On savait que les élections européennes auraient des répercussions dans tout l'Etat espagnol y compris en Euskadi. Les sommets de corruption atteints par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), le degré de polarisation parlementaire, les mouvements de protestations continuels, y compris syndicaux, laissaient prévoir ce qui est arrivé. Joxé IRIARTE «BIKILA»
Be résultat a constitué un véritable tremblement de terre politique, avec la chute probable du gouvernement socialiste. Ses effets n'ont pas finis de se faire sentir au Pays Basque. Le Parti socialiste basque (PSE-EE), qui il y a quelques mois avait le vent en poupe, a vu ses espoirs d'atteindre une majorité lui permettant de prendre la présidence du gouvernement autonome basque cruellement déçus. En effet, même si le PSE-EE avait très récemment pris ses distances vis-à-vis de la gabegie qui avait lieu au niveau de l'Etat espagnol et qu'il avait même progressé par rapport au passé, le niveau de discrédit atteint par le PSOE a fini par frapper gravement sa partie basque. Cela fait un an que le Parti socialiste basque s'est unifié avec ce qui restait de Euzkadiko Ezkerra (1). Les effets de la polarisation droite-gauche au niveau de l'Etat espagnol ajoutée à la fusion de ces deux organisations rendaient le PSOE majoritaire sur l'ensemble de l'Euzkadi et au second rang dans la Communauté autonome (2). Cette situation accentuée par un tournant plus «basquiste» du PSOE laissait penser qu'il détrônerait le Parti nationaliste basque (PNV) de la présidence du gouvernement de coalition (PNV/PSE/EE). Les résultats du 12 juin, en plus de réduire à néant les aspirations à la présidence, laisseraient même plutôt entrevoir la constitution d'un gouvernement où le Parti populaire (droite, PP) remplacerait le PSE
Le PP obtient par contre un succès impressionnant : ce parti de la droite nationaliste espagnole qui de force politique secondaire qu'il était devient pratiquement
PAYS BASQUE la troisième force de la Communauté basque très près derrière le PSE-EE, reprend en même temps la majorité absolue en Navarre. Si on additionne les résultats de ses deux composantes, il devient le premier parti d'Euzkadi et s'il maintient ce résultat aux prochaines municipales, il pourrait conquérir les mairies de Vitoria, San Sebastian et Pampelune soit trois des quatre plus grosses villes basques.
Le PNV garde ses positions et son hégémonie en Biscaye et dans sa capitale Bilbao. Il semble inamovible mais sa position y est chaque fois plus fragile compte de l'affaiblissement général du nationalisme basque, qui bien qu'étant toujours le mouvement politique hégémonique, souffre de profondes divisions internes et d'une érosion de sa capacité à dicter des comportements sociaux et politiques. Son processus de normalisation et d'adaptation aux règles du jeu de la démocratie espagnole lui causent des problèmes d'identité et de stratégie (3).
La question nationale
Bien que la montée de la Gauche Unie (IU) contrebalance un peu l'ascension de la droite traditionnelle — IU se place en troisième position en Navarre, devant Herri Batasuna (HB), et fait une entrée en force dans le panorama électoral basque — la gauche révolutionnaire basque a été durement frappée par la chute de HB qui, a perdu 40 000 voix et son unique député européen. IU progresse à la mesure de son succès dans le reste de l'Etat espagnol sans rien changer pour l'instant à sa faible réalité sociale et organisationnelle. De plus, son positionnement extérieur et sa distanciation par rapport à la lutte nationale basque, ses faibles capacités mobilisatrices, son implantation quasi nulle dans les différentes luttes politiques et sociales, l'empêchent d'être un facteur
1) Euskadiko Eskerra (Gauche basque) est une organisation aujourd'hui disparue, dont un courant a rejoint le PSOE et l'autre s'est «évanoui».
2) I faut rappeler que le sud d'Euzkadi, la portion du Pays Basque située dans l'Etat espagnol, est divisé en deux Communautés autonomes, le Pays Basque et la Navarre.
3) Dans la prétendue Communauté autonome basque, c'est le PNV qui est majoritaire tandis qu'en Navarre, c'est l'Union du peuple navarrais, une organisation similaire au PP quoique dans une version plus «régionaliste navarraise» que nationaliste espagnole.
3) Toutes les forces nationalistes qui soutiennent le statut d'autonomie ont toujours affirmé que c'était un pas en direction de la pleine souveraineté. Mais pour le PNV ce statut est devenu en une fin en soi au fur et à mesure que les critiques de résistance active et de création d'espaces de liberté.
Ce rôle reste rempli essentiellement par HB, et à un moindre niveau par Zutik
— qui a appelé à voter pour HB lors des européennes (4). De ce point de vue, ce revers électoral est grave. Il témoigne d'une perte de pouvoir d'attraction qui jusqu'alors semblait immuable malgré une évolution en dents de scie au fil des échéances électorales (les fluctuations restaient somme toute modestes). Cette fois, la baisse a été forte et significative.
La fidélité électorale, le fait que les électeurs serraient les rangs face à l'adversité étaient des caractéristiques de l'électorat de HB. Il faut se demander pourquoi il n'en a pas été de même cette fois, alors que cette campagne a justement été marquée par des attaques, des agressions et des basses manœuvres : arrestations de membres de HB, y compris de candidats accusés de collaborer avec l'ETA et finalement libérés faute de preuve, guerre d'intoxication avec de fausses bombes attribuées à l'ETA, etc. Il y a sans doute un problème de fond derrière tout cela : une situation objective défavorable aux formations ayant un profil radical, un étouffement et une lassitude pour des formes de lutte qui ne se renouvellent pas et surtout l'absence d'issue politique dans l'affrontement entre l'ETA et l'Etat espagnol. La frustration héritée de l'échec des négociations d'Alger (5), les coups portés à la direction de l'ETA, la fuite en avant dans la pose de bombes pour «témoigner» et surtout les effets de l'attentat du supermarché Hipercor, ont mis le mouvement nationaliste révolutionnaire dans une impasse d'où il est chaque jour plus difficile de sortir (6).
San Sebastian, 17 juin 1994 de l'indépendantisme s'amplifient. Il est difficile de savoir ce que pense la base de ce parti autrefois indépendantiste.
4) Zutik est l'organisation de gauche révolutionnaire basque issue de la fusion du Mouvement communiste et de la Ligue communiste internationaliste (section de la Quatrième internationale en Euzkadi).
5) En 1988, l'ETA et une délégation du gouvernement espagnol ont conclu un protocole d'accord pour ouvrir des négociations. Le gouvernement a unilatéralement modifié certaines parties du protocole et l'ETA a rompu les relations. Des secteurs de HB ont affirmé qu'il s'agissait là d'une erreur grossière et que l'occasion était irrémédiablement perdue.
6) Attentat réalisé devant un supermarché catalan en 1987, à partir duquel HB a commencé à perdre son capital de sympathiue dans le reste de l'Etat espagnol.