La naissance de la démocratie est toujours et partout un processus difficile. Les terribles événements accompagnant l'agonie de l'Apartheid ne peuvent que brouiller le processus politique fondamental qui est en cours. Carl BRECKER
La gauche s'attendait à ce que la démocratisation de l'Afrique du Sud se fasse par une révolution incluant un soulèvement armé contre l'intransigeant régime de l'apartheid. Toute notre politique était fonction de cette fin, qui n'a pas eu lieu en dépit des longues années de lutte, des sacrifices et des trop nombreux morts.
Ce qui paraissait impossible il y a quelques années vient de se produire : l'ANC et le Parti national s'apprêtent à former un gouvernement d'unité nationale ; le droit de vote a été accordé à tout le monde ; la démocratie dont jouissaient «les seuls Blancs» a enfin touché les noirs. Mais pas suivant la trajectoire imaginée par la gauche, ni avec la forme ni avec le contenu auxquels on s'attendait :la démocratie révolutionnaire, directe et participative, qui fonderait le nouvel Etat en faveur des classes laborieuses et des pauvres et assurerait une participation populaire dans toutes les sphères de décisions, n'est pas survenue en Afrique du Sud.
On a assisté à l'avènement d'une démocratie bourgeoise basée sur la séparation entre l'économique et le politique. Tant le patron que le travailleur ont aujourd'hui le droit de vote, mais il n'en demeure pas moins qu'ils ne sont pas égaux. La Constitution et la voie parlementaire excluent toute possibilité d'un transfert du contrôle de l'économie et des entreprises des patrons aux travailleurs.
La question centrale sur laquelle De Klerk n'a pas transigé durant les négociations est celle des mécanismes garantissant que le Congrès ne pourra rien changer au fait que le caractère sacré de la propriété privée. Une fois De Klerk, le représentant du grand capital, assuré que la Alliance du
LA GAUCHE
Congrès avait accepté les termes de la nouvelle Constitution, il est devenu généreux sur toutes les autres questions : il s'est montré disposé à céder un Volkstaat (homeland pour les Blancs afrikaners) ou un Etat pour les Zoulous ou même des pouvoirs régionaux accrus. Il a donné un cheval à la droite et même pas une alouette à la gauche. Une démocratie imparfaite
La réalité de ces élections est que le caractère social du gouvernement ne reflétera pas les votes de la grande majorité du prolétariat noir et des pauvres. Le gouvernement d'unité nationale s'est fait sur la base des accords politiques réalisés au cours des négociations, et les partis minoritaires ont des places garanties au sein du cabinet.
Nous caractérisons le nouveau gouvernement comme un gouvernement de collaboration de classes, car le Parti national (NP) et le Parti démocrate (DP) représentent le grand capital et les classes moyennes, alors que l'alliance de l'ANC, du SACP et du COSATU représente la majorité noire, les travailleurs, les pauvres et la petite classe moyenne noire. Que l'ANC ait la majorité des sièges au sein du Parlement ne changera rien au fait que l'alliance bourgeoise restera la force dominante.
Ensuite, la formule de gouvernement régional donne un poids démesuré aux vieux partis des classes dirigeantes (l'Inkatha au Natal, celui de l'ancien appareil dirigeant dans le Bantoustan de Transkei , le NP au Cap, etc.), vidant une fois de plus le vote national de son contenu de classe. Enfin, toutes les clauses qui limitent la possibilité de l'Assemblée constituante de modifier les dispositions constitutionnelles négociées préalablement, limitent aussi le processus démocratique.
La majorité noire attend de l'ANC qu'il adopte des mesures en sa faveur, ignorant que les accords politiques lui ont lié les mains.
Les acquis démocratiques sont en deçà des demandes avancées dans la Charte de la liberté (1). Mais aussi insuffisante que soit la démocratie bourgeoise en Afrique du Sud, la gauche ferait mieux de reconnaître l'espace politique qu'elle offre, et de la défendre contre les attaques de la droite.
