Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

Le FMLN à la croisée des chemins

· Inprecor n° 382, juillet-août 1994 · p. 8-13 · 5 942 mots

El Salvador

Le 1er mai, une semaine après le deuxième tour des élections présidentielles, remporté par le candidat de l'Alliance républicaine nationale (ARENA, droite très réactionnaire), les divisions internes du Front Farabundo

Marti de libération nationale

(FMLN, réunissant cinq partis) ont éclaté publiquement. Faisant fi de toute discipline organisationnelle, sept députés du FMLN, membres de la Résistance nationale (RN) et de l'Expression rénovatrice du peuple (ERP) ont pris part à l'élection du bureau de la nouvelle Assemblée nationale, alors que la direction unifiée du

Front venait d'en décider le boycott. Depuis lors, la crise du

FMLN fait la une des médias salvadoriens, ce qui paralyse, de fait, toutes ses interventions. Une convention nationale extraordinaire devrait bientôt soit définir de nouvelles bases de fonctionnement interne, soit entériner une scission.

Afin de permettre une meilleure compréhension de la crise actuelle, Sergio Rodriguez

Lascano replace les divisions actuelles du FMLN dans leur contexte historique et géopolitique.

Sergio RODRIGUEZ LASCANO

«A u sein du processus d'avancée réelle et sans précédent vers la révolution et de défaite de la contre-révolution, un événement pénible et lamentable vient de se produire dans le camp de

SALVADOR I la révolution : le retrait volontaire de la Résistance nationale (RN) de la Direction révolutionnaire unifiée (DRU). (...) Tel est le résultat d'un processus où les positions unitaires, internationalistes et vraiment révolutionnaires ont été confrontées aux positions individualistes, hégémoniques, aventurières, voire même putchistes des dirigeants de la RN. (...) De fait, la RN se comportait déjà ainsi, le motif avancé pour son départ a été le rejet des accords pris à la majorité comme mécanisme de décision. Ils ont lutté jusqu'à la fin pour que la DRU adopte le consensus comme mécanisme de décision, proposition inadmissible, car il s'agit d'une direction unifiée et non d'une simple coordination. (...) Nous rappelons aux camarades dirigeants de la RN qui ont pris la décision de se retirer de la DRU, qu'aujourd'hui le rapprochement conséquent des intérêts populaires et la décision de se fondre irréversiblement dans le torrent unitaire, sans adopter ses propres voies a-historiques, représentent non seulement l'unique attitude responsable face au peuple, mais aussi la seule conduite loyale et correcte

FMLN

FDR

EL SALVADOR LIBRE envers le reste du mouvement révolutionnaire. L'ennemi est un, les objectifs du peuple sont uniques tout comme la marche vers sa libération au sein d'un seul processus et avec une seule direction révolutionnaire». (Communiqué de la DRU au peuple salvadorien, mai 1980).

«Nous ratifions et nous soutenons la décision adoptée par la Commission politique du FMLN de refuser toute participation à la direction de l'Assemblée, transformée par l'ARENA en instrument de son hégémonie et en cadre antidémocratique. (...) Pour cela même, nous considérons qu' Ana Guadalupe Martinez, Eduardo Sancho, Juan Ramon Medrano, Fidel Recinos, Eli Diaz, Sonia Aguiñada et Francisco Mena Sandoval, qui se sont pliés aux intérêts d'ARENA, ne représentent plus le FMLN. Par ailleurs, tous ces camarades sont suspendus des charges qu'ils exerçaient au sein du Conseil national, et il est demandé à l'ERP et à la RN de revenir sur la conduite qui a créé cette situation et de proposer des remplaçants pour participer à la poursuite du débat interne et au travail de direction du parti. (...) Cette mesure

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s'applique aussi à Joaquin Villalobos qui, sans être député, a joué un rôle prépondérant comme promoteur de cette conduite». Conseil national du FMLN, 10 mai 1994.

Il n'y a pas de doute, l'histoire se répète. Après douze ans de guerre et deux de transition, on a l'impression de revenir en arrière, entre 1979 et 1980, en matière de différenciation des projets politiques. Au moins, certains gardent une cohérence, tels les dirigeants de la Résistance nationale (RN), du Parti communiste du Salvador (PCS), des Forces populaires de libération (FPL), et du Parti révolutionnaire des travailleurs centraméricains (PRTC) (1) ; en revanche, l'ERP (l'ancienne Armée révolutionnaire du peuple, devenue l'Expression rénovatrice du peuple) a effectué un virage à 180 degrés, tout en conservant les méthodes spectaculaires de l'ex-commandant Villalobos, qui a gardé ses manières d'enfant terrible. Or, ce n'est pas pareil de jouer ce rôle en tant que dirigeant de la révolution qu'en tant que défenseur de l'institutionnalisation de la révolution, comme commandant militaire ou comme admirateur de Felipe Gonzalez ou de François Mitterrand.

