«Purge stalinienne» : sur cinq colonnes à la une, le quotidien La Prensa, organe de la bourgeoisie libérale, présente son analyse du Congrès extraordinaire du FSLN qui vient de se tenir à Managua les 20, 21 et 22 mai 1994. Pierre SYLVAIN
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parfois aussi virulents se retrouvent dans le Nuevo Diario, favorable à la cause des sandinistes, qui n'hésite pas à dénoncer la victoire des dogmatiques archaïques et la mise à l'écart des intellectuels.
Ces réactions s'expliquent d'abord par la défaite subie dans ce congrès par l'aile la plus modérée du Front sandiniste, les secteurs qui sous l'impulsion de Sergio Ramirez, chef du groupe parlementaire sandiniste à l'Assemblée nationale, s'efforcent depuis que le FSLN a perdu le pouvoir après les élections de février 1990, de définir une politique de «co-gouvernement». Mais elles se nourrissent aussi de l'absence de clarification politique véritable lors de ce congrès, où les débats de fond n'ont pas eu lieu, pas plus d'ailleurs que lors du premier congrès en juillet 1991 : les secteurs les plus à gauche du Front, sur lesquels Daniel Ortega s'est appuyé pour renforcer son contrôle sur les organes de direction et obtenir sa réelection comme secrétaire général, n'ont pas défendu une orientation alternative claire, et leur victoire dans ce congrès pourrait bien s'avérer sans lendemain.
Trois questions centrales étaient à l'ordre du jour : la modification des statuts adoptés en 1991, l'adoption d'un document intitulé «précisions programmatiques», visant à définir la politique du Front dans la période actuelle, et l'élection des organes de direction.
Vu qu'il s'agissait d'un congrès extraordinaire — le prochain congrès ordinaire devant se tenir quatre ans après le précédent, en juillet 1995 —, il n'a pas donné lieu à la réelection des délégués dans les assemblées locales : les congressistes étaient les mêmes qu'au premier congrès.
NICARAGUA
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Si cette disposition est conforme aux statuts actuels du Front sandiniste, elle n'est guère compatible avec un fonctionnement vraiment démocratique, surtout quand les enjeux sont aussi importants.
Officiellement, le Front sandiniste revendique 120 000 membres, et le débat préparatoire en a sans doute impliqué plusieurs dizaines de milliers. Les assemblées locales ont adopté des propositions d'amendements aux documents présentés (statuts, précisions programmatiques). En outre, elles ont élu leurs candidats pour l'Assemblée sandiniste. Mais l'absence de procès verbaux dûment établis a laissé la porte ouverte à des manipulations bureaucratiques lors du congrès national, facilitées par le pouvoir donné aux secrétaires politiques départementaux du Front, qui ne sont pas élus par la base mais nommés directement par la direction nationale et siègent de droit à l'Assemblée sandiniste
Jour et nuit
Le congrès national s'est ouvert vendredi 20 mai, au milieu de l'après-midi, avec une intervention de Tomas Borge, président du congrès depuis 91, et de Daniel Ortega, secrétaire général sortant. Puis les congressistes se sont réunis plusieurs heures à huis clos, avant de revenir en séance publique en début de soirée. Le débat s'est alors engagé sur la modification des statuts, débat qui a finalement occupé l'essentiel du temps, toute la journée du samedi, une bonne partie de la nuit, et encore la matinée du dimanche. Quelques heures seulement seront consacrées aux «précisions programmatiques», et à l'adoption d'une résolution sur la question paysanne, entrecoupées par les élections de l'Assemblée sandiniste, puis de la direction nationale et du secrétaire général. Des modifications importantes ont été apportées aux statuts, certaines — comme en 1991 — n'étant applicables qu'au prochain congrès. Elles traduisent d'abord la volonté des militants de démocratiser le fonctionnement du Front, d'exercer un meilleur contrôle sur ses dirigeants, de mieux représenter dans les organes de direction la base militante, les femmes, les jeunes, d'en faire un parti d'action et de lutte, et non pas seulement un parti électoraliste, parlementariste, de négociation avec le gouvernement.
