Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LA TERRE

La question de la terre

· Inprecor n° 381, juin 1994 · p. 18-19 · 2 061 mots

Afrique australe Femmes

«De tous les mécanismes qui sont à la source de l'injuste distribution du pouvoir et des richesses caractérisant l'Afrique du Sud d'aujourd'hui, peut-être aucun n'a été plus décisif et n'a eu une importance aussi immédiate pour la plupart des communautés noires que la dépossession de la terre. Par conséquent la dépossession de la terre s'est apparentée à une destruction nationale». Ces mots sont ceux de Frederick de Klerk dans La moisson du mécontentement. Brian ASHLEY*

La question de la réappropria-

L

tion de la terre a été un des thèmes centraux des organisations du mouvement de libération nationale. Cependant, et c'est une des bizarreries de la lutte politique en Afrique du Sud, aucune organisation n'avait, il y a encore peu de temps, été capable d'énoncer un programme complet de réforme agraire et de reconstruction rurale. Dans ce secteur, les stratégies mises en œuvre ont trouvé leur place auprès des luttes menées par les travailleurs urbains dans leurs syndicats et leurs quartiers, et elles ont permis leur renforcement.

Et pourtant, c'est dans la manière dont la terre a été monopolisée par une minorité blanche que l'inégalité raciale est la plus manifeste. Corriger cet héritage de la domination de la minorité blanche, voici bien le défi le plus difficile auquel se trouve confronté le gouvernement d'unité nationale dirigé par l'ANC

La distribution de la terre en Afrique du Sud est l'une des plus inéquitables au monde. Un ratio bien connu suffit à le montrer : 87 % des terres se trouvent concentrées entre les mains de seulement 13 % de la population (blanche). Cette distribution injuste de la terre était, au départ, le produit de la conquête coloniale. Mais elle a été ensuite consolidée par des textes législatifs, la loi sur la terre de 1913, la ségrégation et l'apartheid. L'expropriation

LA TERRE des Noirs, leur regroupement dans des homelands, leur exclusion du statut de citoyen, et le système de travail migrant bon marché qui en a résulté, voilà quels ont été les piliers sur lesquels le système d'apartheid s'est bâti. Ils ont donné une signification particulière à la question de la terre en Afrique du Sud.

Propriété de la terre

Ces mesures ont donné naissance à deux catégories de terres. La première comprend ce qu'on a appelé les fermes blanches. Bénéficiant d'importantes subventions, les fermes commerciales blanches possèdent d'énormes étendues de terres et emploient 1,2 million ouvriers agricoles. Un système fondé sur la répression sévère et les brutalités a garanti une main-d'œuvre totalement soumise et bon marché. Environ 90 % de la production agricole de l'Afrique du Sud doit être attribuée à la communauté formée par les fermiers blancs, qui possède 85 % des terres agricoles mais ne représente que 0,17 % de la population totale.

La seconde catégorie comprend des terres en grande partie possédées et contrôlées par l'Etat : les ex-homelands. Environ 50 % de la population d'Afrique du Sud y réside. La grande majorité n'a pas de terre, vit dans des conditions misérables, tirant ses maigres ressources des salaires et des pensions provenant des villes. Une grande proportion des habitants des homelands a été mise à la porte des fermes blanches, expulsée de ses propres fermes, chassée des villes ou concentrée dans des bidonvilles ruraux à la suite de déplacements forcés hors des «emplacements noirs». A cause de la surpopulation des «réserves» et du manque de développement de ces zones, un désastre écologique s'est produit. Il en est résulté l'existence de vastes étendues de terres impropres à la production agricole.

Le sous-développement des homelands se caractérise par une extrême pauvreté, le manque d'infrastructures et une quasi-absence de services sociaux. Le degré d'analphabétisme est particulièrement éloquent : selon des estimations récentes, la proportion d'analphabètes dans les homelands et dans les autres zones rurales du pays s'élève à 67 %. Huit ouvriers agricoles sur dix sont incapables de lire ou d'écrire.

