Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

L'Arche de la jungle

Inprecor n° 383, septembre 1994 · p. 5-6 · 2 092 mots

Mexique

Nous publions ci-dessous de large extraits de l'adresse du sous-commandant Marcos à la Convention démocratique. DOCUMENT

P ar ma voix parle la voix de

l'Armée zapatiste de libération nationale(EZLN), Aguascalientes (1), Chiapas, une caserne, un bunker, une fabrique d'armes, un centre d'entraînement militaire, un dépôt d'explosifs. Aguascalientes, Chiapas, l'Arche de Noé, la Tour de Babel, le navire sylvestre de Fitzcarraldo, le délire du néozapatisme, le bateau pirate. Le paradoxe anachronique, la tendre folie des sans visage, la folie d'un mouvement civil en dialogue avec un

Aguascalientes, Chiapas, efforts communs des civils et des militaires, efforts communs pour le changement, efforts pacifiques des gens armés. Avant Aguascalientes, ils disaient que c'était la folie, (...) qu'aucune personne sensée n'allait répondre à l'appel d'un groupe rebelle, proscrit par la loi (...)

Avant Aguascalientes, ils disaient qu'il restait trop peu de temps, que personne ne se risquerait à s'embarquer dans un projet qui, comme la Tour de Babel, annonçait son échec au moment et au lieu même où il était décidé. (...)

Avant Aguascalientes, ils disaient que les insurmontables différences qui nous séparaient et nous faisaient nous affronter les uns contre les autres, nous empêcheraient de nous diriger vers un même objectif. (...)

Avant Aguascalientes, ils disaient qu'ils n'y aurait pas de danger, que la rencontre pour un dialogue entre un groupe de hors-la-loi et une masse informe, désorganisée et fragmentée jusqu'au microcosme familial, la dénommée société civile, n'aurait aucun écho ni cause commune, parce que la dispersion réunie ne peut que déboucher sur l'immobilité.

Avant Aguascalientes, ils disaient qu'il ne fallait pas s'opposer à la tenue de la Convention nationale démocratique, parce qu'elle avorterait d'elle-même, qu'il était inutile, même, de la saboter ouverte-

NO

ment, qu'il était préférable qu'elle crève de l'intérieur, et qu'ainsi l'on verrait au Mexique et dans le monde entier que les non-conformistes étaient incapables de se mettre d'accord entre eux, et que pour cette raison ils étaient incapables de présenter un projet de société meilleur que celui que la révolution institutionnalisée et stabilisée offrait.

C'est sur cela qu'ils tablent, c'est pour cela qu'ils ont laissé cette conférence se réunir, c'est pour cela qu'ils ne vous ont pas empêchés de venir jusqu'ici (...)

Avant Aguascalientes, nous disions que le temps ne manquait pas, que (...) l'échec aurait eu lieu dans une mauvaise tentative, dans le fait de s'asseoir et de voir comment se dressait la Tour, comment elle s'arrêtait et comment elle s'écroulait. Dans le fait de s'asseoir pour voir comment l'histoire allait rendre compte, non de la Tour, mais de ceux qui se seraient assis pour attendre son échec (...)

Avant Aguascalientes, nous disions que les différences qui nous divisent et nous confrontent les uns contre les autres ne nous empêcheront pas de nous diriger vers un même objectif (...). Le système de parti d'Etat et les absurdités qui trouvent en lui validité et institutionnalité. La dictature héréditaire, la lutte pour la démocratie, la liberté et la justice qualifiée d'impossible et d'utopique, (...) la misère et l'ignorance comme vacation historique des dépossédés, la démocratie lavée aux détergents importés et à l'eau des tanks anti-émeutes. Avant Aguascalientes, nous disions qu'il n'y avait pas de problème, que l'appel à un dialogue entre ceux qui n'ont pas de visage et qui sont armés et ceux de la société civile qui n'ont pas de visage et qui sont désarmés, trouveraient cause commune, que la dispersion réunie et le dialogue peuvent provoquer un mouvement qui tournera, enfin, cette page de honte dans l'histoire mexicaine.

