Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAÏTI

L'ombre du Panama

· Inprecor n° 383, septembre 1994 · p. 7-10 · 3 831 mots

Amérique centrale États-Unis

Bill Clinton va bientôt devoir prendre une décision concernant une éventuelle invasion d'Haïti. Le président Jean-Bertrand Aristide, qui déclarait ne souhaiter qu'une «opération chirurgicale», pousse néanmoins dans ce sens. Le 31 juillet, les Etats-Unis ont obtenu le feu vert du Conseil de sécurité des Nations unies. Comme la France au Rwanda, ils sont autorisés à mener quand ils le voudront une intervention militaire en Haiti. L'invasion du Panama fut condamnée par l'assemblée générale des Nations unies. Celle d'Haïti a reçu d'avance la bénédiction de la prétendue «communauté internationale». Arthur Mahon

U n homme a beaucoup fait

pour permettre ce vote. Il s'agit du président de la vendredi 29 juillet, il fit déposer une lettre au bureau du secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros Ghali. Il y affirmait que «le moment est venu pour la communauté internationale, partie prenante de l'accord de Governors Island, d'entre-prendre une action prompte et décisive, sous l'autorité des Nations unies, en vue d'en permettre l'application intégrale». L'accord de Governors Island avait été cosigné un an plus tôt par le président Aristide et le général Cédras. Il prévoyait notamment le retour du président à la date du 30 octobre 1993. On sait ce qu'il en fut.

La lettre d'Aristide arrivait à un moment bien précis. Lors d'une première discussion au Conseil de sécurité, la résolution présentée par les Etats-Unis avait été l'objet d'un âpre débat. Elle ne put être votée le jour prévu. Le vote fut repoussé au dimanche. Entretemps, la lettre d' Aristide, écrite sans doute à la demande de Washington, était arrivée. Elle donnait à la résolution la légitimité qui lui manquait.

HAM Le sens à donner à son message fut confirmé ensuite par une lettre sans ambiguité adressée par Fritz Longchamp, le représentant d'Haiti à l'ONU, au président du conseil de sécurité. Il désirait lui «faire part de l'accord du gouvernement du président Jean-Bertrand Aristide au projet de résolution S/1994/904 que le Conseil de Sécurité examinera à sa prochaine réunion». Parler de «gouvernement du président Aristide» était une manière bien hypocrite de désigner Aristide lui-même. En effet, le seul «gouvernement» auquel Longchamp pouvait faire référence était celui de Robert Malval, démissionnaire depuis le mois de décembre. Cependant, en dépit du soutien d'Aristide, la Chine et le Brésil s'abstinrent sur la résolution. Le vote du Brésil, qui siège actuellement au conseil de sécurité à titre de membre non permanent, reflétait l'hostilité de la majorité des Etats d'Amérique latine et de la Caraibe.

A la fin de l'année 1993, Aristide avait commencé, de manière inquiétante, déclarer qu'une intervention militaire serait bien accueillie par la population. Il ajoutait aussitôt que la constitution haitienne lui interdisait de la demander. Il alla beaucoup plus loin lors d'un entretien accordé le 2 juin 1994 à Howard French, un journaliste du New York Times. Tout en répétant que la constitution haïtienne l'empêcherait de demander une intervention étrangère, il déclara, écrit French, que «les Etats-Unis devraient "s'engager vers une action chirurgicale" qui réussirait en quelques heures à chasser les dirigeants militaires».

Selon French, Aristide «fit référence à l'intervention américaine menée au Panama en 1989 pour chasser le dictateur militaire Manuel Antonio Noriega» et ajouta : «Haïti n'est pas le premier cas. Lorsque les choses se passaient ainsi dans un autre pays, on faisait quelque chose. Pourquoi pas en Haïti? ».