Déception électorale

Les résultats électoraux ont constitué le catalyseur de la crise. Ce qui n'est pas simple à expliquer, car le FMLN a réussi à être présent au second tour de l'élection présidentielle, ayant obtenu la deuxième place avec 24,9 % des voix au premier tour, laissant la Démocratie chrétienne en troisième position avec seulement 21 %. Mais le problème est que les attentes créées n'ont pas été remplies.

En ce qui concerne le Parlement, le FMLN prévoyait d'obtenir entre 18 et 22 députés et, en fin de compte, il en a gagné 21. Mais son principal échec s'est produit là où ses militants pensaient le mieux réussir: aux élections municipales. Alors qu'ils espéraient emporter 62 municipalités (25 % des 272 existantes), ils n'en ont obtenues que seize (dix dans des secteurs proches des FPL, trois pour l'ERP, une pour la RN et une pour le PRTC). Mais le plus significatif, ce qui a le plus ébranlé les forces politiques, c'est qu'ils ont perdu dans des endroits qui, depuis des années, étaient considérés comme des zones libérées, puis sous contrôle du FMLN. Ainsi, au Chalatenango, au Morazan, à San Vicente, à Guazapa etc, le FMLN a été battu.

C'est l'aspect le plus dur de la crise. Au sein du FMLN, les gens savaient qu'il était impossible de gagner l'élection présidentielle, et l'assumaient sans problème.

En 1992, J'eus l'occasion de discuter avec Juan Ramon Medrano, dirigeant de l'ERP (à une époque où la signification de ce sigle n'avait pas encore changé), qui expliquait clairement que, dans ces élections, le Front chercherait avant tout à consolider son pouvoir local et régional afin de commencer à gouverner depuis la base. On voulait concrétiser de cette manière l'idée qui parcourait alors avec une grande euphorie les rangs du FMLN : le pouvoir ne se résume pas à la prise de tel ou tel palais, à la suppression des corps répressifs et à l'instauration de nouveaux à leur place, car c'est avant tout une relation sociale qui se construit et se noue peu à peu depuis la base. Remporter une grande partie des municipalités aurait signifié non seulement donner du corps à cette métaphore mais cela aurait également assuré une continuité à l'ancien théâtre des opérations du FMLN. Durant les années de guerre, ou plus encore, au début de la transition, lors du regroupement des forces du FMLN, celui qui se rendait à Guazapa mesurait l'impressionnant déploiement militaire du FMLN. A Ciudad Guillermo Ungo et tout autour du volcan, le FMLN (dans cette région, tous les partis étaient représentés) contrôlait absolument tout. Une situation identique existait dans toutes les autres zones précédemment mentionnées. Le fait de gagner des municipalités signifiait donc donner une continuité et une concrétisation au travail politique réalisé. Or, le peuple n'a pas voté en majorité pour le FMLN, mais pour le Parti démocrate-chrétien ou, pire encore, dans certains cas, pour l'Alliance républicaine nationaliste (ARENA). Ou bien ne vota pas du tout. Pourquoi ?

Le pièges des accords

Les accords de paix signés à Chapultepec ont assuré une transition relativement tranquille, dans la mesure où le gros de l'appareil d'Etat de l'ARENA n'a pas été modifié. Aujourd'hui il n'y a aucun doute là-dessus. La transformation du FMLN en force politique légale a été échangée contre l'impunité des principaux responsables des pires crimes commis contre la population. La Commission de la vérité (2) a démontré de manière aveuglante la responsabilité des plus hauts gradés de l'armée dans les massacres, mais le principe de co-responsablité finalement adopté a conduit à une double amnistie.

des aspects les plus compliqués de la transition a été neutralisé ainsi. En revanche, les rares points des accords liés aux questions sociales ne furent pas appliqués. Les mécanismes de concertation prévus pour que, tant à la ville qu'à la campagne, les entrepreneurs et les travailleurs puissent débattre de leurs problèmes, ne furent jamais menés à bien. Les patrons refusèrent catégoriquement de participer au Forum de concertation économique et sociale. A la fin 1992, la situation était tellement bloqué que divers syndicats ont dû aller jusqu'à organiser des grèves dans le seul but d'obliger les patrons à s'asseoir à la table de négociations du Forum. Les patrons ont répondu intelligemment, en proposant de tourner la page du forum et en demandant aux syndicats de signer un «pacte pour la transition», où les travailleurs prennent une série d'engagements en échange de vagues promesses. Au nom de la reconstruction du pays, les travailleurs se sont engagés à être efficaces et productifs, et on leur a promis que, quand la croissance et le développement reprendraient, leurs conditions de vie seraient revues. Dans ce cadre, logiquement, les travailleurs s'engagent à ne pas faire grève. Résultat : le ler mai dernier, l'Union nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS) n'a réussi à mobiliser que 4 000 personnes - nous sommes loin des mobilisations de 1986, sans parler de

Quelle réforme agraire ?

