A six mois des élections présidentielles d'octobre 1994, Jõao Machado, membre de la direction exécutive du Parti des travailleurs (PT), responsable à la formation, membre de la commission du programme du parti et animateur du courant Démocratie socialiste* tire le bilan de la gème rencontre du PT, analyse le contexte de la précampagne électorale et les enjeux d'une probable victoire de Luis Inacio «Lula» da Silva aux présidentielles.
INPRECOR : Quel bilan tires-tu de la 9ème rencontre du PT, qui a eu lieu fin avril 1994?
Jõao MACHADO : Le bilan est très positif, cette rencontre devait définir la tactique électorale, les alliances pour les prochaines élections, et arrêter un programme pour le gouvernement Lula. Au congrès précédent, c'est-à-dire lors de la Sème rencontre de juin 1993, une nouvelle direction avait été élue, il y avait eu un changement de majorité dans le Parti, suite à la division de l'ancien courant majoritaire, l'Articulation. Une nouvelle majorité s'était formée rassemblant un secteur de l'Articulation, appelé désormais Articulation de gauche, la tendance Démocratie socialiste et d'autres courants. La 9ème rencontre a confirmé l'orientation qui a été adoptée lors de la précédente, quoique dans un cadre général marqué par une plus grande unité du parti.
Cette conférence a également montré que tous les militants sont convaincus que le parti doit entrer dans cette campagne électorale le plus uni possible. Et cela constitue un acquis important. Ainsi toutes les décisions ont été prises au consensus, même si c'est après de longues discussions. Je crois qu'avec ces résolutions Lula se présente aux élections avec un programme qui est le plus à gauche possible dans la situation actuelle du Brésil. Un programme centré sur l'idée qu'il faut changer l'orientation globale, qu'il faut construire une nouvelle direction de la société à partir des travailleurs, réorienter l'économie d'une façon globale, introduire une nouvelle redistribution du pouvoir, de la richesse et des revenus. Il s'agit d'un programme original qui ne mentionne pas la nationalisation de secteurs plus larges de l'économie, en signe d'une certaine prudence vis-à-vis de l'extension de l'intervention de l'Etat. En revanche, l'idée-force du programme c'est l'idée de l'instauration du contrôle social sur l'Etat, ses entreprises et la vie économique en général. L'instauration des droits des travailleurs sur les lieux de travail, la construction de formes de participation des travailleurs — au sein des instances où il y aurait aussi des représentants du gouvernement et les capitalistes — dans la prise de décisions dans les différents secteurs de production et dans les choix d'investissement.
• Concernant la question agraire, quelles ont été les décisions prises par la 9ème rencontre?
Le PT défend une proposition de réforme agraire. Il faut signaler qu'au Brésil il y a une grande tradition dans ce domaine avec un «Mouvement des paysans sans terre» très organisé qui est presque représenté officiellement dans le PT. Les directions de ce mouvement participent et ont participé à la discussion du programme agraire du parti.
Le PT a adopté un ensemble de mesures pour une réforme agraire et une politique agricole pour garantir que le nouveau paysan propriétaire ait les conditions nécessaires à la production. L'objectif minimum fixé est de donner la propriété de la terre à 800 000 familles pendant les quatre ans du gouvernement Lula, tout en précisant que cela ne constitue que le début d'un processus qu'il faudrait approfondir par la suite. Le PT estime en effet qu'il y a 12 à 15 millions de familles qui ont le droit d'accéder à la terre au Brésil. Et même cet objectif minimum est assez difficile à réaliser car il faut changer la loi, au moins quelques aspects de cette dernière, pour pouvoir faire une réforme agraire plus large. Le PT a précisé que la vitesse de cette transformation agraire dépendrait du degré d'organisation et de mobilisation des paysans sans terre.
• Quelles seront les conséquences de l'application du nouveau plan anti-inflation lancé par l'ex-ministre des
Finances, Fernando Henrique
Cardoso, le 1er juillet 1994 ?
Il s'agit d'un plan économique en trois phases. La première annoncée dès la fin de l'année 1993, consistait à rétablir l'équilibre budgétaire. La seconde, initiée à partir du ler mars 1994 et conçue comme une médiation vers la troisième phase, a ins* Démocratie socialiste est la tendance du PT animée par les membres de la Quatrième internationale.
tauré l'Unité réelle de valeur (URV), qui est un indicateur de l'inflation. La troisième phase est prévue pour le ler juillet 1994 avec l'instauration d'une nouvelle monnaie, le real, qui a en portugais deux sens : «royal» (nom de l'ancienne monnaie pendant la période coloniale) et «réel».