Les modifications les plus importantes sont les suivantes :
• les congrès ordinaires auront lieu tous les 3 ans (et non plus 4)
• le nombre des membres de l'Assemblée sandiniste est porté de 120 à 135 : la moitié - 68 membres - est formée de représentants des structures régionales du Front, qui seront élus (dès le prochain congrès) dans les assemblées départementales ; 45 membres sont élus directement par le congrès national et les 22 autres sont membres de droit (président du groupe parlementaire, secrétaires politiques départementaux) ; elle se réunira au moins 4 fois par an (au lieu de 2)
• la Direction nationale passe de 9 à 15 membres élus nominalement par le congrès (alors que les 9 avaient été élus en 91 sur liste bloquée, ce qui avait interdit -au nom de la sacro-sainte unité - bilans, féminisation et renouvellement)
• le Front sandiniste aura une structuration autonome dans les régions de la côte atlantique (la portée de cette autonomie reste à préciser)
• le quota minimum de femmes dans les instances de direction est fixé à 30 %, et à 10 % pour les jeunes (de 16 à 30 ans)
• la révocabilité des mandats est introduite dans les statuts, mais reste à codifier
• les membres du Front sandiniste ayant des responsabilités internes ou publiques doivent faire une déclaration de leur patrimoine, authentifiée par un organisme de contrôle
• le patrimoine du Front - les entreprises qui assurent son financement - doit être contrôlé, mais pas géré personnellement par des membres de la direction.
Dans le même sens, des propositions d'amendements ont été repoussées qui tendaient à tirer le Front vers un type d'organisation davantage structurée en fonction d'échéances électorales que des luttes de masse : le caractère de parti d'avant-garde a été réaffirmé, tout comme la nécessité de sélectionner les militants, de distinguer entre affiliés (ayant droit de vote mais non éligibles) et militants de plein droit, ou la possibilité de maintenir des structures du Front dans les entreprises (même si la structure de base est celle qui regroupe les militants sur une localité, un quartier). Symboliquement, le nom de "direction" nationale a été maintenu, appelation critiquée par ceux qui y voyaient la marque de la conception dirigiste, "verticaliste", qui a prévalu dans la clandestinité mais aussi dans l'exercice du pouvoir de juillet 79 à mars 90.
Davantage de démocratie
Il s'agit de mesures salutaires, indiscutablement, mais qui risquent, comme lors du précédent congrès, de se voir retardées dans leur mise en œuvre ou contournées. Sur certaines questions délicates et embarrassantes, la direction continue à faire bloc au-delà de ses divisions et repousse ou élude les mises en cause émanant de la
Le grave problème de la "piñata", trois ans après, n'est toujours pas résolu et menace de gangrène. Les dirigeants et cadres sandinistes accusés de s'être indûment enrichis quand le Front a dû céder le pouvoir et distribuer en catastrophe des titres de propriété aux bénéficiaires des biens expropriés après le renversement de la dictature de Somoza (logements et terrains distribués aux plus démunis), n'ont toujours pas rendu de comptes. Jouant sur la confusion entre ce qui relèverait de leur patrimoine personnel, d'une part, et celui du Front, d'autre part, dont ils ne seraient qu'un prête-nom, et dont la réalité ne saurait être étalée sans risque sur la place publique, ils ont échappé à toute enquête sérieuse.