L'octroi de terres aux combattants et leur reconversion en producteurs ont montré leurs nombreuses limites. D'une part, les répartitions de terres ne sont pas terminées ; le Président Alfredo Cristiani a annoncé qu'elles ne s'achèveraient qu'en 1995. De l'autre, ce transfert, une fois terminé, ne concernera que 7 % du total des terres cultivables du pays. Cette terre n'a pas été donnée mais vendue au prix du marché, avec un délai de paiement de trente ans, la terre elle-même servant de garantie. Si l'on prend en compte la qualité de la terre, la méthode d'organisation productive choisie (petite propriété individuelle avant tout), le monopole de la commercialisation des engrais etc., il n'y a pas de quoi être très optimiste sur l'avenir de cette «réinsertion». Non seulement le problème de la terre n'a pas été abordé par les accords mais, dans la pratique, il a été fait , très peu cas de ce thème qui, quoi qu'en dise maintenant l'ex-commandant Villalobos, fut le problème central qui conduisit au déclenchement de la révolution.

Telle fut la triste réalité de ce qui a été

1) Ce parti ne faisait pas partie de la Direction révolutionnaire unifiée en 1980, car il était suspecté d'avoir des déviations trotskistes.

2) Organisme mis en place par les accords de paix qui devait enquêter sur les plus importantes violations contre les droits de l'homme, tels divers massacres de populations civile ou l'assassinat des six jésuites, en 1989.

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considéré, en son temps, comme une réussite de la révolution démocratique : pour certains, c'était le point final de la lutte et, pour d'autres, un point de départ pour préparer la lutte pour le socialisme. Dans la pratique, la chute de l'Etat oligarchique, dont on nous a tant rebattu les oreilles, n'a pas eu lieu ; en revanche, cet Etat se modernise.

Certains camarades dirigeants du

FMLN essayaient de comparer la phase actuelle de la révolution salvadorienne avec la fin de la révolution mexicaine de

1910-1917, c'est-à-dire avec la chute de l'Etat oligarchique de Porfirio Diaz, la démocratisation du système politique, la fin du militarisme

(ceci plusieurs années plus tard) et une certaine répartition de la richesse à travers une réforme agraire. Or, tout particulièrement en ce domaine, aucune comparaison n'est possible. La réforme agraire mexicaine eut une profondeur et une ampleur n'ayant aucun rapport avec ce qui se passe aujourd'hui au Salvador (3), où les fondements mêmes des mécanismes permettant l'existence de l'oligarchie agricole sont restés en place. Le paysan salvadorien est parti à la guerre, a apporté son aide logistique, a supporté le harcèlement de l'armée pour, en bout de course, se retrouver comme au premier jour, sans un lopin de terre ou sans possibilités économiques de produire sur ce lopin. Voilà le point fondamental qui constitue l'arrière- plan de tous les problèmes du

FMLN durant les dernières élections.

Les causes de l'abstention

En matière d'accord politique, la Police nationale civile (PNC) (4) n'a rien à voir avec ce qui avait été convenu à Chapultepec : 60 % de sa direction devait être assurée par des gens sans antécédents ni dans l'armée ni dans le FMLN, les 40 % restants se répartissant paritairement entre ces deux forces, et une clause stipulait qu'aucune personne mentionnée dans le rapport de la Commission de la vérité comme impliquée dans des violations de droits de l'homme ne pourrait y participer.

Le résultat est inverse : trente personnes viennent de l'armée, treize du FMLN et dix-neuf seraient, paraît-il, indépendantes.

La population commence à se rendre compte de la nature réelle de la nouvelle police car des manifestations ont déjà été réprimées.

C'est pourquoi, tout comme pendant la guerre, l'abstention a atteint 55 %. Dans sa majorité, la population du Salvador n'a vu aucune différence entre ces élections et celles des années quatre-vingt. Dans les deux cas, l'abstention a révélé le rejet d'un système politique qui ne représente pas les intérêts populaires fondamentaux, à la différence qu'auparavant, c'est le FMLN qui appelait à l'abstention, alors qu'aujourd'hui il en est la victime.