Le 26 décembre 1989, quelques jours après l'invasion du Panama, Aristide s'était montré bien plus lucide lorsqu'il fut interrogé au micro de Radio Haïti Inter . Il déclara alors : «Nous vivons encore la même ère d'esclavage : le prestige national est foulé aux pieds; il importe donc de le reconstituer. Ceux d'entre nous qui s'étaient accoutumés à ramper aux pieds d'une petite clique ou de valets de l'impérialisme doivent cesser de le faire, regarder ce qui se passe actuellement au Panama où les Américains oppriment le peuple organisant la résistance. Quand on pense que les yankees avaient déjà occupé militairement notre sol et qu'il se pourrait bien qu'ils y retournent cette fois-ci ouvertement, eh bien on peut dire que, si l'on ne garde pas son prestige, le pire peut adve-

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nir». Après sa déclaration en faveur d'une «action chirurgicale» le 2 juin 1994, Aristide prit des positions contrastées. Le même jour, il déclara: «Je ne vais pas perdre de temps en précisant le type d'action nécessaire, car la communauté internationale sait comment faire». Par contre, lors d'une conférence à Managua, puis lors d'une interview à Washington, il fit savoir que «Jamais, jamais, jamais, je n'accepterai de revenir au pouvoir grâce à une invasion (...) Je suis contre une occupation étrangère».

De funestes précédents

Ces positions ne sont contradictoires qu'en apparence. Il a développé son projet lors d'une réunion de l'OEA le 6 juin. Pour lui l'action «rapide et déterminée» s'arrêterait une fois que le pouvoir militaire serait éliminé. L'accord de Governors Island pourrait alors être appliqué à nouveau. Les forces ayant participé à l'opération «chirurgicale» seraient remplacées par la Mission des Nations unies en Haïti (MINUHA) prévue par l'accord de Governors Island, et qualifiée alors de mission de «coopération technique». Et lui-même pourrait alors revenir. Dans ce schéma théorique, il n'y a, semble-t-il, pas place pour une «invasion» ou une «occupation». Malheureusement, l'idée d'une division américaine s'abattant sur le quartier général des forces armées d'Haïti, pour enlever Cédras et ses amis, et repartant aussitôt, telle une nuée d'anges bienfaiteurs, est une pure utopie. Et citer l'exemple sanglant du Panama est particulièrement malvenu à ce

Même s'il dit ne pas percevoir de communauté de «sentiments», Aristide prétend constater l'existence d' «intérêts mutuels» avec les Etats-Unis . «Si j'étais capable d'intervenir seul, je le ferais» dit-il. «Si les Etats-Unis pouvaient agir seuls, ils le feraient aussi. Mais nous devons avancer de concert», conclut-il. réseaux militants encore actifs sur le terrain, savent bien, quant à eux, qu'une intervention américaine serait désastreuses. Non seulement à cause de ses effets sur le long terme, mais aussi parce que l'action menée concrètement par les services américains en Haïti depuis le coup d'Etat vise à les anéantir. Ils le constatent tous les jours. Ils connaissent les pratiques de l'ambassade américaine. Ils savent que les services américains collaborent avec les militaires haitiens et les civils à leur solde. Sous couvert de préoccupations humanitaires, les Etats-Unis ont ouvert en Haïti trois bureaux où il est possible de faire une demande d'asile. Or ce programme est supervisé par des spécialistes de la «contre-insurrection» qui ont fait leur preuves en Amérique latine et au Vietnam. L'un d'eux a mis en place en Colombie une base de données informatique pour lutter contre «les subversifs, les terroristes, et les trafiquants de drogue». Un autre, rescapé de l'armée nazie, a travaillé pour Somoza jusqu'en 1979. Les interrogatoires des candidats au statut de réfugié politique permettent aux services américains de disposer d'une radiographie détaillée du mouvement populaire et démocratique. Sur cette base, des cadres d'organisations populaires ont reçu la visite, dans le meilleur des cas, de fonctionnaires américains leur proposant un visa pour les Etats-Unis afin qu'ils cessent leurs activités et, dans le pire, de militaires ou de civils venus les arrêter. Une intervention américaine permettrait aux services américains de décupler leurs activités. Nombre de militants des organisations populaires risquent d'être assassinés lors de prétendus affrontements armés. Un officier l'a d'ailleurs avoué au journal Newsday : «Ces gens qui s'entraînent ne vont pas essayer de combattre les EtatsUnis. Ils vont fuir avec leurs armes et les utiliser contre qui ? Contre Lavalas». (8 août 1994). Déjà lors de l'invasion du Panama, les militaires américains disposaient de listes de personnes à liquider. Les Etats-Unis souhaiteraient pouvoir réformer l'armée haïtienne et mettre au pas une oligarchie incapable de se doter d'un pouvoir stable. Mais leur intérêt premier est de réduire au silence le peuple haïtien. Aristide s'est brûlé les doigts en essayant de conclure une «alliance tactique» avec certains secteurs de la bourgeoisie, puis un «mariage» avec l'armée haïtienne. Il continue dans la même voie en croyant pouvoir trouver une convergence d'intérêts avec l'impérialisme.