Nous ne devons pas sous-estimer l'importance des changements réalisés — la fin du pouvoir de la minorité blanche, l'abrogation de toutes les lois de l'apartheid, l'accord sur les droits - et les conséquences qu'ils auront sur la conscience des masses. Cracher sur ces acquis, sous prétexte qu'ils seraient contraires aux intérêts historiques de la majorité noire, serait faire preuve de dogmatisme absurde.
La gauche doit saisir toutes les opportunités pour consolider et élargir les acquis démocratiques, par tous les moyens possibles. Essentiellement, elle devrait saisir les formes directes d'action des masses pour étendre les acquis matériels au champ social — travail, salaires, terre, logement.
Après les élections, c'est le retour aux affaires pour le capitalisme. En effet, bien qu'il ait perdu une part de son contrôle extra-économique sur le monde du travail — que lui fournissaient les lois de l'apartheid —, le monde des affaires envisage des jours meilleurs. Il s'attend à ce que Mandela au pouvoir favorise la reprise économiques. En revanche que peuvent attendre les pauvres de l'ANC au gouver-
1) Document programatique fondamental de l'Alliance du congrès, qui servait de carte d'identité à ce courant.
nement ? Etant donné que l'ANC est d'accord pour partager le contrôle même du cabinet, tout ce que Mandela peut faire, c'est de décider de lois susceptibles d'influencer la manière dont les impôts sur les revenus, sur les profits des patrons ou les salaires des travailleurs peuvent être redistribués pour financer le Programme de reconstruction et de développement (RDP).
Laisser faire l'expérience
Seule l'expérience pourra détruire la croyance populaire selon laquelle l'ANC peut décider librement en matière économique. Les grandes décisions économiques ne seront pas prises par le gouvernement, mais par les milieux d'affaires. L'ANC ne pourra pas gouverner sans le consentement de ceux qui règnent réellement.
Mandela est libre d'adopter des lois susceptibles de pousser l'activité économique dans un sens favorable au patronat, mais pas quand la bourgeoisie considérera que sa politique nuit aux affaires. Les porte-parole de l'ANC font preuve d'un empressement touchant à rassurer les investisseurs sur le fait qu'une grande partie des nouvelles dépenses budgétaires (pour l'éducation notamment) proviendront essentiellement d'un réaménagement du budget (transfert des dépenses militaires). Le nouveau modèle de croissance exclut l'expropriation et n'envisage le financement du déficit budgétaire qu'en dernier recours.
La contradiction provient du fait que l'ANC va découvrir qu'il ne pourra pas satisfaire à la fois les capitalistes et les travailleurs. L'ANC fera en sorte que les dépenses pour l'éducation et la santé soient les mêmes pour les Noirs et les Blancs, que la construction des logements soit développée et qu'il y ait un programme pour la construction de nouvelles infrastructures sociales. Tout cela sans causer de conflits avec le capitalisme. C'est pourquoi la tâche principale de la gauche pourrait justement consister à mettre en relief cette contradiction.
Une lutte de classes particulière Le Parlement sera le théâtre de joutes verbales entre les porte-parole du capital et ceux du travail. Cependant, les véritables luttes se dérouleront ailleurs. Le mouvement de masse apprendra que ce qui est acquis au Parlement se gagne avant tout dans la rue.
La présence de l'ANC au pouvoir va éroder sa capacité à encadrer les luttes des masses. Des centaines de ses militants seront absorbés par les structures de l'Etat. Une nouvelle direction capable de remplir ce vide politique est à construire. La manière avec laquelle la gauche va se positionner par rapport au mouvement de masse affectera directement la capacité du centre droit de l'ANC à restreindre les actions des masses. Plus que jamais, les luttes extra-parlementaires des masses doivent être coordonnées de façon à faire prendre conscience aux travailleurs et aux pauvres des limites de la démocratie formelle. La gauche ne pourra se développer qu'une fois que le caractère «collaborationniste» du gouvernement d'union nationale sera compris à une échelle de masse.
