Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRETTON WOODS

50 años bastan !

Inprecor n° 382, juillet-août 1994 · p. 17-21 · 4 934 mots

Économie mondiale Écologie Europe de l'Est

Fin septembre 1994, pendant une semaine, 15 000 invités triés sur le volet vont défiler à Madrid pour une grande bacchanale de l'argent. Banquiers, directeurs d'agences internationales, financiers, économistes, politiciens de tout acabit seront réunis pour fêter le cinquantenaire de ce que René Dumont a appelé «les vautours de Bretton Woods». La Banque mondiale, le Fonds monétaire international et plus tard l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, sont en effet des officines qui ont pour le moins dévié de leur objectif initial qui consistait à «'aide au développement des pays membres». Nous publions, au cœur de ce dossier, le manifeste 50 años bastan ! adopté par le collectif d'associations qui dans l'Etat Espagnol entend riposter à la présence à Madrid des invités de Bretton Woods. Ce manifeste a d'ores et déjà pris une dimension internationale. DOCUMENT*

E n octobre 1994, en même

temps que la célébration des 50 années de leur existence, aura lieu à Madrid l'assemblée générale du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM), les deux institutions financières internationales, contrôlées par les pays du «Nord», qui dictent les règles régissant les rapports entre le centre et la périphérie.

Il faut y ajouter la signature de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), dont la création a été décidée en même temps, qui fixe les règles du libre échange au niveau mondial, au profit des forces hégémoniques à

BRETTON WOODS cà eut poyé l'échelle planétaire, et dont les centres de décision sont situés également dans les pays du centre.

Il suffit de prêter attention aux médias pour comprendre la véritable nature des relations entre le centre et la périphérie. L'information qui nous arrive de l'extérieur nous accable de nouvelles sur la famine en Afrique, la misère et les épidémies en Amérique latine, l'exploitation brutale des populations du Sud-Est asiatique, l'effondrement quasi total des anciens pays de l'Est...

Mais comment cette situation s'est-elle développée, où en sommes nous maintenant et quelles sont les perspectives futures sauf changement de cet état de choses ?

La division «Nord-Sud» commence à se développer aux XVème et XVIème siècles, avec les possibilités de colonisation d'autres parties du monde qui s'ouvrent alors aux puissances européennes grâce à la circumnavigation de l'Afrique et à la «découverte» de l'Amérique. Il faut signaler qu'à l'époque, les différences de développement entre les sociétés européennes et les sociétés périphériques étaient limitées, même si les puissances coloniales avaient une grande supériorité sur les plans militaires et des transports. Le processus de colonisation -

FORGATT

PE plus

ME NOT qui s'est traduit par l'assujettissement et, souvent, l'extermination de peuples et de cultures qui avaient acquis, en règle générale, un certain degré d'équilibre avec leur environnement —, allait attribuer à ces territoires périphériques un rôle de fournisseurs de matières premières (minerais, bois, coton, caoutchouc) pour couvrir les besoins des métropoles respectives. Et ce rôle, que l'industrialisation allait intensifier progressivement, s'est développé continuellement jusqu'à la seconde moitié de ce siècle, malgré les processus de décolonisation qui ont commencé au XIXème siècle.

Extermination et subordination

En 1944, une fois terminée la Seconde guerre mondiale les puissances victorieuses ont conçu à Bretton Woods - où allait se décider la création du FMI, de la BM et du GATT, le nouvel ordre économique mondial, sous l'hégémonie des Etats-Unis au sein de la zone occidentale.

C'est ainsi que s'approfondit l'intégration et la subordination de ces territoires périphériques à un marché mondial qui

*« 50 ans ça suffit !» tel est le mot d'ordre de la campagne internationale contre«les votours de Breton Woods». Pour tout contact, adressez-vous à AEDANAT, C/Campomanes 13, 28013 Madrid, Espagne.

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répond d'une façon de plus en plus marquée aux intérêts des pays du centre, qui réclament des quantités toujours croissantes de matières premières minérales et agricoles, d'où un saut qualitatif au niveau du rôle que jouaient déjà ces espaces. Plus précisément, on assiste à un développement intensif des monocultures, contrôlé par l'«agrobusiness», qui adopte des techniques de production agricole à très haute consommation d'énergie et très déprédatrices du milieu, et qui aboutissent à une perte considérable de biodiversité. Ces monocultures s'orientent vers le marché extérieur, c'est-à-dire, vers l'approvisionnement du «Nord», en occupant les meilleures terres au détriment d'une agriculture plus diversifiée destinée au marché intérieur. (...)