Et avant Aguascalentes, nous disions qu'il ne fallait pas s'opposer à la tenue de la CND parce qu'elle serait ni plus ni moins qu'une célébration, la célébration de la peur vaincue, du premier pas titubant et offrant la possibilité à la nation d'un «ça suffit» qui n'a pas seulement une voix indienne et paysanne, mais un «ça suffit» qui additionne, qui multiplie, qui reproduit, qui triomphe (...). C'est pour cela que des milliers d'hommes et de femmes au visage masqué, indiens en leur immense majorité, ont levé cette tour (2), la tour de l'espoir, c'est pour cela que nous laissons de côté, pour un temps, nos fusils, notre rancœur, notre douleur pour nos morts, notre conviction guerrière, notre option armée, c'est pour cela que nous construisons ce lieu pour une réunion qui, si elle réussit, sera le premier pas pour nous nier en tant qu'alternative. C'est pour cela que nous dressons Aguascalientes, siège d'une réunion qui, si elle échoue, nous obligera de nouveau à mener en avant et avec feu le droit de chacun à une place dans l'histoire. (...)

C'est pour cela que nous espérons que la maturité et la sagesse vous amènent à découvrir que l'ennemi principal, le plus puissant, le plus terrible, n'est pas assis ici, entre vous. C'est pour cela que nous nous dirigeons avec respect à cette CND pour demander au nom de tous les hommes et de toutes les femmes, de tous les enfants et vieillards, de tous les vivants et les morts de l'EZLN de ne pas donner raison à ceux qui prédisent l'échec de cette convention. Cherchez, trouvez ce qui nous unit, parlez

1) Aguascalientes est le nom du lieu de réunion de la Convention démocratique

2) 600 guérilleros zapatistes ont travaillé 14 heures par jour durant 28 jours pour construire au milieu de la forêt un amphithéâtre pouvant recevoir 8 000 personnes, 20 grandes cases pour l'hébergement, des installations sanitaires, des cuisines et une bibliothèque.

Page 6

vrai, n'oubliez pas les différences qui nous séparent, et qui avec plus de fréquence qu'il n'est souhaitable, nous confrontent les uns aux autres, mais mettez-les de côté un moment, quelques heures, les minutes suffisantes pour découvrir l'ennemi commun. Cela nous vous le demandons très respectueusement, ne trahissez pas vos idéaux, vos principes, votre histoire, ne vous trahissez pas (...).

L'EZLN participe à cette CND avec 20 délégués, avec un vote pour chacun, nous voulons ainsi que deux choses soient claires, la première c'est notre engagement total dans la CND, la deuxième est notre décision de ne pas imposer notre point de vue, nous avons aussi repoussé toute possibilité de participer à la présidence de la CND, cette convention est celle de la recherche pacifique du changement, elle ne doit en aucune façon être présidée par des gens armés, nous vous remercions de nous donner un lieu, un de plus parmi vous tous pour transmettre notre parole.

Nous voulons dire, pour quiconque en doute, que nous ne nous repentirons pas de nous être levés en armes contre le gouvernement suprême, nous réitérons qu'ils ne nous ont pas laissé d'autre recours, que nous ne renions pas notre option armée ni nos visages masqués, nous ne plaignons pas nos morts, nous sommes fiers d'eux et nous sommes disposés à offrir plus de sang et plus de morts si cela est le prix à payer pour obtenir un changement démocratique au Mexique. Nous voulons dire que nous restons impassibles devant les accusations d'être des adeptes du martyr, d'être des bellicistes, (...) bien des questions se sont posées avec la perversité inquisitoire de ceux qui cherchent à confirmer leur supposition, que veulent donc prétendre les zapatistes avec cette CND, qu'espèrent-ils de cette convention ? Un traitement civil, répondent certains, les huit colonnes dans la presse internationale, argumentent d'autres, une justification pour leur effort belliciste disent certains, un aval civil pour la guerre avance-t-on ailleurs (...).

Aujourd'hui, devant cette CND, l'EZLN répond à la question, qu'attendent les zapatistes de la CND ? Pas un bras civil qui prolonge le sinistre bras de la guerre jusqu'aux moindres recoins de la patrie, pas une quelconque publicité journalistique qui réduit la lutte pour la dignité à une note laconique à la une, pas des arguments pour redorer notre blason de feu et de morts, pas une plate-forme pour des calculs politiciens, de groupes ou de sous-groupes de pouvoir, pas l'honneur douteux d'être l'avant-garde historique (...) pas la désignation d'un gouvernement intérimaire, pas la rédaction d'une nouvelle constitution, (...) pas l'aval pour un candidat à la Présidence de la République de la douleur et du conformisme, pas la guer-