Quand on passe en revue les positions élaborées par le FMLN et ses alliés durant cette campagne électorale, il est très simple de comprendre pourquoi ils n'ont pas réussi à obtenir un appui populaire. L'essentiel de leur stratégie s'est basé sur la demande de l'application des accords de paix. Or, comme ces accords ne signifient pas grand-chose en ce qui concerne les conditions de vie de la population, la campagne du FMLN n'a pas été suivie avec beaucoup d'intérêt. Par ailleurs, le programme de Ruben Zamora avançait des propositions assez modérées sur le terrain économique et social. Dans son désir de se différencier de Cuba ou du Nicaragua, il ne permettait pas d'entrevoir clairement ce qu'aurait signifié une victoire du FMLN en matière de vie quotidienne.

Dans la pratique, le FMLN a été victime de cette espèce de paranoïa et de syndrome qui frappent durement la gauche latino-américaine. A l'heure où la possibilité de Victoires électoraux est plus que jamais proche (avant tout à cause de l'échec des politiques néolibérales), la décision a été de se rapprocher du centre.

Cette démarche, il faut l'avouer, se justifie dans une certaine mesure, dans une certaine mesure seulement. Il est très difficile d'avancer une politique sociale et économique essentiellement tournée vers les intérêts populaires, car le changement de rapport de forces entre le travail et le capital au niveau mondial a pour conséquence l'absence totale d'alliés qui pourraient aider un minimum ce processus.

La restructuration capitaliste effectuée depuis les centres impérialistes a condamné une bonne partie de la planète à la misère la plus noire. La théorie des pays dont on peut se passer est l'une des constantes des analystes de la globalisation de l'économie : un bon nombre de pays et de peuples pourraient disparaître sans que l'économie et le commerce mondial n'en soient affectés. L'instauration d'un projet économique autonome dans un pays comme le Salvador est totalement irréalisable,

Néanmoins, la solution choisie pour répondre à ce problème réel est terriblement mauvaise. En ne se situant pas sur le terrain des intérêts des plus pauvres et des plus exploités, les courants issus de la gauche sont jugés avec défiance par ces secteurs. Par ailleurs, ils n'arrivent pas à convaincre la majorité des secteurs de l'entreprise qu'ils représentent une force modérée de rechange : ces Messieurs savent que les partis traditionnels de l'oligarchie garantiront mieux leurs profits. Finalement, on ne réussit pas à maintenir son appui populaire, et on obtient encore bien moins l'appui de l'entreprise privée.

Ainsi, il est significatif que l'évêque auxiliaire de San Salvador, Gregorio Rosa

Chavez, ait déclaré, une semaine avant le second tour : «Les candidats nous laissent insatisfaits, surtout parce que nous

.3) Grace à la révolution, toute la terre et tout le sous-sol furent considéré comme propriété de la nation, 48 % de l'ensemble du Mexique devint la propriété collective des communautés paysannes (ejidos), et la répartition agraire brisa fondamentalement le système de la grande propriété, répartissant la terre entre des millions de paysans, qui en disposaient en usufruit. C'est précisément cela qui a été récemment modifié par Salinas avec la réforme de l'article

27 de la Constitution.

4) La PNC devrait prendre la place des anciens corps répressifs, théoriquement dissous.

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n'avons pas pu connaître à fond leur analyse des problèmes ni leurs propositions pour les résoudre. (...) Le dirigeant qui sera élu devra posséder un cœur sensible à la douleur des plus pauvres, un profond respect de la dignité humaine et s'engager pleinement à consolider la démocratie et de la paix.» (5) Il a terminé ses propos en critiquant le projet néolibéral de Cristiani et en soulignant l'absence de contenu de toutes les campagnes électorales.

Au moment où on perd toute une série de principes politiques clés, on commence à s'adapter au mode de vie des hommes politiques traditionnels. Non seulement, les fameuses entreprises sociales (le pouvoir économique depuis la base) n'ont pas permis un changement du niveau de vie de la population (comme en témoigne l'évolution du projet utopique original de Ciudad Segundo Montes), mais on assiste à un début de différenciation sociale, qui se pare idéologiquement des vertus de l'efficacité, mais qui, en fait, repose sur la pratique de la corruption. Face à cette différenciation, les travailleurs de ces entreprises ont commencé à s'organiser autour de leurs intérêts propres et évoquent la possibilité de former des syndicats. Ceci les a conduit inévitablement à poser la question : qui sont les patrons ? Ce sont les quatre ou cinq personnes dont le nom apparaît à la tête de toutes ces entreprises. Ce processus ne se reproduit pas à l'identique dans les cinq partis formant le FMLN, mais le problème reste posé pour tous.