Les leçons du Zimbabwe
Les leçons du Zimbabwe sont éloquentes. Dans ce pays, le gouvernement de Robert Mugabe, qui se réclamait du «marxisme léninisme», a instauré dès le premier jour un contrôle politique total, y compris sur les forces armées et la police. Mais, du fait que Mugabe ne contrôlait pas l'économie, il a été incapable de résoudre la crise sociale. D'ailleurs, les premiers acquis en matière de santé, d'éducation et de création d'emplois ont vite été grignotés, les plans quinquennaux de reconstruction et de développement ne pouvant pas être mis en œuvre.La révolution politique au Zimbabwe, comme aujourd'hui en Afrique du Sud, n'a pas détruit le vieil Etat, ni changé d'une façon significative les rapports de production. De tels changements fondamentaux ne peuvent se réaliser par l'accumulation de réformes, ni par l'adoption de nouvelles lois.
Sans révolutionner le mode de production, de distribution et de consommation des richesses au sein de la société, et rompre avec la logique capitaliste du profit, un gouvernement radical ne pourra pas résoudre la crise sociale en Afrique du Sud
Dire aujourd'hui que la tâche de la gauche est de continuer la lutte contre le capitalisme en Afrique du Sud est une banalité. La question clé est la façon d'envisager cette tâche dans l'Afrique du Sud d'aujourd'hui, car la nouvelle période qui s'ouvre a des implications stratégiques pour la gauche.
Jusqu'à récemment, les activistes de gauche se positionnaient principalement dans deux camps idéologiques, basés sur des certitudes théoriques. Aujourd'hui, ces certitudes sont ébranlées par la montée de l'idéologie néolibérale du NP et du PD et par le réformisme du bloc dirigé par T'ANC.Le premier de ces pôles révolutionnaires envisageait le renversement de l'apartheid par une large coalition des forces démocratiques, dans un processus qui le remplacerait dans une première étape par un régime démocratique multiracial. Sur le plan économique, cela voulait dire qu'à l'exception d'une atteinte au pouvoir dans les monopoles, le système capitaliste était supposer se maintenir intact. Le régime radical devait ouvrir plus tard la voie à la construction du socialisme.
Il est évident que tel n'est pas le résultat du processus de négociation, car les changements ont été menés d'en haut, essentiellement par les classes dirigeantes, ce qui n'a rien à voir avec une «révolution nationale démocratique», conduite d'en bas par les masses en lutte.
Le second courant pensait que l'apartheid et le capitalisme étaient deux phénomènes inséparables. Il envisageait la destruction de l'apartheid capitaliste par l'organisation de la classe ouvrière et de ses alliés sous la direction d'un parti révolutionnaire. Il espérait combiner dans un processus ininterrompu la destruction de l'Etat bourgeois et le contrôle des commandes de l'économie avec la socialisation des moyens de production.
La gauche a eu beaucoup de difficultés à accepter le fait que rien de tout cela ne s'est produit. La chute du mur de Berlin et la désintégration de l'Union soviétique ont renforcé ses confusions. Ces événements historiques ont produit une certaine dislocation de la gauche, en mettant en relief certains de ses travers doctrinaires.
Le temps est venu de regrouper ce qui reste de la gauche. Elle n'a pas encore regroupé ses forces éparpillées, ni formulé une stratégie pour répondre à la nouvelle consolidation de la domination bourgeoise. Notre façon de procéder dépendra de notre façon de percevoir les tâches et de
Entre marteau et enclume
A notre avis, les premières élections libres, malgré des «bavures», témoignent de l'accomplissement virtuel de la révolution démocratique bourgeoise en Afrique du Sud. Ce processus avait été bloqué par la mise en place de l'Union sud-africaine raciste en 1910 et entravé par les lois de l'apartheid. Toutefois, le processus est devenu inévitable avec l'expansion de l'économie industrielle au fil des années.