Bérets verts

La résolution du Conseil de sécurité du 31 juillet déclare prendre bonne note des lettres d'Aristide et de Longchamp des 29 et 30 juillet. Cependant, ce qu'elle prevoit n'a pas grand chose a voir avec lopération «chirurgicale» de quelques heures qu'Aristide avait recommandée au mois de juin. C'est ainsi que la force multinationale «constituée par des Etats membres» (lire : par les Etats-Unis) est autorisée à «utiliser tous les moyens nécessaires» non seulement «pour faciliter le départ d'Haïti des dirigeants militaires (...) et le prompt retour du président élu», mais aussi pour «instaurer et maintenir un climat sûr et stable qui permette d'appliquer l'accord de Governors Island». Cette force multinationale ne partira, dit la résolution, que lorsque deux conditions seront satisfaites : «lorsqu'un climat stable et sûr aura été instauré et que la MINUHA sera dotée d'une structure et d'effectifs adéquats pour assurer la totalité de ses fonctions». Quels seront donc les fonctions et les effectifs de la MINUHA ? Selon l'accord de Governors Island, elle doit apporter une «assistance pour la modernisation des Forces armées d'Haïti et la création d'une nouvelle force de police». En juillet 1993, Aristide demanda à Boutros Ghali qu'elle comporte 1 000 personnes. En septembre, le conseil de sécurité décida d'en envoyer 1 300. La résolution du 31 juillet prévoit maintenant de porter à 6 000 ses effectifs militaires. Boutros Ghali a même proposé 15 000 soldats dans un de ses rapports. Quant aux fonctions attribuées à la MINUHA, elles sont assez différentes de celles qui avaient été décidées antérieurement. Certes, elle devra encore «professionnaliser les forces armées haïtiennes et créer une force de police séparée». Mais elle sera également chargée, et là c'est nouveau, de «maintenir les conditions sûres et stables créées durant la phase multinationale et d'assurer la protection du personnel international et des installations essentielles». Les Etats-Unis, qui sont l'auteur de la résolution, tiennent tellement à ces «conditions sûres et stables» qu'on peut tout en craindre ! Par contre il n'est plus prévu que la MINUHA comporte d'unité du génie, destinée à construire des routes et des écoles, comme l'annonçait la résolution de septembre 1993. En effet, il n'est maintenant plus besoin de prétexte pour justifier la présence de nombreux soldats nord-américains...

La tâche de la MINUHA doit s'achever au plus tard en février 1996, c'est-àdire au moment où Aristide finira son mandat. Mais les prétextes ne manqueront pas, si nécessaire, pour justifier le maintien de troupes nord-américaines. Ainsi, il est probable que la «professionnalisation» des forces armées ne sera pas achevée à cette date. Or des recherches menées par plusieurs organismes, tels que le Haïti anti intervention committee de New York, montrent que déjà l'année dernière il était prévu que la formation de l'armée et de la police soit assurée pour l'essentiel non par la MINUHA, mais dans le cadre d'un programme bilatéral Etats-Unis/Haïti. L'accord de Governors Island et les résolutions de l'ONU qui ont suivi ne prévoyaient pas un tel programme, mais ils ne l'interdisaient pas non plus ! C'est ainsi que cette formation devait être notamment fournie par les Bérets verts (une unité des Forces spéciales), l'ICITAP (Programme d'aide à la formation en recherche crimi-

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nelle internationale) et l'IMET (Programmes de formation et d'entraînement militaire internationaux). Selon le mensuel Soldiers of fortune («mercenaires»), qui est très bien renseigné, «les Forces spéciales ont entraîné plus de 50 000 Vietnamiens, et des militaires au Salvador, au Honduras et au Guatemala. Ils sont au Koweit. Ils travaillent avec la CIA». L'ICITAP a notamment formé la police du Salvador, du Guatemala, de la Colombie, de la Bolivie, du Panama. L'IMET finance notamment la fameuse Ecole des Amériques, par où sont passés des centaines d'officiers Haïtiens tels que le colonel Michel François, chef actuel de la police. Voici les institutions qui doivent permettre de «professionnaliser» et de «moderniser» l'armée et la police haïtiennes !