Ainsi, le ler juillet 1994, les anciens cruzeiros vont être probablement remplacés par la nouvelle monnaie à un taux qui sera défini, au jour le jour, par rapport à la valeur de l'URV. Cette réforme monétaire devrait être accompagnée de changements des règles d'émission monétaire qui ne sont toujours pas annoncés par le gouvernement. Ce devrait aussi être l'occasion de l'adoption de mesures pour indexer la monnaie sur les réserves internationales, dans des conditions moins drastiques que celles appliquées par l'Argentine.
première conséquence l'introduction de cette nouvelle monnaie basée sur l'URV, censée éliminer l'inflation dite «d'inertie», c'est qu'au ler juillet le taux d'inflation devrait être très bas, probablement moins de 5 %.
L'introduction du real aura d'autres conséquences économiques et politiques. Ces dernières viendront sans doute rapidement car les gens vont sentir que l'inflation a baissé, cela peut contribuer à augmenter la popularité de l'ancien ministre des Finances Cardoso. D'ailleurs tout le plan est conçu comme une manœuvre visant à promouvoir le succès électoral de
Quant aux conséquences économiques, du fait que l'inflation sera ne fut-ce que temporairement très faible, les salaires les plus bas vont récupérer un peu de leur pouvoir d'achat parce que la perte de la valeur du salaire entre le moment où on le reçoit et le moment où on le dépense (ce qu'on appelle l'impôt inflationniste) sera très bas. En revanche, dès le mois suivant, étant donné que les salaires vont être gelés pour une certaine période, l'inflation va au fur et à mesure recommencer à les rogner. Si ce système était maintenu, il engendrerait à moyen et à long terme, une dépendance accrue et dangereuse de l'économie brésilienne par rapport à celle des Etats-Unis par le biais d'une indexation totale de la nouvelle monnaie sur le dollar — en d'autres termes la perte de souveraineté monétaire du pays.
Une autre conséquence de ce système c'est la surévaluation du taux de change, comme c'est le cas actuellement en Argentine ou au Mexique, avec toutes les conséquences en termes de déficit de la balance commerciale et de dépendance accrue par le biais de nouveaux financements pour compenser ce déficit. Il s'agit là d'un mécanisme de recul néfaste de toute l'industrie, qui ne peut qu'aboutir à une véritable récession dans le contexte actuel.
• Comment le PT se prépare-t- il à cette échéance ?
Le PT a dénoncé le plan dès le début. La première étape, dite «d'ajustement budgétaire» qui était très idéologique et peu économique car pour justifier le plan on a invoqué l'inflation brésilienne pendant les dernières années et l'augmentation des dépenses du gouvernement. C'est tout à fait erroné car il n'y a pas de déficit budgétaire pendant les dernières années au Brésil, l'inflation a une toute autre explication. Elle a permis de réduire les dépenses sociales de base (santé, éducation, transport, logement...) et d'augmenter l'espace pour le payement des intérêts de la dette extérieure. Ensuite le gouvernement a eu recours à une mesure de réduction des budgets sociaux, cyniquement appelée «fonds social d'urgence», qui est alimenté par des ressources enlevées aux secteurs sociaux et sert à financer d'autres priorités, comme par exemple le remboursement des intérêts de la dette publique. Le vote d'une loi portant sur la création de ce fonds a contribué à augmenter les taux d'intérêt et le gouvernement est obligé de réduire encore les dépenses des autres secteurs.
Par rapport à la deuxième phase du plan, le PT a dénoncé le mécanisme des conversions des prix en URV. Mais notre préoccupation principale c'est justement la prochaine phase, la troisième qui rentrera en vigueur le ler juillet 1994 parce que — outre son caractère de manœuvre électorale qu'il faut évidemment dénoncer — elle va consacrer une accentuation de la dépendance, et mettre les prochains gouvernements dans une situation difficile. C'est une bombe à retardement.
Le PT ne peut pas accepter une telle mesure adoptée par un gouvernement illégitime durant le dernier mois de son mandat et lui oppose une tout autre conception du combat contre l'inflation, centré sur les causes réelles et non pas seulement sur les mécanismes monétaires.
Aujourd'hui, les taux d'intérêt, sont à l'origine non pas du déficit budgétaire, qui demeure négligeable, mais de la pression sur les coûts des produits en général.
Pour faire face au payement de la dette extérieure (la dette extérieure brésilienne provient entièrement du secteur public), la logique du gouvernement a toujours été, soit de permettre au secteur privé qui est le principal secteur exportateur du pays d'avoir un grand surplus commercial en dollars vendus par la suite au secteur public contre des cruzeiros — ce qui accentue la pression inflationniste du fait de l'augmentation de la liquidité dans l'économie, soit d'augmenter la dette publique et les taux d'intérêts.