[Ainsi] commence à se développer une nouvelle division internationale du travail, notamment depuis la fin des années soixante, lorsque le modèle d'industrialisation de l'après-guerre entre en crise dans les pays du centre. Cette nouvelle division internationale du travail consiste en la décentralisation, ou délocalisation, vers certains pays du «Sud» — les prétendus nouveaux pays industrialisés (Hongkong, Corée du Sud, Taïwan, Malaisie, Indonésie et, dernièrement, la Chine) et, dans une moindre mesure, vers le Mexique, le Brésil, le Chili — de certains secteurs de production où l'utilisation de la main-d'œuvre est intensive, de manufacture à bas niveau technologique et de certains processus industriels très polluants. Ce qui permet d'abaisser considérablement les coûts de production du fait des conditions d'hyperexploitation prévalant dans ces régions de la planète — surtout en ce qui concerne la main-d'œuvre féminine. Cela permet aussi de maintenir la capacité de consommation dans les pays du centre, vers lesquels est dirigé la majeure partie de ces produits, car, en pratique, ce sont les seuls marchés solvables, ou alors de contourner les restrictions imposées au «Nord» aux industries les plus nuisibles pour l'environnement. D'où une diminution très marquée de l'emploi industriel dans les pays du centre, où le chômage est devenu structurel, le secteur des services étant incapable d'absorber tout les travailleurs chassés de l'industrie et de l'agriculture — ce qui contraste fortement avec la situation de plein emploi vécue par les sociétés du centre pendant les années 50 et 60. Cette situation s'est aggravée considérablement avec la récession actuelle.

Les institutions créées à Bretton Woods ont joué un rôle majeur dans cette intensification des rapports économiques mondiaux qu'on a appelé «économie-monde» (...). Le FMI est l'organisme chargé de maintenir la stabilité des taux de change — pour faciliter la croissance du commerce international — et de fournir, en même temps, de la liquidité aux échanges mondiaux.

«Economie-monde» !

La BM — au-delà de sa consécration initiale comme banque de la reconstruction européenne — a facilité le financement international des grands projets (infrastructures de transport et hydrauliques, équipements énergétiques, de développement de l'agriculture et de l'élevage, etc.) devant donner au «Sud» les moyens AAAAH CETTE CRISE de remplir le nouveau rôle qu'on lui assignait, ce qui allait impliquer — et comporte - de très fortes répercussions sur l'environnement. Le GATT, pour sa part, fixait les nouvelles règles du commerce mondial, obligeant les marchés locaux à s'ouvrir progressivement aux intérêts économiques mondiaux, ce qui allait permettre le développement sans précédent des grandes entreprises multinationales des pays du «Nord» qui deviendront les bénéficiaires de ce marché «libre» plané-

Pendant les années 70, suite aux deux crises énergétiques, les prix du pétrole brut sur les marchés mondiaux sont montés en flèche, ce qui a provoqué un flux de capitaux énorme vers les pays de l'Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) - les pétrodollars - que ceux-ci ont placé dans une large mesure sur le système financier occidental. Les banques de commerce des pays du centre ont alors procédé à la concession de prêts, surtout aux pays du «Sud» et, dans une moindre mesure, aux pays de l'Est, puisque les économies occidentales — en conséquence des politiques restrictives d'ajustement menées à cette époque pour faire face à la crise économique et de l'énergie — ne sont pas à même d'absorber une telle masse de capitaux. Ces prêts, accordés sans contrôle, bénéficient, quasi exclusivement aux élites dirigeantes des pays de la périphérie, lesquelles placent, très souvent, une grande partie de ces prêts dans des pays comme la Suisse, y favorisant la consommation somptuaire. Au mieux, ces capitaux sont utilisés, pour une grande partie, pour financer des projets pharaoniques, qui n'ont que très peu, voire rien, à voir avec les besoins du développement local, ou alors, pour l'achat d'armement. Devenus impossibles à rembourser, ces prêts sont la cause de ce qu'on appelle, depuis les années 80, la crise de la dette extérieure. Le Mexique est le premier pays à se déclarer, en 1982 insolvable, et après lui, comme des fiches de domino, tous les pays de la périphérie s'avèrent incapables de rembourser cette dette. Il s'agit là d'un problème très grave, car la dette, qui était en majeure partie privée, a fini par être assumée par les gouvernements de la périphérie - qui en ont fait peser le fardeau sur les populations de ces pays. A ce stade, les pays du «Nord» sont intervenus dans l'affaire - car cette situation mettait en cause la solvabilité de l'ensemble du système financier international - et ont chargé le FMI de fixer les conditions pour la provision des crédits appropriés, dans le but d'apporter des liquidités aux pays débiteurs, afin qu'ils puissent, outre les politiques d'ajustement structurel, honorer au moins les intérêts d'une dette extérieure en pleine inflation. C'est ainsi qu'il a été possible d'empêcher la faillite de la structure financière internationale, en évitant de déclarer formellement perdus les crédits à l'origine de la dette extérieure. Au «Nord», ces crédits qui étaient nés dans le secteur privé sont transférés, peu à peu, vers le domaine public ; les Etats — en fait les contri-