Il n'y eut donc pas de redistribution de la richesse par l'une ou l'autre des deux voies prévues : ni par une modification du mode d'accumulation à travers la fin du pouvoir de l'oligarchie sur la terre, ni par la mise en pratique par les organisations révolutionnaires de projets économiques, qui auraient dû à l'origine représenter d'importants moyens d'auto-organisation.

« La tombe des Rouges »

Alors que le FMLN se présentait aux élections en essayant de convaincre les patrons qu'il avait changé, l'ARENA menait un discours très offensif qui obligea le Front à se faire tout petit, niant avoir le moindre rapport avec les modèles du FSLN ou de Cuba. Il fut ainsi tout à fait symbolique qu'à l'occasion de l'anniversaire de l'ARENA, tant Cristiani que Calderon aient rappelé avec beaucoup d'émotion la mémoire de Roberto d'Aubuisson, aient prononcé des discours viscéralement anticommunistes et aient chanté, euphoriques, l'hymne de l'ARENA, dont une strophe dit : «Le Salvador sera la tombe des Rouges.»

Il ne faut pas oublier que, pendant la campagne électorale, Heleno Hernan, Francisco Velis et notre très cher ami, Mario Lopez (6), furent assassinés, et qu'il y eut un attentat contre la camarade Martha Valladares (Nidia Diaz) — tous dirigeants exemplaires du FMLN. Ces actions montrent que les membres de l'ARENA sont disposés à donner raison à cette strophe.

Le résultat électoral a fait exploser les contradictions internes du FMLN avec une grande violence. Deux pôles différents se sont cristallisés : ERP et RN versus FPL, PC et PRTC. Derrière cette fracture, se cache une discussion jamais menée à bien et toujours remise à plus tard, et un bilan de la lutte au Salvador depuis 1979. Ainsi, avant d'essayer d'interpréter les manifestations actuelles de la crise, il est nécessaire de prendre en considération quelques aspects du passé.

La paix incontournable

A la suite de l'offensive de novembre 1989, impressionnante mais ayant échoué (l'une des opérations révolutionnaires les mieux organisées et les plus héroïques), les diverses forces composant le FMLN ont commencé à conclure à l'impossibilité de gagner la guerre grâce à un triomphe militaire. Cette conviction est devenue bien plus claire quand, immédiatement après cette offensive, le caractère procapitaliste de la chute des bureaucraties en Europe de l'Est s'est avéré patent. A ceci vinrent s'ajouter quatre événements en Amérique latine : l'échec de Lula au second tour de l'élection présidentielle au Brésil (malgré un nombre de voix impressionnant) ; l'invasion de Panama, qui eut un fort impact démoralisateur ; et, plus fondamentalement, la défaite électorale du FSLN et le début de l'isolement de la direction cubaine, produit de la chute de la bureaucratie soviétique. Comme si cela ne suffisait pas, début 1991, éclatait la guerre contre l'Irak.

Pour le FMLN, les possibilités politiques et économiques de continuer à faire la guerre étaient chaque jour plus complexes. Il ne faut pas l'oublier quand on prétend dresser un bilan de la révolution salvadorienne. A un moment, il semblait que la seule flamme révolutionnaire qui restait au monde était le FMLN. Ce rôle n'avait rien de facile pour une organisation qui représente le peuple du plus petit pays d'Amérique centrale.

Le FMLN a finalement choisi une voie plus compliquée et difficile que le maintien de la lutte armée : la transformation en force politique légale. L'idée de départ était qu'un processus comme celui du Salvador ne pourrait plus avancer autour d'une guérilla en perte de vitesse, sinon au risque de connaître une mutation similaire à celle des organisations armées colombiennes qui, après des décennies de guérilla, n'ont aucune possibilité de conquérir le pouvoir, et très peu de chances de se transformer en force politique ayant une influence sociale de masse, même si l'armée et le gouvernement colombiens sont incapables de les vaincre définitivement.

La signature des accords de Chapultepec visait alors à modifier profondément la scène politique, avec l'apparition d'un FMLN encore puissant et disposant d'une influence sociale lui permettant de construire un pouvoir civil légitime, qui défierait peu à peu le pouvoir de l'oligarchie. En tant que telle, cette possibilité n'était ni absurde ni fausse, mais le problème s'est situé ailleurs.