Daniel Ortega a beau affirmer que la droite et le gouvernement ont été incapables de fournir les listes promises des cadres du Front bénéficiaires d'abus, il est obligé de reconnaître : "Je crois qu'il y a eu des abus". Mais c'est pour ajouter que cela s'est fait "hors de leur contrôle". Si quelqu'un du Front qui devait se voir attribuer légitimement une maison, s'est
"arrangé pour en avoir 2, 3 ou 4"; ou s'il lui revenait une voiture et qu'il s'en est "approprié 3, 4 ou 5" ; ou si, encore, on devait lui distribuer une exploitation de quelques centaines d'hectares et qu'il "se retrouve avec 1 000 ou 2 000 hectares" cela échappait encore à leur contrôle. L'abcès n'a pas été crevé, et la base sandiniste reste convaincue que la corruption, jusqu'au plus haut niveau de la direction, a gangrèné le Front et que le mal est profond.
Pas de droit de tendance
Une autre décision, sur laquelle le congrès s'est malheureusement prononcé à la quasi unanimité aux cris de «unité, unité», risque de peser lourd sur la vie interne du Front : il s'agit du refus de reconnaître dans les statuts le droit de tendance. Dans le débat, il est clair que les congressistes assimilaient l'existence de tendances structurées à un éclatement de fait de leur parti. Les tendances, pour eux, c'est ce qu'a connu le Front dans la lutte clandestine dans les années 70, divisé en trois fractions violemment opposées : leur réunification en 1977 avait été un élément décisif dans la préparation de l'assaut victorieux contre Somoza. «Comme la fièvre, qui manifeste que l'organisme est malade», c'est ainsi que la commandante Dora Maria Tellez, organisée dans la même tendance que Sergio Ramirez, qu'elle seconde à l'Assemblée nationale, a décrit l'apparition de tendances dans le Front : la manifestation d'un mal et non pas un facteur de thérapie. Il a certes été dit et redit qu'il ne s'agissait ni de les autoriser, ni de les interdire. Mais la décision de ne pas reconnaître le droit de tendance dans les statuts peut faciliter demain la restriction du libre débat et du droit des minorités non seulement à défendre leurs idées, mais à être représentées en conséquence dans les organes de direction du Front.
Le rôle dévolu aux tendances formées lors de la préparation de ce congrès n'aura pas contribué à convaincre les militants qu'elles sont un élément essentiel de la démocratie interne. C'est la tendance dite de la "gauche démocratique" qui s'est d'abord déclarée, dans la continuité du «groupe des 29», pour demander une réorientation du Front sur la base d'une ligne de claire opposition au gouvernement ; puis la tendance dite "pour un retour vers la majorité", réclamant la rénovation et la modernisation du Front, pour en faire un parti capable de gagner les suffrages de la majorité des Nicaraguayens, et revendiquant la ligne suivie depuis 1990 vis-à-vis du gouvernement. Si cette deuxième tendance était dirigée par Sergio
Ramirez et ses partisans, aucun membre de la direction nationale ne s'était clairement affilié à la première, qui s'était limitée à rencontrer une délégation officielle formée de Daniel Ortega, René Nuñez et Henry Ruiz, et maintenait également des contacts avec Tomas Borge.
Le congrès approchant, les tensions sont devenues de plus en plus vives, cachant mal des affrontements pour le pouvoir. Le débat n'a pas eu lieu au fond : les tendances n'ont pas soumis de texte d'orientation au vote, et les divergences politiques n'ont pas été tranchées par le vote démocratique des militants.
La confusion s'est encore accrue lorsque, à deux semaines du congrès, Henry Ruiz s'est déclaré candidat au poste de secrétaire général du Front. Seul membre de la direction sortante dont personne n'ait mis en doute la probité et l'intégrité, pourtant proche des positions de la gauche démocratique, il s'est retrouvé dans une situation paradoxale : Daniel Ortega a pu s'appuyer sur la "gauche démocratique" pour former une majorité dans l'Assemblée sandiniste et assurer sa réelection comme secrétaire général, et Henry Ruiz s'est retrouvé isolé, soutenu pour la circonstance par la tendance de Sergio Ramirez. Daniel Ortega a donc été élu avec 287 voix, contre 147 à Henry Ruiz (soit 1/3 des délégués).
Et maintenant ?