- prenant en charge une grande partie de cette énorme ardoise financière.

Une «décennie volée»

La mise en œuvre des politiques d'ajustement structurel a des effets dévastateurs sur les populations des pays de la

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périphérie, car on a fait reposer sur elles le remboursement de la dette extérieure par la réduction des subventions d'Etat, notamment sur les produits alimentaires de base, par la diminution des dépenses sociales, la baisse des salaires, des restrictions à l'emprunt privé pour la petite et moyenne activité économique, la dévaluation des monnaies nationales. Ceci a provoqué d'importantes explosion sociales, telles les «émeutes de la faim» : les explosions populaires ponctuelles qui ont éclaté à Caracas, à Buenos Aires, à Tunis, à Casablanca et au Caire, entre autres. Pour réprimer ces émeutes, les gouvernements ont eu recours à l'armée, faisant des dizaines, voire des centaines de victimes. Ces politiques visaient également à contraindre les pays touchés à ouvrir davantage leurs économies au marché mondial, au profit des pays du centre, ainsi qu'à orienter leurs productions toujours plus, vers l'exportation : les Etats de la périphérie étant obligés d'acquérir des devises fortes pour honorer le service de la dette. Tant le FMI que la BM affirment que cet ajustement est nécessaire pour, plus tard, favoriser le «développement». En fait, la dette extérieure - pratiquement irrecouvrable - est devenue un mécanisme aux mains du «Nord» pour imposer son diktat au «Sud» et rendre les économies des pays du «Tiers monde» toujours plus dépendantes du «libre» marché mon-

Davantage de déséquilibres

(...). Les années 80 ont été marquées par un creusement de la brèche ouverte entre le «Nord» et le «Sud». Dans le cas de l'Amérique latine, ces années sont considérées comme la «décennie perdue» — il faudrait plutôt l'appeler la «décennie volée» -, à cause de l'appauvrissement qu'ont connu ses sociétés. Dans le cas de l'Afrique, définitivement abandonnée à son sort, et de l'Asie, soumise à la surexploitation dans la nouvelle division internationale du travail, l'heure n'était pas non plus à l'euphorie.

Les années fastes qu'a connu le «Nord», entre deux crises, ne sont pas le résultat d'une augmentation de la productivité des usines, ni des bureaux et des services des pays du centre, ni celui de changements qualitatifs importants de leurs économies. La part véritable des nouvelles technologies dans ce prétendu «décollage économique» a été très discutable. L'euphorie du «premier monde» est basée sur la concentration du marché dans la «bulle financière» - amorcée avec le recyclage des pétrodollars et accrue pendant les années 80 avec la libéralisation des marchés financiers mondiaux — plutôt que sur la production, et sur la séparation progressive entre l'économie financière et l'économie réelle. (...)