Les différentes explications des accords de Chapultepec, tout comme les projets sur la politique à suivre dans ce cadre nouveau, montrèrent dès le début qu'au moins deux visions des choses étaient en présence. D'un côté, celle très clairement exprimée par Villalobos, comme quoi les revendications fondamentales pour lesquelles ils avaient pris les armes en 1980 avaient été réalisées (7), et que l'on se trouvait face à un triomphe total de la révolution, mais qu'il s'agissait d'un nouveau type de révolution, qui ne s'achevait pas en séparant les familles salvadoriennes mais en les unissant. En bref, il s'agissait de la première révolution «civilisatrice», qui ne s'achevait pas par la destruction de l'appareil militaire adverse mais par la fusion des deux appareils militaires, de la première «révolution négociée» (sic). De l'autre côté, de manière très peu claire et avec beaucoup de contradictions, se trouvaient ceux qui pensaient qu'il ne restait pas d'autre issue à cause du changement des rapports de forces internationaux (FPL-PC-PRTC). Ils pensaient que les accords ne résolvaient pas une série d'aspects essentiels ayant motivé l'insurrection de 1980, mais qu'ils permettaient d'asseoir les bases de la construction

5) La Jornada, 18 avril 1994.

6) Ex-commandant du PRTC.

7) «Les demandes qui avaient conduit le FMLN à se soulever ont été satisfaites. On assiste, de fait, à une révolution, fondamentalement marquée par l'élimination de toutes les composantes du pouvoir dictatorial : dissolution de la Garde nationale, réduciton du nombre de militaires et sujétion de l'armée à la société civile. Tout ceci constitue un changement démocratique de grande ampleur. Nous, nous n'avions rien et nous n'avons pas fait de concessions. Peutêtre les avons-nous faites au niveau des idées, mais les concessions en matière d'idées dans la réalité du monde actuel et d'un point de vue programmatique, ce n'est pas ce qui manque». Joaquin Villalobos.

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d'un système démocratique, où les gens pourraient agir politiquement sans peur, ce qui, pensaient-ils, ouvrirait des possibilités d'organisation sociale inédites jusqu'alors.

Dans le même temps, chacun commença une théorisation permettant de justifier tous ces changements. Une fois de plus, ce fut Villalobos qui prit l'initiative et avança clairement une série d'idées très intéressantes. Il baptisa cela «le nouveau concept du pouvoir». Son point de départ était une critique totalement infondée et très méprisante des autres processus révolutionnaires : dans tous ces pays, on serait toujours parti d'une vision avant-gardiste, se concluant par la prise du pouvoir grâce à un coup de force au sommet uniquement déterminé par des aspects militaires. Il effaçait ainsi d'un trait de plume la signification de la construction des conseils ouvriers dans la Russie tsariste, les communes de la révolution chinoise, les comités civils des révolutions cubaine ou nicaraguayenne, etc. En fait, cette affirmation visait, c'est aujourd'hui très clair, à rejeter la stratégie du changement (la révolution comprise comme une modification de l'hégémonie du capital sur le travail).

Ces écrits rappelaient, correctement, que le pouvoir était une relation sociale et non la simple prise de l'Etat. Mais le problème vient du fait que cette relation sociale, qui doit indubitablement se nouer bien avant toute attaque de tel ou tel palais, doit trouver un débouché concret et spécifique, non seulement au niveau de la forme de gouvernement, mais bien plus fondamentalement au niveau de la logique de l'accumulation et de la distribution de la richesse sociale. Or, pour ce faire, la prise du pouvoir est indispensable (non par un groupe ou par une famille de groupes mais par cet immense réseau construit au préalable dans la société) pour changer la logique des priorités et des choix — il n'existe aucun exemple historique différent et aujourd'hui, au Salvador, nous en avons une confirmation supplémentaire, négative.

Dans cet ordre d'idées, Villalobos, d'une façon assez cynique pour ceux qui ont connu ces idées et ses écrits antérieurs, affirmait en 1991 : «Un autre problème vient du fait qu'ils ne séparent pas le marxisme du léninisme, qui prône la prise du pouvoir par méthodes qui, nous le savons, ne sont pas des plus pacifiques». Le problème ne réside pas dans la grossière réduction de la pensée d'un grand révolutionnaire, mais dans ce qui ce cache derrière : le renoncement à la prise du pouvoir (8).

Un accord de fond existait entre toutes les forces du FMLN sur les mécanismes de transition proposés, tout particulièrement en ce qui concerne leur but central, la transformation de l'Etat contre-insurrectionnel en Etat démocratique, et les divergences se situaient davantage par rapport au futur : les FPL, le PC et le PRTC n'ont pas abandonné l'idée d'une transformation révolutionnaire de la société. Leonel Gonzalez, dirigeant des FPL, le formulait ainsi : «Sans pouvoir politique, la construction d'une démocratie véritable et stable est impossible. En conséquent, le FMLN et les autres forces démocratiques et révolutionnaires veulent obtenir le pouvoir politique et guider la nation vers un système de paix, de démocratie et de justice sociale. C'est pourquoi le mouvement démocratique révolutionnaire s'engage à assurer le triomphe de la révolution politique et de la révolution sociale».

