Des armes et des urnes
Be soulèvement zapatiste, initié le ler janvier 1994, a duré 13 jours. Dès l'aube de l'année nouvelle, des centaines d'insurgés, dont une écrasante majorité d'Indiens de différentes communautés du Chiapas, occupèrent sans tirer un coup de fusil plusieurs municipalités, parmi lesquelles San Cristobal de Las Casas. Après la surprise des premières heures, le président mexicain, Carlos Salinas de Gortari, ordonna à l'armée d'intervenir brutalement. Des dizaines de civils furent exécutés par les militaires et des villages furent l'objet de bombardement aériens.
Cette intervention suscita d'importantes mobilisations de masse notamment dans la capitale mexicaine. Salinas dut faire machine arrière et les zapatistes, de leur côté, comprirent qu'il leur serait impossible de pousser plus loin leur offensive. Néanmoins, les zapatistes n'ont pas déposé les armes. En juin 1994, après six mois de négociations, ils ont refusé de signer un accord de paix. Pourtant, pour arriver à un accord, le régime avait pris une série d'engagements non négligeables (certains sont en cours de réalisation : écoles, postes de santé, adduction d'eau et d'électrification, routes...). Les zapatistes ont refusé l'accord car ils avaient mis en avant comme objectif fondamental la fin du régime du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Depuis ils se renforcent et ils ont fait tache d'huile dans une douzaine d'Etats, des groupes de guérilla se développent rapidement. Les zapatistes sont devenus des acteurs politiques de premier plan. Avec leur action et leurs propositions à la nation, ils ont rouvert la voie à l'entrée en lutte de vastes secteurs de masse, ils ont accéléré la crise politique du régime. Faibles militairement face à la puissance de l'armée mexicaine, ils ont pris l'avantage sur le plan politique.
MExIQUE
La direction politique des zapatistes, le Comité clandestin révolutionnaire indigène (CCRI) exige une modification fondamentale du régime politique : la fin de la présence au pouvoir du PRI, une réforme de la constitution par la voie d'une constituante, la mise en place d'un véritable régime mettant en œuvre de profondes réformes structurelles pour satisfaire les besoins sociaux.
Les invités des zapatistes
Pour avancer dans ce sens, en juillet 1994, les zapatistes ont appelé à la réalisation d'une Convention nationale démocratique en précisant qui devait être invité et qui ne devait pas l'être : «Sont invités ceux qui luttent ou veulent lutter pour un changement démocratique. Ceux qui ne veulent pas un changement démocratique ne sont pas invités. Sont invités ceux qui veulent un changement démocratique pacifique. Ceux qui pensent qu'on obtiendra le changement démocratique uniquement par la lutte armée ne sont pas convoqués. Sont invités ceux qui sont d'accord d'essayer cette voie démocratique y compris par le biais des élections. Ceux qui ne sont pas d'accord d'essayer la voie électorale ne sont pas convoqués. Sont invités ceux qui sont convaincus de la nécessité d'un gouvernement de transition (...), d'une nouvelle constitution. Sont invités ceux qui reconnaissent que le parti-Etat est le principal obstacle à la transition démocratique. Ceux qui ne voient pas ainsi ne sont pas invités...»
A la suite de l'appel des zapatistes, près d'un millier d'organisations sociales et politiques de tout le pays ont préparé minutieusement la position qu'elles défendraient lors de la Convention. Des dizaines de milliers de militants ont participé à ce processus et ont élu leurs délégué(es) (5 par organisation sociale, 10 par parti politique).
Ensuite les délégués se sont réunis dans chacun des 32 Etats mexicains. A lui seul le congrès du district fédéral (Mexico) a rassemblé près de mille délégués en deux sessions.
Le 5 août plus de 5 000 sont arrivés à San Cristobal de las Casas afin d'officialiser leur accréditation auprès de la commission nationale organisatrice de la Convention.
Le 6 août, les délégués se sont répartis en cinq grands groupes de travail (de plus de 1 000 délégués chacun) qui ont siégé en moyenne une dizaine d'heures afin de se prononcer sur différentes propositions surgies des congrès des Etats ou avancées par des organisations sociales et politiques y compris l'Armée zapatiste.
Le lendemain, dès 5 heures du matin, les participants ont pris d'assaut les 232 autobus qui, au bout d'une odyssée de 20 heures environ, allaient arriver deux cents kilomètres plus loin au lieu de la Convention. Après avoir entendu les motions adoptées majorité contre minorité (les motions minoritaires étaient également lues) par les cinq groupes de travail qui s'étaient réunis l'avant veille à San Cristobal, la Convention passa aux votes. Elle ratifia presqu'à l'unanimité les motions majoritaires appelant à participer activement aux élections et à voter contre le PRI, décidant de lancer un large mouvement de résistance civile en cas de fraude, présentant un cahier de revendications aux différents candidats à la présidence, exigeant la révision de tous les traités internationaux (traité de libre commerce comme accords sur la dette extérieure), optant pour une nouvelle constitution qui devrait être élaborée par une Constituante.*
Eric Toussaint le 20 août 1994