Ainsi, la croissance occidentale pendant les années 80 est le produit, direct ou indirect, de la dégradation et de la surexploitation des pays du «Sud». Elle a de surcroît provoqué, tant à la périphérie qu'au centre, des déséquilibres économiques, sociaux et écologiques devenus ingérables. En fait, les déséquilibres écologiques qu'engendre le déploiement planétaire du modèle de production actuel sont en train de devenir un frein à sa libre évolution. (...) Néanmoins, le modèle a besoin de continuer à croître quantitativement, car c'est dans cette croissance continue que se trouve la clé de la concentration de la richesse dans certains secteurs sociaux du «Nord». On a choisi la fuite en avant. Il s'agit à tout prix d'approfondir davantage la dynamique de mondialisation des marchés ; c'est ainsi qu'il faut comprendre les nouveaux accords du GATT, l'Uruguay Round, qui vont obliger les différents marchés locaux à s'ouvrir davantage à la logique du marché mondial, faisant de la planète un espace sans frontières au bénéfice des multinationales, qui agiront hors de tout contrôle. Cette ouverture est cependant sélective, puisque les pays du «Nord» empêchent dans une large mesure l'accès à leurs marchés des produits du «Sud» qui risquent de concurrencer leur propre production. Entre temps, et parallèlement, les trois grands blocs — les EtatsUnis, la Communauté européenne (CE) et le Japon — tâchent d'élargir leurs zones d'influence en consolidant des marchés plus vastes. Il en est de même, quoi qu'à moindre échelle, dans des zones de la péri-

Cela se combine d'abord avec la tendance des Etats du centre à la réduction et à la restructuration des dépenses publiques, conformément aux recommandations du FMI, qui soulignent la nécessité de diminuer de façon drastique les déficits publics, car ceux-ci constituent, selon leur valorisation, l'obstacle essentiel pour arriver à une croissance durable. Ensuite, avec l'obligation faite aux gouvernements d'orienter les dépenses publiques vers les dépenses «productives» — c'est-à-dire les dépenses de l'Etat destinées à l'investissement, notamment la mise en place d'infrastructures : de transport, hydrauliques, énergétiques, de télécommunications — de nature à impulser la croissance et de réduire les dépenses «improductives», à savoir, les dépenses à caractère social (chômage, aide sociale, santé, éducation), qui agissent comme un frein à la croissance économique. Et enfin avec la modification, supplémentaire, des voies de financement des dépenses publiques, afin d'alléger la contribution du capital et des grandes fortunes à celles-ci et de faire se répercuter la charge fiscale sur les revenus salariaux et professionnels et sur la petite propriété.

Tout cela intensifiera encore davantage les déséquilibres économiques, sociaux et écologiques actuels à l'échelle planétai-

La justification que l'on avance officiellement est de dire que tout cela, y compris la libéralisation et la précarisation, totale du marché du travail, recommandée également par le FMI, créera le climat approprié aux investissements, ceci activant la croissance qui amènera la création d'emplois, permettant à la richesse de filtrer de haut en bas. Ce modèle provoque justement l'effet contraire, et fait monter la richesse, de plus en plus, «de bas en haut».

En somme, les déséquilibres internes des sociétés du centre s'aiguiseront, mettant en cause l'Etat-providence, dont le nombre des bénéficiaires potentiels au sein de ces populations sera de plus en plus réduit, des secteurs toujours plus nombreux se trouvant marginalisés, sans aucune prestation sociale. (...). De même, l'inégalité «Nord-Sud» s'approfondira à l'extrême, les termes de l'échange se détériorant encore davantage. Voici la seule voie de «développement» du «Sud» offerte par la BM. Ce n'est qu'en ouvrant encore plus leurs économies au «libre» marché mondial qu'on assurera la croissance, c'est-à-dire la concentration de la richesse dans les pays du «Nord», d'où résultera ultérieurement un «développement»

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durable du «Tiers monde» qui le sortira enfin de la prostration.

Cette stratégie est insensée, c'est une tentative de renforcer toujours plus la politique déjà appliqué dans les années 80, qui va certainement approfondir les déséquilibres de façon incontrôlable. Et pourtant, la croissance tant désirée ne se manifeste pas, car les maux dont est atteint le modèle de production actuel, dans sa dynamique économique interne même, sont bien plus graves que la capacité de «guérison» de la «médecine» qu'on a tenté de lui appliquer.

D'ailleurs, la croissance résultante est une «croissance sans emploi». En effet, pour créer des emplois nets au niveau mondial, il faudrait que les pays du centre connaissent une croissance supérieure à 3,5 % par an. Une telle croissance sur 20 ans revient à doubler les chiffres du Produit intérieur brut (PIB) mondial. Or l'économie mondiale utilise, ou plutôt vampirise, déjà 40 % de la biomasse de la planète, la transformant en denrées alimentaires, carburants, textiles, matériaux de construction, etc. Ainsi, rien qu'en 20 ans, et sans avoir créé des emplois nets, l'espèce humaine, gaspillerait 80 % de la biomasse de la planète, pour autant que ce soit faisable vu les dégradations de l'environnement résultantes.