L'autre explication fondamentale de l'inflation brésilienne réside dans ce qu'on appelle les conflits de la distribution, c'est-à-dire la compétition entre plusieurs entreprises pour réajuster leurs prix avant celles des concurrents — afin de se garantir les conditions d'une plus grande rentabilité. Cette pratique, répandue surtout dans le secteur des «oligopoles», est aussi génératrice d'inflation.
C'est pourquoi le PT estime qu'il est impossible de briser ce mécanisme sans l'adoption par le nouveau gouvernement de formes de contrôle des prix basées sur une organisation sociale basée tant sur les syndicats que les comités de quartiers.
• La candidature de l'ancien ministre des Finances représente-t-elle aujourd'hui, en cas d'adoption de l'URV, un danger réel pour Lula ?
Pour le moment certains sondages donnent environ 40 % des intentions de vote à Lula et près de 20 % à Cardoso. Toutefois, l'adoption de la nouvelle monnaie et ses effets sur l'inflation, pourrait augmenter la popularité de Cardoso. Je crois que c'est le seul véritable danger pour la candidature de Lula, car toute la campagne va être centrée sur cette question : Cardoso se présentant comme l'homme qui a vaincu l'inflation. Evidemment le PT dénonce et explique à la population les dessous de cette manœuvre. Pour le moment, la population n'est pas dupe, car tous les précédents plans anti-inflationnistes brésilien n'ont jamais réussit durablement à vaincre l'inflation.
Mais si l'inflation apparaissait maîtrisée sur deux ou trois mois, cela pourrait s'avérer néfaste à la candidature de Lula
• Quel bilan tires-tu du congrès de la Confédération unique des travailleurs (CUT) ?
Le congrès de la CUT, qui a eu lieu à la fin du mois de mai 1994, a non seulement permis de définir une série de revendications de défense des travailleurs face à la situation actuelle, mais aussi de préciser la position de la centrale syndicale sur la candidature de Lula. Tous les membres de la CUT soutiennent évidemment la candidature de Lula. La question débattue était de transformer ou non ce soutien en un
soutien officiel de la CUT en tant que telle. La décision adoptée finalement était que la CUT n'appuie pas officiellement la candidature de Lula en revanche tous les délégués ont, de façon unanime, affirmé leur soutien à cette candidature et ont adopté une série de mesures pour garantir la participation des travailleurs à la campagne et l'organisation des comités de base.
Cela s'explique, d'une part, par le souci de préserver l'indépendance de la CUT et, de l'autre, de garantir une véritable organisation du soutien à la candidature dans les entreprises. Tout le monde est conscient de l'importance de cette démarche, pas seulement pour la campagne électorale, mais surtout après, en cas de victoire de Lula, car l'application de mesures plus radicales dépendra beaucoup de l'organisation du mouvement ouvrier. L'idée est donc de renforcer l'auto-organisation des travailleurs pendant et après la campagne. C'est aussi un congrès qui était marqué par le changement au niveau de la composition de la direction de la CUT. La nouvelle direction a été élu sur la base d'une liste unique (99 % des congressistes ont appuyé la liste unique) — cela traduit l'aspiration à l'unité largement partagée pour faire face aux prochains défis — en incluant non seulement tous les secteurs du PT mais aussi les autres secteurs qui ont une participation à la CUT - principalement le Parti communiste du Brésil (l'ancienne organisation proalbanaise) et aussi le parti qui a été fondé à l'initiative des morénistes, le Parti socialiste des travailleurs unifié (PSTU, qui était déjà représenté dans la direction de la CUT sur une plate-forme différente). La CUT sort de ce congrès mieux préparée à assumer ses responsabilités dans la période de la lutte qui s'ouvre aujourd'hui au Brésil et plus unie.
• A l'approche des élections, quel type de mobilisations sociales est-il aujourd'hui développé par le PT?
D'abord il y a beaucoup de grèves contre le mécanisme de conversion des anciens salaires en URV, qui se traduit par des pertes du pouvoir d'achat et entérine les pertes antérieures. Parallèlement à ces grèves, le mouvement des paysans sans terre, qui reste très structuré et organise régulièrement des occupations de terre, se prépare activement à une éventuelle victoire de Lula. La presse évoque ces préparatifs pour faire une pression sur le nouveau gouvernement, avec raison !
Pour le moment il n'y a pas eu encore une grande mobilisation pour la campagne électorale comme c'était le cas en 1989, tout le monde pense que cela va être le cas après la Coupe du monde de football.
• On évoque souvent, en cas de victoire de Lula, le scénario d'un coup d'Etat, est-ce-que l'armée représente aujourd'hui le véritable danger?