Le processus de démocratisation a été mené d'en haut par un secteur de la classe dominante à partir de la Commission Weihahn (2). Ce processus n'a pas été linéaire
2) Commission mise en place à la fin des années 70 pour réorganiser les lois du travail.
et s'est développé en dents de scie (surtout à cause de la montée des luttes de masse), pour finir par un retour à l'ordre.
Les événements de 1976 puis de 1984 à 1986 ont convaincu la classe dirigeante que le mouvement de masse ne pouvait pas être écrasé et qu'ils ne pouvaient pas prendre le risque de le laisser se radicali-
La bourgeoisie hésitante a finalement reconnu à contre cœur que la voie du développement du séparé conduisait à une impasse. Les contradictions économiques causées par l'apartheid, la montée d'un mouvement syndical puissant, le dévelopformations au niveau de la division internationale du travail - classe dirigeante à admettre que l'alter-
«s'adapter ou mourir».
La tâche consistant à se débarrasser de l'apartheid afin de restructurer l'économie capitaliste nécessite une manœuvre politique complexe et un changement de l'alliance dominante, un changement des formes de travail ainsi que de la forme des relations dans l'industrie.
Pour réaliser des changements dans le domaine économique, il faut procéder rapidement à des changements appropriés dans le domaine politique. Le gouvernement du NP a abandonné sa base électorale traditionnelle, travailleurs et agriculteurs blancs, en échange d'un nouveau pacte social avec la direction modérée de l'ANC et les classes moyennes noires.
Ce processus est plein de dangers et son aboutissement n'est pas joué d'avance.
Il n'est pas étonnant que ce processus soit survenu après l'essouflement des soulèvements de la période 1983-1986 pendant laquelle l'ANC et le mouvement démocratique de masse avaient «fait de leur mieux», réussissant à déstabiliser le gouvernement sans pour autant parvenir à le renverser. Les pourparlers ont commencé au moment où aucune des parties ne pouvait être complètement battue.
La bourgeoisie n'aurait pas remporté
Run tel succès sans un repli des intellectuels qui dominaient la direction de l'ANC, du COSATU et du SACP. Cela s'est produit parallèlement à la retraite de l'intelligentsia dans le monde entier, suite à l'offensive libérale de la bourgeoisie internationale et l'écroulement des économies du bloc soviétique. Vêtus des oripeaux post-modernistes, les intellectuels ont abandonné la perspective de la révolution pour embrasser la thèse des réformes par étapes. Il est impossible de réaliser la Charte de la liberté par la voie de la négociation. C'est ce qu'ont compris les deux parties en
NELSUN
MANDELA
LEADER OF
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négociation. Pour la mettre en œuvre, il aurait fallu une révolution politique d'un autre genre, un processus dirigé d'en bas impliquant la lutte armée et conduisant à la défaite du régime blanc en le remplaçant par une alternative radicale. C'est pour cela que des centaines de cadres ont tout Pour la bourgeoisie, l'important est d'empêcher une révolution par en bas. C'est une condition nécessaire pour la restructuration économique. La bourgeoisie a besoin pour cela d'une certaine collaboration entre l'Etat, le capital et le travail. La dérive corporatiste de la direction du COSATU a parfaitement coïncidé avec Il n'a pas été facile de ralentir la mobilisation de masse. Cela impliquait la dépolitisation des structures de masse, la marginalisation des délégués syndicaux (en transférant le pouvoir aux structures syndicales «bureaucratique») et l'étouffement des luttes de masse en cours. Le baillonnement des luttes syndicales contre les licenciements massifs, ou les formes de protestation très modérées face aux meurtres comme celui de Chris Hani et au massacre de l'Inkatha, font partie du repli.