Après le Sommet de Rio, qui s'est soldé par un échec cuisant en ce qui concerne le traitement des problèmes d'environnement et de développement mondiaux, on essaie de parer d'un voile «vert» les politiques économiques mondiales, surtout afin de se concilier l'«opinion publique» des pays du centre. C'est dans ce contexte qu'ont été adoptées les Dispositions mondiales (Global environnemental facilities, GEF), sensées devenir les instruments du financement des «coûts croissants» qu'entraîne la mise en œuvre des accords dérivant des traités sur le changement climatique et sur la biodiversité, signés lors du Sommet de la terre, qui ne contiennent pas de dispositions contraignantes et qui ne sont toujours pas ratifiés. Mais les GEF adoptés par une BM très «écologique», ne conduit pas, loin s'en faut, à remettre en question la logique prédatrice et d'épuisement des ressources et des cycles de la vie qu'implique le modèle de production actuel. D'ailleurs, le volume de ressource qu'il était prévu de consacrer aux GEF est dérisoire (2 % du budget de la BM) et leur philosophie consiste à aider les pays les plus «pauvres» à tenter de remédier aux problèmes de l'environnement que l'application des politiques de «développement» bénéficiant au «Nord» provoque sur leurs territoires. (...)

Au panorama de désolation décrit ci-dessus s'ajoute une autre menace potentielle, ou plutôt, extrêmement réelle, représentée par la situation qui est en train de se créer dans les anciens pays de l'Est qui, durant des décennies, ont subi des processus d'industrialisation à marche forcée avec de graves répercussions sur l'environnement, imposés par les intérêts de leurs nomenklatura respectives et qui subissent la transformation de leurs économies «planifiées centralement» à la logique du «libre marché». (...).

La crise à l'Est

Durant les années 60 et 70, le soutien de l'URSS aux mouvements de libération nationaux lui permettait, à travers leur contrôle graduel, d'étendre sa zone d'influence (Vietnam, Angola, Mozambique...), rognant l'hégémonie de l'Occident sur les pays du «Sud». La course effrénée aux armements imposée par les Etats-Unis dans les années 80 a contraint le géant soviétique à consacrer des ressources économiques considérables pour faire face, ce qui a approfondi les déséquilibres déjà manifestes dans ces sociétés et a accéléré leur effondrement. Cette situation a aggravé fortement les problèmes de la dette externe du «Tiers monde», par l'élévation des taux d'intérêt qu'elle entraîna, dans le but d'attirer vers l'économie des Etats-Unis des capitaux du reste du monde afin de financer la course aux armements, par la survalorisation consécu-

Ce panorama de crise avait déjà obligé certains de ces pays, dans les années 80, à s'ouvrir partiellement à l' «économie-monde», dominée par l'Occident et à demander des prêts en devises fortes qu'il ne pourront pas rembourser. La dette extérieure des pays de l'Est, d'un montant de loin inférieur à celle des pays du «Sud» (pour l'heure évaluée à 200 milliards de dollars) est passée de la même manière sous le contrôle du FMI, avec les mêmes conditions d'ajustement imposées pour son remboursement, ainsi que pour l'accès à de nouveaux crédits.

Et c'est également aux experts (des bureaucrates aux appointements mirobolants) du FMI et de la BM que le Groupe des sept pays les plus riches (G7) délègue la tâche de définir la manière dont les économies de ces pays doivent procéder à leur conversion au «marché libre», par les politiques d'ajustement pertinentes, ainsi que des modalités que doit suivre leur insertion dans «l'économie-monde». Ces organismes sont largement responsables des conditions de misère généralisée dans lesquelles les populations des anciens pays de l'Est sont en train de sombrer, et ce en connivence dans ce gigantesque larcin avec les mafias de tout bord qui dominent cette région géographique et qui bradent au capital occidental l'infrastructure industrielle et les ressources de leurs pays. Les «mesures d'aide» adoptées par les ministres du G7 à Tokyo comprennent des investissement destinés à améliorer l'infrastructure d'exploitation des gisements de pétrole et de gaz de Sibérie, qui vont passer sous contrôle de sociétés occidentales, le reste étant conditionné à l'accélération des réformes de marché qui bénéficieront surtout au capital des principaux pays du centre, ou alors à l'achat de produits excédentaires du «Nord», ce qui revient au