Cynisme

Le soutien apporté par Aristide à une intervention américaine témoigne de son évolution politique. Il aura beau se revendiquer, dans son style particulier, d'une «diplomatie qualitative» qualifiée de «rebelle aux diktats impérialistes», il n'empêche qu'il vient sans doute de franchir un point de non retour. En fait, ce n'est pas la première fois qu'Aristide adopte une position sans principe, en contradiction avec des convictions anti-impérialistes. Le 25 septembre 1991, quelques jours avant le coup d'Etat, il fit son premier discours devant l'assemblée générale des Nations unies. Il loua la manière dont «l'ONU a su démontrer sous la houlette de Monsieur Javier Perez de Cuellar qu'elle pouvait être efficace dans la solution des conflits pourvu qu'on lui en donne les moyens». Pour illuster son propos il se référa notamment à «la façon dont l'ONU a su réagir, conformément à sa charte, quand l'un des Etats qui la composent a été si cruellement agressé le 2 août 1990 par l'Irak». Il souligna que «la manière dont le conflit a été géré a certes suscité des réserves légitimes» mais que «toutefois, le rôle de l'Organisation n'a aucunement été mis en question». Aristide faisait encore preuve de nuance. Il abandonna toute décence lors d'un discours prononcé à l'ONU le 28 octobre 1993. Commençant ses propos par une série de remerciements, il déclara : «Je ne saurais oublier tous les autres amis qui nous sont si chers, tels ceux de l'Amérique, de l'Europe, de l'Asie qui nous ont réservé un accueil si chaleureux. Nous pensons entre autres, à la République de Chine (Taïwan) qui retrouvera sa place, souhaitons-nous, au sein de la grande famille des Nations Unies». Abusant de son prestige international, Aristide se faisait le porte-parole de Taïwan au sein de l'ONU, à l'instar d'autres chefs d'Etat qui se prostituent contre quelques poignées de dollars. Au mois d'août 1992, il avait déjà conduit une délégation d'une dizaine de personnes à Taïwan, où il avait cru bon d'aller s'incliner devant le panthéon à la gloire de Chiang Kai Chek. Le dictateur Prosper Avril, à la recherche d'aides financières et de soutiens internationaux, avait fait de même en 1990.

Aristide a été élu président parce qu'il apparaissait comme un homme de principes, qui refuse de transiger avec les puissants. Il n'a pas su montrer les mêmes qualités sur la scène internationale. Dans ce

Oil s'est comporté en grande mesure à l'image des présidents de tous les pays du monde, avec le cynisme qui les caractérise. C'est ainsi que pendant des mois, il n'a pas élevé la voix devant le sort que Clinton réservait aux réfugiés haitiens, interceptés en mer par les garde-côte nord-américains et renvoyés à leurs bourreaux. Lorsque Clinton sembla l'abandonner à la fin de l'année 1993, et que les pressions se multipliaient pour qu'il partage le pouvoir avec les putschistes, Aristide convoqua une conférence à Miami à la mi-janvier sur le thème «Démocratie en Haîti : la solution à la crise des réfugiés». Il répondait ainsi au projet de conférence nationale de réconciliation que son ministre, Robert Malval, essayait d'organiser avec le soutien enthousiaste de Washington et la bénédiction du Vatican. Avec la conférence de Miami. Aristide utilisait la question des réfugiés comme un moyen de pression sur Clinton. Ce dernier était allé jusqu'à déclarer que les EtatsUnis devaient revoir leur stratégie concernant le rétablissement de la démocratie en Haiti, et qu' Aristide n'en était peut-être pas «le meilleur messager».