Il a été aidé par la direction en exil ainsi que par les sections de la direction intérieure du COSATU et du Front démocratique uni (UDF) (3). Aujourd'hui, il existe un grave danger de démoralisation de la gauche dans l'Alliance du Congrès, alors qu'elle réalise que l'accord négocié — que soutenu - a, en fait, assuré la domination du capitalisme en Afrique du Sud pour une nouvelle période historique.
Il faut agir rapidement, pour circonscrire les dégâts : la gauche dans l'Alliance
Congrès, particulièrement celle dans le Parti
Quel rapport de forces ?
Le recul actuel des luttes et la faiblesse de la direction de la classe ouvrière et de son organisation en général sont indéniables. Le rapport de forces est également défavorable au niveau international. Cependant le mouvement social ne s'estime pas vaincu ou démoralisé. En revanche, la violence constante, visant à arrêter ou à faire capoter les structures de démocratisation, a miné sa force organisationnelle et désorienté les gens.
L'année dernière, ce sont déroulées de grandes manifestations de masse et des grèves générales sans précédent, ainsi que toute une série de lutte pour les droits civiques et des grèves dans le service public, dont la plupart avait un caractère politique. Ces luttes restent plus offensives et dynamiques que jamais. Ce qui a diminué, c'est la puissance de l'organisation de masse — si l'on compare avec les soulèvements de 1984-1986, cela ne reste qu'un élément car les millions des personnes qui ont assisté aux réunions électorales sont
3) Front des associations communautaires créé en 1984 et dirigé par l'ANC.
tout aussi révélatrices.
La campagne électorale fèvreuse, expérience nouvelle à une échelle inconnue jusque-là, a considérablement accru l'intérêt des masses pour la politique. Les espoirs sont polarisés par la victoire de l'ANC aux élections et la réalisation de ses promesses. Et les électeurs attendent un
Nous ne pensons pas que le gouvernement d'unité nationale puisse accomplir ce qu'on attend de lui, même si ses membres sont conscients de la colère qui bouillonne et essayeront d'y répondre. Il est impossible de dire quelle sera la durée de l'état de grâce que le mouvement de masse accordera au nouveau gouvernement.
Il ne faut pas s'attendre, à court ou à moyen terme, à voir une révolte à grande échelle des masses noires. On peut espérer que des luttes viendront introduire des clivages entre l'Alliance du Congrès et le NP sur des questions concrètes, mettant ainsi fin au gouvernement d'unité nationale. II faudrait un haut niveau de mobilisation pour forcer l'ANC à rompre les accords constitutionnels, à s'affronter à la bourgeoisie et à convoquer des élections pour former un gouvernement majoritaire. Plus probablement, les premières luttes sociales seront syndicales, dirigées contre les patrons sur des questions de salaires et de conditions du travail, ou animées par les organisations civiques contre les nouveaux gouvernements locaux et provinciaux. La façon dont la gauche se positionnera par rapport à ces deux types de lutte et quant à l'ANC au gouvernement sera cruciale.