Il est difficile d'évaluer le poids exact de cette nouvelle majorité dans l'Assemblée sandiniste qui a été élargie et fortement renouvelée, mais vu les conditions de l'élection, elle s'est certainement taillé la part du lion. A la direction nationale, elle compte 9 membres sur les 15, dont René Vivas et Monica Baltodano, animateurs de la "gauche démocratique". Avec l'élection de Dora Maria Tellez, la tendance minoritaire n'a pas été laminée, même si elle est affaiblie par l'élimination de Sergio Ramirez. Pour la première fois de l'histoire du Front, la direction nationale comprend des femmes, 5 sur 15, conformément au quota voté. En outre, elle compte trois membres originaires de la côte atlantique.
Il y a certes l'horizon électoral de 1996, pour lequel le Front n'a encore défini ni programme, ni tactique : son deuxième congrès ordinaire, dans un peu plus d'un an, devrait y être consacré. Mais d'ici là, les échéances pourraient bien se précipiter. La dégradation de la situation économique et sociale est spectaculaire. De l'ordre de 33 % en 1989, le chômage touche aujourd'hui quelque 70 % de la population en âge de travailler, et la grande majorité de la population survit de plus en plus difficilement dans le secteur dit "informel" des petits boulots précaires. Les quartiers populaires de Managua se gonflent de misère. Le choléra, cette "lèpre des pauvres", a fait plusieurs dizaines de victimes depuis le début de l'année. Si l'inflation a été contenue, c'est au prix d'une politique récessioniste brutale. Et le FMI et la Banque mondiale sont en train de doubler la mise : l'accord qui vient d'être signé avec le gouvernement prévoit une nouvelle réduction du budget de l'Etat, avec le licenciement de 13 500 fonctionnaires supplémentaires, des économies en matière de santé et d'enseignement et la poursuite des privatisations. En 1993, l'aide des organismes internationaux a baissé. Les exportations restent à un niveau médiocre, alors que les importations ont connu une nette progression, essentiellement due aux biens de consommation à destination des couches bourgeoises et des classes moyennes urbaines.
Le trou noir de la dette
Les crédits internationaux, importants de 1990 à 1992, où le gouvernement de droite bénéficiait des attentions intéressées du FMI, servent pour une part croissante au seul service de la dette (3 millions de dollars ont été reçus en 3 ans, dont 40 % ont servi à payer les intérêts de la dette). Dans l'agriculture, seuls les grands propriétaires en ont bénéficié, alors que les petits et moyens paysans, regroupés dans l'UNAG, une organisation proche des sandinistes, n'ont pratiquement pas accès aux crédits. Pour un grand nombre d'entre eux, ils n'ont toujours pas obtenu de titre de propriété en bonne et due forme. Le gouvernement actuel, malgré les engagements pris, cherche systématiquement à remettre en cause la réforme agraire et les distributions de terre aux paysans modestes, et à faire droit aux anciens propriétaires qui reviennent en force sur leurs terres, sous la protection de milices armées.
La situation est des plus explosives, à la campagne comme dans les quartiers populaires des villes, et les conflits et les luttes se sont multipliés ces trois dernières années. C'est sur ce terrain que sera jugé le Front au sortir de ce congrès, sur sa capacité à développer les luttes de résistance à la politique du gouvernement et du FMI, à défendre pied à pied les acquis de la révolution. Il dispose encore pour cela d'un potentiel militant exceptionnel, de dizaines de milliers de révolutionnaires convaincus mais désorientés. C'est à l'épreuve des faits que pourra être appréciée la portée réelle de la victoire de la "gauche démocratique" dans la lutte pour le pouvoir au sein du Front sandiniste, la capacité et la volonté de la nouvelle majorité à s'engager dans une politique d'opposition radicale au gouvernement et de développement des luttes de masse, quand bien même cela précipiterait une scission que ce congrès, placé à nouveau sous le signe mythique de l'unité, a voulu conjurer.
Managua, 30 mai 1993