Seule une minuscule proportion de Noirs a encore un accès direct à la terre en tant que paysans et petits fermiers, et ceux qui possèdent une ferme commerciale ne sont qu'une poignée et se comptent en centaines. Leurs exploitations se trouvent concentrées dans les homelands et dans les quelques zones possédées encore par les Noirs sur ce qu'on appelle la platteland blanche. Dans les homelands, il y a ordinairement 0,16 hectare par personne. Il n'y en aura plus que 0,1 en l'an 2000. Il y a très peu de moyens de subsistance, un grand manque de ressources, et l'aide de l'Etat est minime ou inexistante. Par contre ses représentants se livrent à des abus de pouvoir.

Les homelands

L'essence du problème de la terre en Afrique du Sud réside dans le fait que l'objectif assigné aux homelands était d'absorber la population noire, de telle manière que les fermes blanches et les zones urbaines n'aient pas à supporter les coûts sociaux et économiques dus à l'existence d'une classe ouvrière noire. Tandis que la production agricole déclinait, et que de plus en plus de gens se retrouvaient sans terres ou en manquaient de manière criante, les homelands sont devenus presque entièrement des instruments du gouvernement pour exercer un contrôle politique et social sur les millions de Noirs qui, s'ils avaient été autorisés à s'installer en ville, auraient menacé la stabilité du système d'apartheid Plutôt que d'en faire des régions agricoles viables, le gouvernement les a utilisés littéralement comme des «dépotoirs» pour les populations noires qu'il voulait écarter des zones urbaines. Comment ces gens allaient survivre une fois abandonnés dans les homelands, voilà une question dont le gouvernement a choisi de ne pas se préoccuper.

La revendication de la réappropriation

* Militant socialiste-révolutionnaire sud-africain.

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de la terre est devenue centrale pour plusieurs raisons. Non seulement à cause du nombre de gens qu'elle concerne, et qui, aujourd'hui, connaissent dans les zones rurales les formes les plus extrêmes de pauvreté, de privation, d'arriération et d'impuissance, mais aussi parce que la résolution de la question de la terre aura des implications profondes pour la vie des communautés les plus urbanisées et industrialisées d'Afrique du Sud. En effet, la question de la terre concerne les millions de Noirs qui sont encore officiellement des travailleurs migrants vivant dans les campements miniers et des foyers dans les centres urbains, ou à leur proximité. Elle touche également des millions d'autres personnes, qui ont fui la misère des homelands pour chercher du travail en ville. Etant données les carences du gouvernement en matière de politique du logement et de planification urbaine, des millions de Noirs sont condamnés à vivre dans des cahutes, sur des terrains libres qu'ils squattent autour des villes ou dans leurs centres. Pour cette raison, la question de la terre concerne presque toutes les couches de la société noire, qu'elle •RICAN soit rurale ou urbanisée. Par LATIONAL conséquent, dans la conscience de la popuCONGRESS lation noire, la question de la terre est inséparable de celles de l'oppression nationale, de la conquête coloniale et de la dépossession imposée par les Blancs. La solution du problème foncier et l'avenir de la population rurale sont liés à la revendication de droits politiques, de terres pour y vivre et de terres pour y travailler. C'est pourquoi, après que les résultats des élections ont montré qu'il avait gagné avec une large majorité, l'ANC a manifesté très vite son intention d'entreprendre presque immédiatement un programme de redistribution de la terre.

La Constitution et la terre

Les clauses de la nouvelle Constitution sur la protection de la propriété privée et la législation existant déjà à ce sujet vont avoir un effet paralysant sur tout programme sérieux de réforme agraire. Bien que la nouvelle Constitution comprenne des dispositions permettant l'expropriation, elle n'est possible que s'il y a indemnisation, et seulement si c'est pour satisfaire l'«intérêt général». L'intérêt général fait référence aux cas où une expropriation doit être effectuée pour rendre possible la construction de routes, de bâtiments publics, etc.

Certes, la Constitution prévoit bien un droit de réappropriation pour ceux qui ont perdu leurs terres et leurs biens à la suite des mesures d'apartheid. Mais ce droit ne concerne que les événements postérieurs à juin 1913 et pour lesquels l'Etat certifie que cela est praticable !