La fin négociée de l'apartheid a dissout les vieilles alliances de classes, à la fois chez les Noirs et les Blancs, tandis qu'un nouveau contrat social prend lentement forme. Ce ne peut pas être un processus non conflictuel. Ce qui est sûr c'est que le gouvernement d'unité nationale
Dans l'ensemble, la bourgeoisie ne s'est pas mal débrouillée : la nouvelle Constitution, non seulement pérennise la propriété privée, mais protège les droits de propriété existants et limite les possibilités de l'Assemblée constituante à faire des changements dans ce domaine. La classe dominante garde la loyauté de l'armée, de la police et d'une partie des forces de sécurité, en plus de l'intégration volontaire — neutralisation, de fait — des forces armées
L'ANC partage aujourd'hui la responsabilité de la gestion de l'Etat bourgeois et de la reconstruction de l'économie. Qu'il puisse redresser les déséquilibres de l'apartheid sans déstabiliser l'investissement capitaliste, les profits et les intérêts du marché est peu probable. Il est urgent pour la gauche de démontrer aux classes laborieuses et aux pauvres le caractère collaborationniste de ce gouvernement, et de le faire en soumettant tous ses actes à une critique systématique tout en avançant des alternatives claires. Aucun groupe de gauche n'est capable de faire cela tout seul, il faut un regroupement d'urgence si on veut remplacer l'agitation ultragauchiste par de véritables alternatives.Notre analyse suggère qu'après les élections l'Afrique du Sud connaîtra un interrègne démocratique instable d'une durée nonprévisible. «Instable» parce que les syndicats, les organisations civiques et les autres organisations de masse se mobiliseront pour la réalisation de leurs attentes — les travailleurs voulant des emplois et des salaires plus élevés, les paysans pauvres voulant accéder à la terre et un développement de l'infrastructure et tous demandant des maisons, l'accès à la santé et l'éducation. «Interrègne» parce que le capitalisme ne pourra certainement pas satisfaire les demandes sociales au point d'empêcher une nouvelle montée des luttes.
Par ailleurs, les privilèges raciaux qui ont lié les travailleurs blancs au capital n'ont plus de légitimité. Cependant, les concessions faites aux fonctionnaires blancs sous forme de garantie d'emploi et de retraite, ainsi que les concessions qui accordent éventuellement un Volkstaat aux Blancs les plus arriérés et un pouvoir régional à l'Inkatha, peuvent se révéler insuffisantes pour éviter le sabotage et la
Le danger est que ces concessions, plutôt que de pacifier ces forces tendent à renforcer leur opposition à la démocratisation. Une violence sporadique de l'extrê me droite, des tentatives sécessionnistes de l'Inkatha et des partisans du Volkstaat ainsi que le sabotage par des fonctionnaires de droite ne sont pas exclus. Le bloc NP/PD, de loin le plus stable, a fait cam-
pagne en promettant de protéger les intérêts du marché, la propriété privée et les droits individuels. Leur modèle économique normatif (qui met en avant les profits) entrera en conflit avec les intentions de l'ANC telles qu'elles sont exprimées dans le RDP (qui essayent de faire passer les gens avant le profit).
les membres de l'Alliance du Congrès n'ont ni expérience de gouvernement, ni lien historique avec l'Etat, ni de base économique. Ils sont suspendus entre l'enclume de la bourgeoisie et le marteau du prolétariat. Ils sont au Parlement pour représenter les intérêts de la majorité noire qui veillera à ce qu'ils ne l'oublient jamais, en exigeant la réalisation des promesses élec-
Il est trop tôt pour dire comment un cabinet rassemblant cette variété d'intérêts de classe va procéder. Une croyance de la gauche, émise comme un dogme, stipule que la démocratie bourgeoise et l'économie de marché sont incapables de résoudre les contradictions sociales extrêmes que connaît l'Afrique du Sud. Le slogan «en avant vers le socialisme» ‚tel un cri dans le vide, ne permet pas le moindre début de compréhension de la complexité des forces sociales à l'œuvre.
Il vaut mieux dire qu'il existe des limites à la réforme capitaliste, compte tenu du contexte de la crise. Même si le gouvernement réformiste d'union nationale est capable de mettre en œuvre des réformes à court terme, la crise va le condamner à l'échec à moyen terme, entraînant ainsi la montée de nouvelles luttes.
En quête de stratégie
Plutôt que de pratiquer l'auto-affirmation, la gauche devrait se positionner en relation avec le mouvement de masse. Il lui faudra avancer des revendications transitoires pour être en meilleure position demain et bénéficier de la montée des
Les réformistes essayeront d'apporter une certaine satisfaction aux revendications sociales. En impliquant une large partie des masses dans le RDP, ils donneront peut-être une sensation de changement en cours, perceptible par de larges secteurs. Pour paraphraser le slogan électoral de l'ANC, ils ne pourront probablement pas tout donner aux masses tout de suite, ni exaucer toutes leurs demandes, mais certainement leur donner plus que ce qu'elles ont actuellement.