A cette époque déjà, il était évident que les différences à l'intérieur du FMLN iraient en s'approfondissant. La concrétisation de cette division passe par le processus de conversion à la social-démocratie de l'ERP et de la RN. Le problème essentiel de cette conception est qu'elle parle du Salvador comme s'il s'agissait de la Suède. Lors de ma discussion avec Medrano, celui-ci m'avait dit qu'il fallait changer les couleurs du FMLN, abandonner le rouge et le noir pour des couleurs plus...

Les secousses du 1er mai

Aujourd'hui, on comprend mieux ce qu'ils voulaient dire par «modernisation» du FMLN. Le lendemain de l'annonce publique de la suspension de leur siège de député et de leurs responsabilités au sein du Front des sept députés ayant voté avec l'ARENA et de Villalobos, ce dernier annonça : «Tant dans l'ERP que dans la Résistance nationale, nous voulons moderniser la gauche afin de l'adapter au système, et c'est pourquoi nous rejetons la logique contestataire et la confrontation. Ce qui vient de se passer c'est de la démocratie et encore plus de démocratie». Quant à Eduardo Sancho (ex-commandant de la RN, connu sous le pseudonyme de Ferman Cienfuegos), il déclara: «Pour la première fois, nous avons dit à la nation que nous sommes pour la démocratisation. (...) Dans les moments que vit ce pays, on ne peut avoir deux visages, il est nécessaire de débattre en prenant comme point de départ la démocratisation et l'accomplissement des accords de paix». (9)

Tel est le cadre où vient d'éclater la crise du FMLN. Le manque de discipline des sept députés de la RN et de l'ERP ne se résume absolument pas à un simple problème de statuts mais est fondamentalement politique. Ils cherchent à transformer le FMLN en force de pression sur le système oligarchique — en train de se renforcer depuis les accords. Pour cela, ils doivent cesser d'agir comme des guérilleros pour se moderniser et commercer à se comporter comme des yuppies.

guérilleros aux yuppies

Mais les escadrons de la mort, eux, continuent à suivre les même méthodes : le 19 mai, ils ont réalisé un deuxième attentat contre Nidia Diaz. A cette occasion, l'ex-commandante, aujourd'hui député, a déclaré : «Ils n'aiment pas qu'on les appelle escadrons de la mort, parce qu'ils portent des vestons et des cravates, mais ils sont là, intouchables». Il n'existe pas de meilleure description. Le problème est que d'autres, qui portent eux aussi des vestons et des cravates, ne sont plus les

Les escadrons ont su profiter de la division du FMLN : ils ont publié un tract signé Front révolutionnaire salvadorien (FRS, groupe apparu immédiatement après la signature des accords de paix, dont certains prétendent qu'il serait principalement composé d'anciens militants des différentes forces du FMLN) menaçant de mort Villalobos, Sancho, Ana Guadalupe et d'autres dirigeants de l'ERP et de la RN. Le FRS a immédiatement démenti, mais déjà, tant Villalobos que Sancho avaient fait des déclarations tonitruantes, qui ont évidement agrandi la brèche au sein du FMLN. Villalobos a affirmé : «Ces menaces résultent de l'attitude agressive et polarisée des dirigeants du PRTC, des FPL et du PC». Quant à Sancho, il déclara : «Il est temps que ces groupes [le FRS] cessent d'exister ». (10)

La situation ne pourrait pas être plus contradictoire au sein du FMLN. Il est d'ailleurs très difficile d'imaginer un FMLN sans fractures. En fait, une série de ruptures se sont produites au sein de pratiquement tous les partis. La plus importante a eu lieu dans l'ERP, dont un groupe conséquent de militants s'est organisé en tendance et demande maintenant à être reconnus comme sixième parti membre du FMLN. Ce courant a subi de très violentes attaques de la part des anciens commandants de l'ERP. Cela ne manque pas d'être significatif pour des gens qui s'élèvent

8) Cette volte-face de Villalobos à propos de la violence est la plus spectaculaire de toutes. Quand on connaît son passé, c'est un peu fort qu'il se permette, lui, d'accuser Lénine de militarisme.

9) La Jornada, 5 mai 1994.

10) La Jornada, 7 mai 1994.

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ANTE LA INTERVENCION IMPERIALIS contre l'autoritarisme marxiste-léniniste et appellent de leurs vœux à une société ouverte et participative, mais refusent d'accepter la moindre nuance en leur sein.

Nous n'avons pas uniquement commencé cet article en rappelant les divergences de

1980 pour souligner le degré de modification intervenu dans la politique de l'ERP.