Un mouvement pour la terre a commencé à se faire jour ces dernières années. Cela fut le résultat d'une activité politique croissante dans les zones rurales et de l'action menée par les organisations populaires et les ONG. Maintenant que la transition vers une société post-apartheid se met en place, les formations du mouvement démocratique de masse et les ONG progressistes portent un intérêt et une attention croissants aux problèmes de réforme agraire et de développement rural. Ce travail a débouché sur des mobilisations de communautés particulièrement touchées par les dépossessions pour obtenir le retour de leur terre. Certaines communautés rurales ont même réussi à retrouver leurs terres. Il en est également résulté un certain nombre d'incidents, où s'est esquissée une espèce de mouvement de saisie de terres : on a vu en effet des gens revenir sur leur ancienne terre et l'occuper.

L'exigence des communautés rurales

Une conférence nationale d'une grande importance s'est tenue au début de l'année. Des centaines de communautés rurales se sont rassemblées pour formuler leurs revendications de réforme agraire. arc test le contion et gués ont contesté la Constitution, disant qu'ils voulaient pouvoir réclamer des terres expropriées depuis 1652 (date d'arrivée des premiers colons blancs en Afrique du Sud) et non depuis 1913 seulement. En désaccord avec l'article de la Constitution qui veut que le requérant doive se présenter en justice, un délégué déclara que ce mécanisme devait être rejeté. Il mit les points sur les i, déclarant : «Ce ne sont pas les victimes que l'on traîne au tribunal, mais les voleurs.» Les délégués lancèrent un avertissement à l'ANC : ils allaient voter pour l'ANC lors des prochaines élections, mais si en cinq ans des progrès n'étaient pas accomplis dans le retour des terres, alors l'ANC les trouverait sur son chemin.

La question de la terre touche à un autre aspect central de la lutte pour la liberté, à savoir la question de l'émancipation des femmes. Dans la société rurale, les plus défavorisés sont les femmes noires. Bien que la majorité des travailleurs agricoles soient des femmes, peu sont employées à plein temps. La plupart des femmes qui travaillent dans les fermes sont employées de manière occasionnelle ou saisonnière, en concurrence avec les enfants. Alors qu'elles constituent la colonne vertébrale de la production agricole menée à petite échelle dans les réserves, leur relation à la terre est totalement dépendante des hommes. Ainsi, leur accès à la terre s'enracine à la fois dans le système légal formel et dans les lois indigènes.

La conférence a connu un débat animé sur ce point. Les femmes réclamaient le droit de posséder elles-mêmes des terres, et demandaient que soit mis fin à la pratique de la polygamie. En raison de l'opposition des chefs traditionnels, il n'a pas été possible de statuer sur ces questions à la conférence. La discussion a été reportée dans les régions. Peu après la conférence, pour montrer leur détermination, les délégués se sont rendus en manifestation au Conseil exécutif de transition, où ils ont exposé leurs revendications. Dans les prochains mois, le nouveau gouvernement va être confronté à des contradictions et à des pressions concernant la réforme agraire.

La détermination de l'ANC à rester un mouvement populaire va être soumise à rude épreuve. Dans quelle mesure l'ANC se montrera-t-il sensible aux revendications de redistribution des terres sur une grande échelle ? Cela reste à voir. Pour se livrer à des redistributions, une possibilité réside dans l'obtention de terres des fermiers blancs lourdement endettés. On estime que les fermiers blancs se sont endettés à hauteur de 17 milliards de rands. Si les banques exigeaient d'être remboursées, environ 40 % des 67 000 fermiers blancs seraient immédiatement éliminés. Le gouvernement pourrait alors disposer de leurs terres en les acquérant auprès des banques.

Avec le soutien du PAC et d'autres partis plus petits, l'ANC peut réunir la majorité des deux-tiers, nécessaire pour changer la Constitution, et se donner une plus grande marge de manœuvre afin de disposer de terres pour se livrer à des redistributions dans les meilleurs délais.

Il est bien clair que la question de la terre va rester présente, et qu'elle pourrait devenir une question-clé pour de nouvelles luttes et de nouvelles formes d'organisation. *

Le Cap, mai 1994

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