Les réformistes disent à ceux qui les critiquent, que l'alternative est de reprendre la lutte armée ce qui, ajoutent-ils, est impossible étant donnée la chute du bloc soviétique, le rapport de forces à l'échelle internationale, et la légitimité électorale du gouvernement sud-africain. Si cet argument est inacceptable, il n'est pas moins vrai que la gauche doit faire face à de nouveaux défis. Dans le combat pour la défense et l'extension des droits démocratiques, il est vital pour la gauche d'entraîner le COSATU et le mouvement de masse dans des luttes pour contraindre le gouvernement à mettre en œuvre les aspects les plus radicaux du RDP. Une telle approche rencontrera sans doute la résistance de la majorité des parlementaires de l'ANC et provoquera l'affrontement avec le reste du gouvernement.
Obtenir l'ensemble du RDP n'en ferait pas un programme socialiste, loin s'en faut. Mais la bataille pour y parvenir poussera la démocratie bourgeoise jusqu'à ses limites économiques. La gauche doit reconnaître que les formules politiques d'hier sont inadaptées aux problèmes stratégiques d'aujourd'hui. Une nouvelle stratégie doit être formulée et de nouvelles formes de lutte doivent être développées ; des luttes en relation avec la forme démocratique nouvelle de l'Etat (avec ses structures de gouvernement national local et provincial), et qui prennent en compte l'évolution des relations sociales post-
La gauche ne peut pas apparaître opposée aux réformes, quelles que soient leurs limites, alors que chaque réforme apportera un soulagement aux souffrances des masses. Il faut une stratégie duale qui reconnaisse les améliorations tout en en réclamant davantage ; qui mette en lumière les défauts, tout en avançant des alternatives viables ; qui tienne compte de toute manœuvre parlementaire tout en s'appuyant sur l'action directe des masses ; qui cherche le plus grand nombre d'alliés tout en présentant un programme revendicatif clair.
La gauche devrait construire une réponse stratégique qui dise, en substance, aux masses : «acceptez toutes les réformes, combattez tout réformisme». Si le réformisme consiste à croire qu'un changement social fondamental incluant l'éradication finale de la crise capitaliste et de la famine, de la pauvreté, du chômage massif —, peut être obtenu à terme par de petites améliorations, la force de la formule saute aux yeux.
Le principal problème tactique est le positionnement par rapport au mouvement de masse et à l'ANC au pouvoir. Condamner simplement l'ANC comme traître à sa classe n'entamera pas son hégémonie et n'affaiblira pas son soutien de masse. La gauche doit développer une critique du réformisme centrée sur sa capacité à proposer des politiques sociales et économiques alternatives pouvant répondre aux besoins des masses.
Le but d'une telle critique n'est pas propagandiste, elle ne vise pas seulement à démontrer la nature illusoire des réformes successives. En revanche, elle pousse les revendications jusqu'au bout, révélant la
répugnance du capitalisme à accorder quoi que ce soit qui entame ses profits. Avec cette orientation, nous montrerons que nous n'avons pas d'intérêts autres que ceux des travailleurs et nous pourrons collaborer avec les militants «lutte de classe» de façon non sectaire. Lorsque ce processus sera poussé au point où se pose la question d'hégémonie, alors, nous pourrons parler d'un parti ouvrier de masse.
