, entre les sexes et des relations ethniques qui ont tourmenté tous les gouvernements nationalistes victorieux en Afrique ? Quelles politiques concrète proposera le mouvement de libération le plus généreusement soutenu de toute l'histoire ? Y-a-t-il en Afrique du Sud des leçons stratégiques et tactiques plus générales à

«Nous sommes devenus le parti majoritaire sur la base du contenu du programme de reconstruction et de développement» affirmait Mandela lors de la magnifique nuit de son investiture. Et d'ajouter : «Ce programme sera la pierre angulaire, la fondation sur laquelle reposera le Gouvernement d'unité nationale. J'appelle

CMOCBAC" OUR IN Nit SCHO 4 TIR ARd tous les dirigeants politiques appelés à en faire parti à le respecter.»

Le Programme de reconstruction et de développement (RDP), avec ces 147 pages et les multiples commentaires qu'il a suscité dans la presse, reste peu connu dans les détails et dans ses implications (1). The Economist, par exemple, notait avec joie que la mention de salaire minimum en avait été exclue et que son financement se ferait par des «ponctions sur les prêts de la Banque mondiale». Même une lecture en diagonale prouverait qu'il n'en est rien. Mandela lui-même a affirmé à la presse après les élections qu'il n'y avait «pas un seul mot à propos des nationalisations» dans le RDP (ce qui est faux) et qu' «aucune parcelle d'idéologie marxiste» n'avait pénétré dans le document (ce dont beau-

Pour beaucoup dans le Parti communiste (SACP), les dures et sans doute inutiles paroles de Mandela ont constitué un coup par surprise. Langa Zita, un jeune membre de la gauche du SACP, y a réagit en disant qu'«avec ces mots, Mandela se coupait d'une immense partie de la base

Ces propos anticommunistes étaient sans doute les derniers échos des efforts déployés à la veille des élections pour enrayer une vague de grèves sauvages, d'occupations de terre et d'autres formes d'action de masse - avec, cette fois, non

* Patrick Bond est un économiste, il est l'auteur de Commanding Heights and Community Control : New Economics for a New South Africa (Ravan 1991) et travaille avec les associations communautaires et les syndicats en Afrique du Sud et au Zimbabwe.

1) II s'agit d'un document adopté par les organisations membres de l'Alliance du Congrès comme guide pour son action gouvernementale.

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pas la poigne de fer des forces de sécurité, mais plutôt la faible imploration du porte-parole du SACP, Joe Slovo, de l'ancien dirigeant des mineurs, Cyril Ramaphosa et du gouvernement de transition. Comme c'était prévisible, les tentatives pour éteindre les braises du mécontentement ont échoué. La fonction publique et les compagnies minières ont été le lieu de conflits sociaux à la fin avril et début mai : les fonctionnaires ont réclamé le paiement immédiat de leurs retraites et une grève de 10 000 mineurs de l'or a suivi une manifestation de 8 000 mineurs du platine. Comme l'a montré l'année passée le rejet par le Comité national exécutif de l'ANC de la proposition de Mandela d'abaisser le droit de vote à l'âge de quatorze ans, le cours erratique du nouveau président ne change rien aux tendances lourdes de la lutte de libération. En fait, la gauche possède, à de nombreux égard, plus de raison que les modérés de l'ANC pour être optimiste quant à ce gouvernement et à une société civile redéployée. Certes, les retour en arrière sur des positions progressistes sont monnaie courante de la part de pragmatiques comme Travor Manuel (aujourd'hui ministre du Commerce et de l'industrie) ou Tito Mboweni (ministre du Travail), mais également du Vice-président Thabo Mbeki ou de Ramaphosa pour ce qui est des plus hauts échelons de l'ANC.

La gauche de l'ANC possède effectivement trois personnalités indépendantes parmi les vingt parlementaires de premier plan : Phallo Jordan, l'ancien secrétaire général du COSATU, Jay Naidoo (ministre responsable du RDP) et l'ancien dirigeant métallurgiste et dirigeant communautaire Moses Mayekiso. Les parlementaires du SAPC sont 16 sur les 50 premiers de l'ANC, dont Joe Slovo (ministre du Logement et de l'Etat-providence), des chevilles ouvrière du parti comme Blade Nzimande et Tenjiwe Mthintso, et des syndicalistes Sidney Mufumady (ministre de la Police) et Chris Dlamani.