Fer contre fer

Parallèlement, le président haïtien brandissait alors une autre menace face à Washington : celle d'encourager les mobilisations et même la lutte armée en Haiti. Dans son discours du nouvel an, il expliqua que durant l'année 1993, le peuple haitien avait davantage marché au rythme de la négociation qu'à celui de la mobilisation. En 1994, ce devait être le contraire. Il rappela dans ce discours en forme de poème, dont le sens était cependant très clair, que l'indépendance d'Haiti avait été gagnée par la voie des armes, et qu'en 1994 également, l'expression haitienne «Fè koupe fè», c'est-à-dire «seul le fer peut couper le fer» restait d'actualité. Ces belles paroles correspondaient à l'état d'esprit de beaucoup d'Haïtiens. Mais elles venaient bien tard. Car, depuis le coup d'Etat, Aristide ne s'est jamais préoccupé sérieusement d'aider le mouvement populaire à résister à la répression et à s'organiser. Pourtant, il aurait pu jouer un rôle considérable dans ce domaine. Les seules perspectives qu'il a tracées ont été celles de la négociation et des pressions de la «communauté internationale». De temps en temps il a bien lancé un appel pour que des mobilisations aient lieu aux quatre coins du pays de manière ininterrompue. Mais ce n'était suivi d'aucun travail concret de sa part. Depuis le discours retentissant qu'a prononcé Arisitide à l'occasion du ler janvier 1994, il semble bien que rien n'ait changé de ce côté. Quant aux réfugiés, ils furent à nouveau abandonnés à leur sort lors de la conférence de Miami. Sous la pression de Clinton, l'ordre du jour fut en effet modifié. Une commission discuta du sujet, mais les rédacteurs de la résolution finale ne tinrent guère compte de ses conclusions. Cependant cette question épineuse allait bientôt rebondir.

En effet, chaque semaine la presse nord-américaine annonçait que des victimes des escadrons de la mort étaient dévorées par des porcs, que l'armée, partie à la recherche d'un groupe de guerilla, avait brûlé des centaines de maisons dans le nord d'Haïti, et massacré des paysans que les observateurs de l'ONU s'alarmaient de l'utilisation du viol comme nouvelle forme de répression. Dans ces conditions, Clinton eut de plus en plus de mal à justifier le renvoi systématique en Haiti des boat people interceptés par les garde-côte.

Par ailleurs, durant les premier mois de l'année 1994, l'administration Clinton continua à intriguer contre Aristide. Elle voulait lui imposer une solution politique plus désavantageuse encore que l'accord de Governors Island. Le Congrès alla même jusqu'à proposer d'installer définitivement Aristide et les réfugiés sur une petite île située au large d'Haïti. Mais Aristide, tirant les leçons des mois précédents, refusa de céder. Il sortit à nouveau son arme secrète : la question des réfugiés Il dénonça comme «raciste» la politique haïtienne de Clinton. Et le 4 avril, il annonça (enfin !) qu'il abrogeait l'accord signé par Jean-Claude Duvalier en 1981, qui autorise le refoulement des boat people en Haïti. Les semaines suivantes, un célébre militant noir entama une grève de la faim, six membres du congrès, qui protestaient contre le rapatriement des boat people, furent arrêtés devant la Maison Blanche, et 95 de leurs collègues démocrates déposèrent des projets de loi pour

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obtenir un changement de politique à l'égard d'Haiti.

Guantanamo

Clinton dut alors changer de cap. Il annonça qu'il proposerait à l'ONU un durcissement des sanctions envers les putschistes, renvoya son conseiller aux affaires haitiennes, et évoqua la possibilité d'une intervention militaire. Des manœuvres militaires commencèrent à être organisées. Le 8 mai, Clinton décida qu'à partir de la mi-juin les boat people ne seraient plus refoulés sans avoir été interrogés et pu faire une demande d'asile. Les déportations continuèrent cependant. Au mois de juillet, elles atteindront des sommets : le 8 juillet, 800 personnes furent reconduites en Haiti après avoir été interrogées sur un bateau américain ! Finalement, Clinton réussira à régler provisoirement le problème par une politique dissuasive. Il annonça en juillet qu'aucun réfugié intercepté en mer ne pourrait mettre les pieds aux Etats-Unis : quel que soit leur statut, ceux qui ne rentreraient pas en Haiti seraient condamnés à rester indéfiniment dans un camp d'internement, quelque part dans les Caraïbes. La situation qui règne actuellement dans le camp d'internement de Guantanamo, et qui a donné lieu à une révolte le 13 août, donne d'ailleurs un avant-goût de ce que pourrait signifier une occupation américaine d'Haîti. C'est ainsi que, selon le journal Haïti en Marche, l'armée américaine emploie à Guantanamo un frère du chef de la police haitienne, et le frère d'un dirigeant du FRAPH (l'organisation paramilitaire qui a pris la place des tontons-macoutes) !