Mais oui pour le lancement d'un projet plus grand que celui d'Aguascalientes, oul à la paix avec dignité, oui à un plus grand effort pour un changement démocratique qui comprend la liberté et la justice pour la majorité des oubliés (...) Nous attendons de cette CND l'occasion de chercher et de trouver une personne à qui nous remettrons ce drapeau (2), le drapeau que nous retrouvons seul et oublié dans les palais du pouvoir, le drapeau que nous arrachons avec notre sang de la prison des musées, le drapeau que nous protégeons jour et nuit, celui qui nous a accompagnés dans la guerre et que nous voulons avoir dans la paix, le drapeau que nous remettons à cette

Oui à la lutte pour que tous les mexicains se réapproprient leur drapeau, pour qu'il redevienne le drapeau national, votre drapeau camarades. Nous espérons de cette CND l'organisation pacifique et légale de la lutte, la lutte pour la démocratie, la liberté et la justice, la lutte armée que nous nous sommes vus obligés de mener le visage masqué, nous attendons de cette CND la vraie parole, la parole de la paix, mais non la parole du défaitisme dans la lutte pour la démocratie, la parole de la paix, mais non la parole du renoncement à la lutte pour la liberté, la parole de la paix, mais non celle de la complicité pacifisciste avec l'injustice. Nous espérons de cette CND la capacité de comprendre que le droit de s'appeler représentative des sentiments de la nation ne résulte pas des votes ou des consensus, mais plutôt de quelques chose qui doit se gagner dans les quartiers, dans les bidonvilles, dans les colonies, dans les communautés indiennes, dans les écoles et les universités, dans les usines, les entreprises, dans les centres de recherches scientifiques, dans les centres culturels et artistiques, dans tout les recoins de ce pays. (...) Nous espérons, enfin, de cette CND un appel collectif à lutter pour ce qui nous appartient, pour ce qui est la raison et le droit des bonnes gens (...).

Ce n'est pas notre temps, ce n'est pas l'heure des armes, nous nous mettons de côté, mais nous ne partons pas, nous attendons le jour où l'horizon s'ouvrira et où nous ne serons plus nécessaire, nous attendons de cette CND (...) l'occasion de retourner sous la terre avec la dignité du devoir accompli. L'occasion de retourner au silence, à la nuit qui nous a vu jaillir (...) l'occasion de disparaître de la même manière que nous sommes apparus, à l'aube, sans visage, sans futur. L'occasion de retourner au fond de l'histoire, du rêve,

On a dit avec erreur que les zapatistes se sont donnés un délai avant de reprendre la guerre, que si le 21 août les choses ne se passent pas à notre goût, la guerre recommencerait. Ils mentent, personne, et encore moins les zapatistes, ne peut imposer des délais et des ultimatums au peuple mexicain. Pour l'EZLN, il n'y a de délais que ceux déterminés par les mobilisations civiles et pacifiques. C'est à elles que nous nous soumettons jusqu'à disparaître en tant qu'alternative. Le retour à la guerre ne viendra pas de nous. (...)

Le Comité révolutionnaire indigène clandestin (CCRI), Commandement général de l'EZLN, vous a remis Aguascalientes pour vous réunir et vous consacrer, non à l'immobilité, non au scepticisme (...) mais pour discuter et préparer l'organisation civile, pacifique, populaire et nationale de la lutte pour la démocratie, la liberté et la justice. Le CCRI-CG de l'EZLN vous remet maintenant le drapeau national, pour vous souvenir de ce qu'il représente, Patrie, Histoire et nation, et vous engager à ce que cela signifie, démocratie liberté et justice.

Salut frères conventionnistes. C'est pour vous que s'est dressée Auguascalientes. C'est pour vous que s'est construit, au milieu d'un territoire en armes cet espace pour une paix avec dignité et justice.

Merci beaucoup. Démocratie, liberté, justice.*

Août 1994

3) Les zapatistes ont comme bannière le drapeau mexicain, Marcos a remis ce drapeau à Rosario Ibarra, dirigeante historique du mouvement contre la répression. Elle a été à deux reprises en 1982 et 1988 candidate à la présidence du Mexique présentée par le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, section mexicaine de la Quatrième internationale). Elle a siégé comme députée indépendante dans le groupe parlementaire du PRT de 1982 à 1988. Elle devrait être à nouveau élue comme députée le 21 aoüt 1994 en tant que candidate indépendante présentée par le Parti de la révolution démocratique de Cardenas.

Une erreur sur cette page ?