La gauche de l'ANC est-elle encore bien à gauche ? Slovo, auteur du compromis de Sunset Clause, qui à la fin 1992 a signifié l'arrêt de la politique d'action de masse et la pérennisation de la bureaucratie blanche et masculine de l'apartheid, a dévoilé davantage la modération de ses réflexions politique en définissant lors d'un débat télévisé la révolution comme «quelque chose qui va du passé dans l'avenir». Autre indicateur : le vétéran du COSATU, Jeremy Baskins, qui dirige le département de recherche et qui a écrit une histoire du syndicat (1), fait aujourd'hui la promotion du «corporatisme» et se lamente du fait que le capital n'est pas suffisamment organisé pour réalisé les accords

Le glissement vers des positions social-démocrates de droite de secteurs en déclin du SACP supporte mal la confrontation avec le radicalisme des cadres syndicaux les plus avancés et de la gauche syndicale.

Profil social-démocrate

Un des point d'achoppement a été la clause sur le droit des patrons à lock-outer les grévistes qui devait être inscrite dans la nouvelle Constitution. Slovo s'est excusé du soutien qu'il y a apporté devant une manifestation de travailleurs fin novembre «lorsqu'on porte un costume, camarades, on change parfois d'idéologie».

La stratégie «post-fordiste» promue par les anciens ouvriéristes du COSATU - prônant une intégration accélérée à l'économie mondiale, la «japonisation» des relations de travail, un contrat social, entre autres — est rejetée par les travailleurs de branches (l'automobile, de la métallurgie et de l'industrie du papier par exemple).

En lieu et place de cette stratégie, un courant de gauche de l'Alliance du Congrès visent, de façon nuancée, à la réalisation de «réformes structurelles». Ainsi, plutôt que d'accepter la logique du capital

- David Lewis, la figure de proue du post-fordisme dans le COSATU, va même jusqu'à vouloir imposer la logique du capital à l'économie arriérée et raciale sud-africaine — Langa Zita propose de «transférer certains secteurs de l'activité économique de la médiation du marché vers la société.» Pour reprendre les mots d'un éminent membre de la gauche du COSATU, ancien secrétaire général du syndicat de la santé et actuellement député, Philip Dexter il faut «trouver les moyens d'ouvrir des alternatives au marché capitaliste ; en revenant sur la marchandisation de certaines ressources ou services, par exemple.»

Démarche fructueuse

La démarche consistant pour les syndicats et les associations civiques des milliers de townships ou de villages à s'appuyer sur la logique explicitement non-capitaliste du RDP en matière de logement devrait être très fructueuse. Le document dit en effet que «des mécanismes (comme les délais obligatoire pour la revente ou le remboursement des subventions en cas de transfert de propriété doivent être introduits pour empêcher la spéculation et les tentatives de faire chuter artificiellement le prix de la terre...» Dexter propose donc «une possibilité d'accès associatif aux ressources économiques. Le logement, par exemple, pourrait être proposé par le biais d'association, et offert sous forme de propriété non-cessible». Zita prône la propriété collective de la terre et à la création de banques populaires pour le développement. Mzwanele Mayekiso, un intellectuel du mouvement des civics défend la nécessité d'un «tissus socialiste» d'initiatives de développement communautaires centrée sur les organisations populaire.

Cette approche s'inscrit très bien, selon Jeremy Cronin, un idéologue du SACP, dans le RDP lui-même. Cronin a apporté une contribution significative au RDP, permettant, pour ce qui est du chapitre «Démocratiser l'Etat et la société», aux éléments radicaux de la société civile de «s'engager dans le RDP en tant que socialistes» en commençant par obtenir un accès aux ressources. Le RDP promet que « les mouvements sociaux et les organisations communautaires auront une importance centrale dans les efforts pour démocratiser et développer notre société. Il faut veiller à leur fournir les moyens de s'adapter à leur nouveau rôle. Il faudra également faire en sorte que ces formations soient structurées dans les endroits ou les secteurs où elles sont faibles ou inexistantes.»

Comme le disait Moses Mayekiso à ses partisans dans l'Organisation nationale des civics (SANCO) : «nous sommes en droit d'attendre des subventions pour notre travail d'organisation à la base. Tout en veillant, bien sûr, à ce que cela ne nous rende pas dépendants.» SANCO. malgré une histoire riche en batailles de masses, a parfois du mal à échapper à une dérive corporatiste comparable à celle qui attire les équipes dirigeantes du COSATU, dans une période où rien que survivre était déjà un exploit pour une association de masse.

Mais comme d'autres mouvements sociaux urbains dans les sociétés semipériphériques, SANCO pourrait être bien différente en tant que représentante d'un phénomène associatif significatif qui établit un lien entre, d'une part, les travailleurs urbains et, de l'autre, les pauvres des villes et des campagnes. Dans le monde entier, ce type de structure s'avère être l'outil de l'opposition la plus vigoureuse à aux programmes d'ajustements structurels néolibéralistes de la Banque mondiale et du Fond monétaire international.*

Johannesbourg, 28 mai 1994

2) Striking Back, Verso, Londres, 1991.

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