Ces pays, selon le scénario conçu par le FMI et la BM, seront appelés à jouer sur la scène mondiale un rôle dépendant et subalterne par rapport au centre et, malgré leur ancien pouvoir politico-militaire, deviendront une nouvelle aire périphérique. Ceci était patent dès le début de leur passage à l'économie de marché, mais la fascination générée par les média, qu'exerçait au début sur la population de ces pays la possibilité d'atteindre le niveau de consommation du centre capitaliste, a déterminé, à une certaine époque, le soutien sans réserve à la transition au «marché libre» qui a également bénéficié du rejet massif d'un système bureaucratique en plein naufrage. Cette situation allait causer une concurrence Est-Sud accrue entre pays de la périphérie, dans leur tentative de pénétrer, avec leurs produits manufacturés ou leurs matières premières, dans les seuls marchés solvables : ceux du «Nord». D'où une dégradation encore plus marquée des termes de l'échange et, partant, un appauvrissement généralisé des deux secteurs périphériques, au bénéfice du seul centre.

Et la «bombe démographique» ?

Il faut ajouter à tout cela la forte augmentation démographique prévue, particulièrement au «Sud» et, plus précisément, sur le continent africain, où les taux de natalité sont les plus élevés. Cette «bombe démographique» (comme l'appelle volontiers la BM) est le résultat du bouleversement des mécanismes endogènes traditionnels de régulation démographique de ces sociétés, suite à l'imposition du modèle économique des pays du centre, et pas vraiment des progrès techniques et sanitaires. Et les processus parallèles d'hyperurbanisation qui se déclenchent dans le «Tiers monde» développent des «mégapôles» : des concentrations urbaines de plus de 10 millions d'habitants (comme Mexico, São Paulo, Shanghai, Calcutta, Bombay), qui résultent tant des taux élevés

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de croissance démographique que de la destruction des économies agraires locales, favorisée par la logique du marché mondial, qui oblige la population rurale à émigrer vers ces grandes villes. On comprend aisément que la prolifération de conflits en tout genre soit à l'ordre du jour.

De la prolifération des «migrations dues à l'environnement» — que provoque la dégradation des habitats d'une grande partie de la périphérie et qui oblige déjà aujourd'hui des millions de personnes à s'expatrier - à l'intensification des migrations économiques — qui seront attisées par les différences brutales des structures d'âge des pyramides démographiques du centre et de la périphérie —, une pression migratoire énorme de l'Est et du «Sud» s'exercera sur les forteresses du «Nord». Celles-ci érigeront — elles le font déjà — toutes sortes de barrières économiques, physiques, policières et même militaires pour protéger leurs territoires de cette avalanche humaine potentielle.

Paradoxalement, une fois inversé le sens des courants migratoires (car, jusqu'à il y a quelques décennies, c'était les pays du centre, et plus précisément l'Europe , qui exportaient vers la périphérie leurs populations excédentaires, parallèlement à l'expansion des processus de colonisation), le «Nord» refuse déjouer le jeu. Tout en laissant tout de même quelques ouvertures, comme c'est le cas aujourd'hui, pour permettre à une partie minime de cette masse énorme de venir remplir les tâches les plus pénibles, ou alors pour capter les cerveaux les plus doués et les secteurs les mieux formés.

Dans le domaine de la démographie, nous retrouvons encore, bien visible cette fois, la main de la BM et du FMI, qui oblige les pays receveurs de crédits en devises fortes, dans le cadre des politiques d'ajustement structurel, à mener une politique démographique répressive, dictée par le centre en fonctions de critères politiques, afin d'éliminer les pauvres (à cause de la menace potentielle qu'ils représentent) et non la pauvreté, ces politiques ont entraîné - et entraînent encore — de véritables actes de brutalité contre les femmes du «Tiers monde». Les politiques démographiques du «Sud» ne sont pas orientées vers l'augmentation des niveaux d'éducation, de bien-être et de santé — qui permettraient aux femmes de décider de manière autonome le nombre d'enfants qu'elles veulent avoir —, qui a, en Occident, permis la diminution de la natalité. Et il n'est donc pas étonnant que la méthode de contraception la plus répandue dans la périphérie soit, dans 45 % des cas, la stérilisation. Dans le même temps, les responsables des politiques démographiques du centre s'inquiètent des taux de fécondité et de l'extinction de la race blanche, et des sommes astronomiques sont dépensées pour la promotion de la natalité et les techniques de reproduction assistée.