Il ne faut pas oublier que, tant à propos de la formation de la première Junte de gouvernement (dominée principalement par les jeunes officiers), qu'ensuite lors des querelles dans la direction de l'armée, l'ERP a toujours pris position contre toute solution négociée. Tant lors de l'«insurrection» de Mejicanos à la fin 1979, comme à l'occasion de la condamnation de la RN en mai

1980, l'ERP fut le promoteur de la ligne de l'affrontement. La RN s'est séparée de la Direction révolutionnaire unifiée (DRU)

parce qu'elle avait décidé de prendre partie pour le colonel Majano au sein des débats de la

Junte. Majano, alors plus

CO haut dirigeant de l'armée, venait de décider d'incarcérer d'Aubuisson et lança un appel aux forces populaires dans le but d'isoler les secteurs les plus droitiers du gouvernement ; dans la pratique, il proposait la formation d'un gouvernement de centre-gauche. La RN décida de répondre à cet appel et fut immédiatement condamnée par la DRU comme putchiste, hégémonique et allant à l'encontre de l'unité.

De tout ceci, émerge une question :

que se serait-il passé si les forces de la

DRU avaient soutenu Majano contre

D' Aubuisson et Gutierrez ? Aurait-on obtenu plus qu'aujourd'hui, en évitant douze années de guerre et 75 000 morts?

J'insiste là-dessus, pas uniquement pour proposer une révision de l'histoire de la révolution, mais parce qu'il me paraît ignoble d'affirmer que les accords de Chapultepec synthétisent les objectifs de la guérilla salvadorienne, comme le prétend maintenant Villalobos, car un arrangement de ce type aurait pu être obtenu bien avant et sans verser tant de sang.

Il est évident que tel n'était pas le but de la révolution salvadorienne importante depuis la révolution mexicaine en ce qui concerne la participation massive à la guerre. Maintenant, chacun peut faire sien le paradigme social-démocrate, en pensant que ce dernier a encore quelque chose à voir avec une redistribution de la richesse. Ici se situe le problème central. Villalobos et Sancho nous parlent d'un modèle qui n'existe plus. La restructura-

FD

SALVAD

INTERNACONAL DES

EMEN

tion capitaliste en a non seulement fini avec les sociétés fermées et asphyxiantes de l'Europe de l'Est, que ces Messieurs jugeaient être «marxistes-léninistes», mais en a aussi terminé avec l'utopie réformiste

Les Nicaraguayens Tirado Lopez et Sergio Ramirez, Villalobos, Sancho et les secteurs de droite du Parti des travailleurs (PT) brésilien partagent, en dernière instance, la thèse de l'économiste brésilien Helio Jaguaribe : «Dans les pays latino-américains, l'unique démocratie viable est une social-démocratie de masse. Il est évident que le modèle social-démocrate (...) avec une économie de marché, comportant des programmes ou des plans sociaux conséquents qui accélèrent l'accès de masses importantes à un niveau de vie supérieur (...) constitue la meilleure formule pour répondre aux nécessités de ces pays». (11)

Ce modèle n'existe ni en France ni en

Espagne et est entré en crise en Suède, car il est absolument inefficace pour concurrencer le néolibéralisme sauvage. Et bien, ce modèle est encore moins viable dans des pays comme le Salvador ou le Nicaragua (en dernière instance, c'est ce que connut ce pays avec le sandinisme ; ceux qui prétendent que l'économie planifiée a échoué au Nicaragua n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils racontent ; c'est le modèle d'économie mixte, hautement keynésien, qui échoua). Comme nous l'avons déjà dit,

DE SOLID un projet alternatif est énorme, cependant, il sera toujours préfé-

CON EL 1 une optique visant à essayer de résoudre les problèmes majeurs des masses (les problèmes bibliques dont parle Erneste Mandel et, aujourd hui, Jacques Derrida).

La globalisation de l'économie a réussi à déréguler la force de travail, à accélérer le naufrage vers la misère de la majorité de la population mondiale, à accentuer le cynisme des anciens marxistes ou des anciens révolutionnaires, et elle a également rendu plus forte la relation entre les problèmes du

Rwanda, la lutte des indigènes zapatistes au Mexique ou la possibilité de maintenir l'espérance vivante au

Salvador en prenant comme point de repère à ce qui se passe à la Fiat de Turin. Derrida nous parle d'une nouvelle Internationale, celle des misérables et des pauvres,

(soit celle de la majorité de la planète) ;

nouvelle Internationale qui n'aura aucun avenir sans la lutte des travailleurs dans les pays impérialistes.

Mexico, mai 1994

11) Cité par J. Castañeda dans la Utopia desarmada.

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