Le parti des travailleurs
Le besoin d'une organisation indépendante de classe pour protéger les intérêts des travailleurs est acquis de longue date. Revenir simplement à la Charte des travailleurs serait insuffisant (4). Maintenant cette idée de la Charte doit être liée à un programme politique visant à contrer l'Alliance du Congrès au pouvoir. La nécessité d'un parti indépendant des travailleurs sera placée au centre des débats dans les syndicats, même si l'issue est loin
Un parti ouvrier de masse n'est pas une alternative à l'activité syndicale, ni un parti d'avant garde insurrectionnelle. C'est une organisation politique de la classe ouvrière avec une base large qui cherche à accéder au pouvoir par le biais des élections. Il peut avoir un programme radical mais il n'est pas en soi une organisation révolutionnaire. Pour que les travailleurs votent pour lui il faut une réciprocité politique entre le syndicat et le parti, comme celle qu'ont les membres du COSATU
Le Parti des travailleurs au Brésil a des chances d'être élu sur une plate-forme anticapitaliste large et n'a pas fait encore l'expérience du gouvernement. Bien qu'il ait le soutien des syndicats, il ne pourra briser la domination du capital sans une rupture révolutionnaire. Un parti de masse rassemble une grande variété d'opinions politiques. Il peut permettre ou non l'existence de différentes tendances politiques dans ses rangs. Un parti de masse révèle toutes les inégalités culturelles et idéologiques qui caractérisent la masse des travailleurs. Il ne remplace pas le besoin d'autres formes d'organisation plus révolutionnaires.
Appeler à la formation d'un parti ouvrier de masse comme l'a fait l'Organisation des travailleurs pour une action socialiste (WOSA), sans avoir le soutien de secteurs importants des syndicats, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Un parti ouvrier de masse ne se construit pas par recrutement individuel, il implique des changements à grande échelle dans les allégeances politiques et syndicales, ce qui n'arrive que lors d'événements majeurs.
Les dirigeants syndicaux ainsi qu'un grand nombre de délégués syndicaux considèrent toujours leur adhésion politique actuelle comme suffisante pour protéger leurs intérêts de classe. Seule l'expérience viendra à bout de cette illusion. Jusque là, l'appel à la construction d'un parti ouvrier de masse restera lettre morte. Violence STOP docinst womenitt La gauche devra démontrer qu'un parti ouvrier indépendant peut inclure des travailleurs de toutes les tendances politiques, les rassemblant autour d'un programme de revendications claires. Il doit gagner la confiance des masses par sa capacité, une fois au pouvoir, à donner ce que l'ANC n'a pas su donner.
L'ANC au pouvoir bénéficiera d'un état de grâce malgré toutes les réticences des travailleurs à l'égard de sa politique. Si nous voulons faire évoluer la conscience de la majorité des travailleurs, nous devons agir de façon à attirer leur attention. Rejeter le RDP d'emblée en affirmant qu' «il échouera fatalement parce que seul le socialisme peut résoudre nos problèmes», n'aidera pas à gagner le nécessaire soutien de syndicats du COSATU à la construction d'un parti ouvrier de masse. Il vaut mieux pousser les propositions du RDP jusqu'à ce que la bourgeoisie ne puisse plus les soutenir, exiger que toutes les promesses électorales soient tenues et soutenir les efforts des syndicats pour obtenir ces revendications par l'action militante. Une telle approche est la plus efficace pour gagner un soutien syndical à un programme politique radical.
Briser l'hégémonie de l'ANC est plus facile à dire qu'à faire. Le SACP pourrait accepter de combattre le bloc NP/PD pour défendre le RDP mais certainement pas de contester le pouvoir de l'ANC, en scissionnant ce dernier. Encore une fois, à moins que le COSATU rompe avec l'ANC les chances de reconstruire un mouvement radical de délégués syndicaux sont faibles. Et sans un tel mouvement, les chances d'une adhésion des masses à un parti des travailleurs sont minces. Il incombe à la gauche d'aider le COSATU à se dégager de l'Alliance du Congrès sur des positions d'indépendance de classe. Mais apparaître comme ceux qui veulent scissionner le COSATU pour construire un parti «de masse» serait contre-productif. *
Le Cap, 21 avril 1994
4) Proposition émise par la gauche syndicale dans le COSATU, au cours des années 80 afin de doubler la Charte de la liberté par un programme plus radical et social.