C'est un thème difficile à traiter parce qu'on peut le faire sous différents angles. Le programme du PT pour l'armée parle de la démocratisation de cette institution et de sa subordination au pouvoir civil. Le PT propose de modifier l'article de la Constitution qui affrime que l'armée, à part la détense du territoire, peut intervenir dans des questions intérieures si elle y est appelée par l'un des trois pouvoirs (exécutif, législatif, ou judiciaire). Le programme du PT aussi défend la réduction des dépenses militaires en réduisant la taille de l'armée. Il faut signaler qu'à l'heure actuelle, l'armée n'a pas beaucoup de ressources, c'est l'un des secteurs touché par la réduction des dépenses générales du gouvernement permettant d'atteindre l'équilibre budgétaire tant recherché depuis quelques années. Mais nous pensons qu'on peut réduire encore les dépenses à condition de rationaliser les
L'armée brésilienne n'est pas aujourd'hui dans une situation facile, parce que le programme des néolibéraux, y compris Fernando Henrique Cardoso, n'est pas très favorable à cette institution. C'est justement l'application des mesures néolibérales qui a conduit à la réductions des ressources affectées à l'armée. D'autant plus que l'idée-force des néolibéraux, à l'échelle internationale, est la réduction du rôle des armées dans le Tiers monde afin de permettre à celle des Etats-Unis de jouer un rôle de surveillance globale.
Cette idée n'est évidemment pas parta gé par l'armée brésilienne qui pense qu'elle est en passe de perdre sa raison d'être. Cela se traduit par le développement d'un sentiment nationaliste au sein de l'armée qui ne se reconnaît pas dans les partis de droite. Donc, ce qui risque curieusement de se produire, c'est que le candidat qui aura le plus le soutien de l'armée - les officiers inclus — sera probable-
ERRATUM
Une malencontreuse erreur de transcription nous a fait écrire dans l'article d'Erdal Tan intitulé : Turquie, L'extrême droite triomphe, dans
Inprecor n°380 en page 8, que larmée turque «a massacrée 300 000 hommes dans le Sud-Est». Il fallait lire : «a massée
300 000 hommes»...
Nous prions nos lecteurs et l'auteur de bien vouloir nous excuser.
ment Lula. Des déclarations récentes émanant de l'armée vont dans ce sens. Nous pensons dans le PT que certains secteurs de l'armée ont des sympathies pour la candidature de Lula d'abord parce que il s'agit d'une candidature nationaliste, ensuite et, c'est peut être le plus important, Lula est de tous les candidats, le seul qui défende une augmentation des salaires y compris pour les employés de l'Etat et donc les militaires. Il y a eu à plusieurs reprises des mouvements pour l'augmentation des salaires menés par des fonctionnaires en alliance avec les militaires.
Tout cela ne constitue pas une garantie contre une éventuelle intervention de l'armée. L'opinion, partagée par tout le monde au Brésil, est que, dans un premier temps, il n'y aura pas de problème avec l'armée, mais qu'ensuite en cas de conflit social très fort la riposte de la droite peut être organisée autour de l'armée.
Je pense, en revanche, que les difficultés les plus grandes viendront au début de l'impérialisme, car à part la réforme monétaire, la dernière chose que Cardoso a fait quand il était ministre c'est de signer un accord avec les banques basé sur le plan Brady. Il s'agit d'un accord très défavorable au Brésil qui a été conçu et signé pour faire pression sur le futur gouvernement (1). Nous pensons qu'il est tout à fait impossible de constituer un gouvernement progressiste tout en continuant à payer la dette extérieure comme on l'a fait durant les dernières années, voire plus car cet accord renferme une clause aggravante selon laquelle les garanties seraient payées par les réserves du gouvernement brésilien. Le Brésil devrait, en conséquence, verser chaque année la somme de 20 mil-
Nous pensons qu'il est impossible de se soumettre à cet accord, il faudra renégocier un nouveau compromis avec les créanciers, chose qui va être difficile à réaliser.
Le PT, une fois au gouvernement, ne compte pas prendre comme première mesure la suspension du payement de la dette extérieure. Et ce parce que nous pensons que la situation internationale et le rapport de forces ne sont pas favorables à l'adoption d'une telle mesure. En revanche nous pensons que nous serons probablement amenés à prendre cette mesure si on ne réussit à établir des relations d'un autre type avec l'impérialisme. *
5 juin 1994 Propos recueillis par Sonia Leith
1) Le plan Brady, adopté à la fin des années 80, de rééchelonnement de la dette, consiste à la transformer en titres à long terme assortis d'un taux d'intérêt réduit par rapport au taux du marché.