Les pauvres en trop !

En somme, la BM et le FMI cherchent à faire croire que les problèmes de sécurité et d'environnement au niveau de la planète résultent du fait qu'il existe beaucoup de pauvres, qui se reproduisent sans contrôle, et dont l'existence exerce une pression sur un milieu fragile, dégradant l'environnement et aggravant la misère. Ce faisant on oublie les causes qui sont à l'origine de ces processus et on masque le fait que les densités de population des pays du centre sont, très souvent, de loin supérieurs à celles de la périphérie, que les niveaux de consommation des pays du «premier monde» sont beaucoup plus élevés que ceux des populations de la périphérie, et que par conséquent, la demande de ressources et l'impact sur l'environnement de l'habitant moyen du «Nord» sont plusieurs fois supérieures à ceux des pauvres de la périphérie qui alimentent la dite «bombe démographique». Par là, on tente de culpabiliser les pauvres de leur misère et des problèmes d'environnement globaux, en même temps qu'on rejette sur les femmes du «Tiers monde» notamment la responsabilité de cet état des choses, pour qu'elle «acceptent» sans résistance les politiques démographiques conçues par le «Nord». C'est, un discours adapté pour les populations normalisées du centre, car il permet de laver leurs consciences, en projetant sur les déshérités de la planète les maux qui nous atteignent, tandis que, parallèlement, les intérêts des puissants sont protégés.

On oublie souvent que, selon les Nations-Unies, les femmes de toute la planète fournissent deux-tiers des heures de travail, produisent 44 % des produits alimentaires, perçoivent 10 % du montant des revenus et possèdent 1 % des biens. Voilà qui reflète bien les rapports d'exploitation patriarcale imposés à la moitié de la population mondiale.

En somme, le FMI, la BM et le GATT sont les principaux instruments de la politique visant à imposer à l'échelle planétaire les intérêts des secteurs dominants des pays du centre, dans un monde toujours plus injuste marqué par une profonde inégalité économique et le déploiement d'un modèle prédateur des ressources naturelles à très grand impact sur l'environnement. Tout cela donne lieu à une situation potentiellement explosive où prolifère, dans la périphérie ce qu'on nomme par euphémisme les «conflits de basse intensité» et les explosions sociales ponctuelles dans les métropoles du «Nord». Et ce dans un monde qui est le théâtre de l'ingouvernabilité des mégalopoles de la périphérie Sud, le chaos généralisé aux pays de l'Est, l'intensification des tensions frontalières entre le centre et la périphérie, voire de grandes actions militaires, comme la guerre du Golfe, qui vont s'accentuer à l'avenir du fait qu'une grande partie des ressources non renouvelables à caractère stratégique, notamment les ressources pétrolières et, plus généralement, énergétiques, se situent principalement hors des

Le monde devient donc, à tous les égards, un endroit de moins en moins sûr et où, malgré l'augmentation des dépenses policières et militaires, s'installe graduellement le désordre.

Dénonçons l'injustice !

Seule une redistribution de la richesse à l'échelle planétaire qui compterait la réduction des niveaux de consommation de secteurs sociaux importants des pays du «Nord», et parallèle à la mise en œuvre d'un modèle de production plus autosuffisant à tous les niveaux, favorisant le niveau le plus élevé possible d'autonomie des différents espaces, dont le fonctionnement serait basé sur les ressources renouvelables et sur une utilisation plus intensive du travail humain équitablement distribué et qui réduirait drastiquement les inégalités sociales, sera de nature à permettre un développement plus équitable et respectueux de l'environnement, faisant du monde, en somme, un lieu plus sûr et solidaire.

Il devient donc nécessaire de dénoncer l'action du FMI, de la BM et du GATT, ainsi que le caractère de ces institutions, en tant que mécanismes clés de la configuration du désordre mondial actuel et des rapports injustes entre le centre et la périphérie. Il s'ouvre donc une occasion idéale pour exercer cette dénonciation, dans la mesure de nos forces, à l'occasion de l'Assemblée générale du FMI et la BM, qui aura lieu à Madrid en octobre 1994, et qui rassemblera dans cette ville les principaux assassins — indirects — et voleurs en gants blanc de la terre : des hauts-fonctionnaires de ces organismes, des présidents des grandes banques, des ministres de l'économie et des Finances de tous les pays, des cadres supérieurs des multinationales.

Madrid, juin 1993

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