Clinton va-t-il finalement décider une intervention militaire ? Rien aujourd'hui ne permet de l'affirmer à coup sûr. A deux mois des élections législatives, il se trouve très affaibli politiquement. Or, sur le dossier haitien, il doit compter avec l'opposition des Républicains, du Pentagone et des hommes d'affaire qui ont des intérêts en République dominicaine. Aucun d'entre eux n'a envie de revoir Aristide à Port-au-Prince. La presse se montre hostile envers la perspective d'une intervention militaire. Et l'administration démocrate est elle-même très divisée. Certains comme William Perry, du département de la défense expliquent qu'une intervention militaire n'est pas pour bientôt et que, de toute manière, «Haiti ne représente pas un intérêt vital pour les Etats-Unis» Comme William Gray le nouveau conseiller de Clinton pour Haiti, il pense que les sanctions, et des assurances quant à leur avenir, peuvent réussir à faire partir les chefs militaires haïtiens. Pour lui, l'intervention militaire ne doit être qu'une option de dernier recours. Il est vrai qu'en Haïti, des voix se sont faites entendre pour demander le départ de Cédras en échange d'un non retour d'Aristide. Par contre, Strobe Talbott, responsable du dossier haïtien au département d'Etat, serait favorable à ce qu'un ultimatum soit lancé aux militaires de Port-au-Prince.

Vers

Run protectorat?

L'affaire n'est pas simple pour les Etats-Unis, car de nombreux problèmes politiques se posent : que faire de l'armée haitienne ? Faudra-t-il se livrer à un désarmement général de l'armée et des paramilitaires (et des partisans d'Aristide ?) comme cela fut discuté en juillet avec Boutros Ghali ? La population ne risque-t-elle pas de devenir incontrôlable si Aristide retourne vraiment au Palais national ? Va-t-on vers la transformation d'Haïti en un protectorat américain ? Pour Walter Fauntroy, ancien congressman, et vétéran des affaires haïtiennes, il y aura certes beaucoup de problèmes en cas d'invasion car, selon lui, il faudra gouverner Haiti pendant au moins dix ans. Or, dit-il «la conquête est aisée, mais l'occupation est difficile». Mais, pour Fauntroy, les EtatsUnis n'ont pas le choix: il faut y aller. Une déclaration du chef d'état-major interarmes, le général John Shalikashvili est significative d'une autre position : «Le problème ne serait pas tant d'entrer que de savoir clairement ce que nous voulons y accomplir, combien de temps il faudra y rester pour atteindre nos objectifs, et d'avoir une vision claire des conditions auxquelles nous serions prêts à repartir».

CIniton est placé devant un choix complexe. Il sait que si les militaires quittaient d'eux-mêmes le pouvoir, les Etats-Unis devraient cependant constituer l'essentiel d'une MINUHA de 6 000 hommes. Et alors, quasiment les mêmes problèmes politiques se poseraient qu'en cas d'invasion. Par ailleurs, engagé comme il l'est aujourd'hui, il serait difficile à Clinton d'accepter que les militaires restent au pouvoir et laisser la situation pourrir jusqu'à la fin du mandat d'Aristide. Dans la prise de position de Clinton, un nouveau facteur va maintenant peser très lourd : c'est l'aggravation de la crise cubaine. Les responsables cubains expliquent déjà qu'Haïti est un prétexte pour justifier une escalade militaire dans les Caraibes. Plus que jamais, les questions d'Haïti et de Cuba vont se trouver liées dans la politique américaine *.

22 août 1994 ECONOMIE

La folie rationnelle des

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