Les élections fédérales du 21 août 1994 si elles ont connu la plus forte participation et ont été les plus surveillées de l'histoire du Mexique, n'ont pas été démocratiques. Le candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) a de nouveau remporté les présidentielles tandis que le candidat de l'opposition démocratique, Cuauhtémoc
Cárdenas, termine troisième, bien en-deçà des résultats obtenus il y a six ans quand, au moyen d'une fraude massive, Carlos Salinas de Gortari était parvenu à s'imposer à la présidence.
'appareil d'Etat mexicain, avec sa machinerie de manipulation, d'intimidation, de corruption et d'exclusion des opposants, s'est donné à corps perdu pour que le candidat du PRI réalise un score inattendu. Avant les élections différents spécialistes avaient averti que les listes électorales, avec 47 millions d'inscrits, comportaient une marge d'erreur supérieure à 5 % (ce qui représente 2 350 000 électeurs). Par ailleurs, des milliers de personnes n'ont pas pu voter le 21 août sous prétexte qu'il n'y avait pas assez de bulletins de vote. Comme en 1988 quoique de façon plus subtile, le régime de parti d'Etat a fraudé avant les élections, se contentant de parachever son œuvre le jour du scrutin.
Se sachant sous haute surveillance, le pouvoir «priiste» a été plus prudent. Quelques heures après la fermeture des bureaux de vote, plusieurs médias contrôlés par l'Etat ont fait état de résultats officieux accordant au PRI plus de 50 % des suffrages ; seule une réaction immédiate de Cárdenas, annonçant à la presse qu'il ne permettrait pas une altération des résultats, les a contraints à changer leur fusil d'épaule. Finalement, les décomptes officiels donnaient dans un second temps 48 % à Ernesto Zedillo, condidat du PRI, soit deux points en dessous de la majorité absolue, fait inédit dans le pays.
Comme les résultats des élections parlementaires concordent avec les présidentielles, le pouvoir «priiste» jouira d'une marge de manœuvre institutionnelle considérable car aux voix de ses parlementaires s'ajouteront celles des représentants du Parti d'action nationale (PAN). Ce parti, assimilé à la droite conservatrice, a réussi à se placer en deuxième position dans ces élections et, sur le terrain économique n'a aucune divergence importante avec l'orientation mise en œuvre par le PRI au cours des dernières années. Dans ces conditions, le crétinisme institutionnel par-
Alfonso MORO lementaire va atteindre des sommets qui feront les délices des amateurs d'institutions bureaucratisées.
Si Zedillo a pu s'imposer avec près de 20 points d'avance sur son rival le plus proche, il devra compter avec l'addition que vont lui présenter les fractions et autres groupes de pressions du PRI qui ont été obligés de le soutenir à contre cœur. En effet, exception faite de son curriculum vita de technocrate, Zedillo ne peut compter sur aucune fraction de l'appareil pour l'appuyer dans les inextricables méandres de compromis et de faveurs sur lesquels repose la machine du parti Etat. Il sera, au moins dans un premier temps, tributaire de ces groupes de pression qui exigeront leur part du pouvoir. Cette situation de faiblesse relative à l'intérieur de son parti (et donc au sein de l'appareil d'Etat) explique que Zedillo a d'ores-et-déjà affirmé qu'il laissera son parti agir à sa guise et qu'il ne s'immiscera pas dans ses prises de décision. La volonté de prendre une plus grande autonomie vis-à-vis du PRI ne proviendrait donc pas d'un désir ardent de démocratie mais plutôt de sa position de faiblesse.
Cette dernière va peut-être amener le candidat «priiste» à inviter au sein de son cabinet des personnalités politiques extérieures au PRI, voire qui militent dans d'autres partis - et notamment le PAN — ce qui pourrait amener de l'eau au moulin de ceux qui s'enthousiasment toujours pour une «transition à l'espagnole».
Pour ce qui est de l'Alliance démocratique nationale qui, avec le Parti de la révolution démocratique (PRD) soutenaient Cárdenas les résultats sont évidemment amers et l'avenir immédiat est lourd d'interrogations. Dans une situation politique très défavorable, seule la conviction plus profonde doublée d'une grande imagination politique permettra de dépasser le sentiment de défaite suite aux élections. Bien que représentant l'alternative démocratique la plus claire à la continuité
«priiste», il est évident que Cárdenas et les forces qui l'appuyaient n'ont pas réussi à rompre la peur des incertitudes du changement qui s'est installé dans de vastes couches de la population — surtout depuis l'assassinat en mars 1994 de Donaldo Colosio, le dauphin initialement choisi par
A notre avis, cela a été déterminant dans le résultat final, d'autant plus que la scène sociale pré-électorale a été obscurcie par les enlèvements de plusieurs hommes d'affaires et par la campagne méthodique des grands médias qui martelaient qu'en cas de défaite du PRI, le pays sombrerait inéluctablement dans l'instabilité politique et sociale.
La crise politique nationale dans laquelle se sont déroulées les élections n'est pas résolue. Certes, le gouvernement va tenter de profiter de la situation pour désamorcer les foyers de résistance sociale qui se sont allumés le premier janvier 1994 suite au soulèvement des indiens zapatistes.
L'opposition démocratique peut compter sur le pouvoir d'attraction de la Convention nationale démocratique qui peut servir de base pour organiser une résistance sociale plus large au libéralisme effréné vers lequel tend le gouvernement. L'ampleur du coup porté l'oblige à s'appuyer plus que jamais sur les résultats de la Convention qui dispose d'une légitimité certaine. Cela permettra également de contrecarrer les pressions que le gouvernement ne manquera pas d'exercer sur l'Armée zapatiste de libération nationale.
La démocratie n'a pas remporté les l'élections mexicaines. Il faudra attendre une prochaine occasion pour qu'elle s'impose définitivement. En attendant, les effets de cette défaite se feront sûrement sentir tant à l'intérieur du pays que dans le reste du continent. *
23 août 1994