Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MARCHES FINANCIERS

La folie rationnelle

· Inprecor n° 383, septembre 1994 · p. 10-13 · 3 541 mots

Économie mondiale Allemagne France Japon et Corée

La reprise économique est une réalité pour la plupart des économies capitalistes européennes. L'Allemagne, la première d'entre elles, enregistre une croissance de 0,5% de son Produit intérieur brut (PIB) au deuxième trimestre de 1994 par rapport au premier, avec une stagnation à l'Ouest et une croissance de 3% à l'Est. On s'attend à une hausse de 1,5% du PIB à l'Ouest pour 1994 (1). Nicolas BENIES

Cette reprise, de faible

C ampleur, intervient après

June récession profonde. La France connaît des chiffres similaires. Pour juin, la production industrielle - indicateur plus limité que le PIB, qui inclut le secteur des services et l'agriculture - s'inscrit en hausse de 3,1 %, par rapport à l'an dernier, point le plus bas de la récession. Ce même chiffre de juin montre que la reprise est fragile, puisqu'il est en recul de 0,7 % par rapport à mai. Ce recul s'explique par la stagnation de l'activité dans le secteur de l'automobile, en particulier, les mesures de soutien décidées par le gouvernement - une prime de 5000

1) La Tribune Desfossés, 18 août 1994.

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francs pour l'achat d'une voiture neuve -ont fait leur temps. Le chiffre de l'inflation, aux alentours de 0 % pour le mois de juillet par rapport à juin, indique que la déflation — la baisse des prix comme conséquence de la récession - existe tou-

Les gouvernements jouent un rôle actif, par l'intermédiaire de l'accroissement des dépenses publiques, pour accélérer cette reprise ou pour limiter la récession, malgré des déclarations libérales. La récession de 1992-93, pour les pays d'Europe de l'Ouest a vu le «retour de l'Etat», retour qui s'était manifesté aux Etats-Unis, en tout premier lieu. La croissance de l'endettement des Etats en découle pour financer l'accroissement du déficit

Le Japon sort encore plus difficilement de la récession, malgré une politique de relance mise en place par les gouvernements successifs — la crise politique est un des éléments de la crise d'ensemble que vit ce pays — tout en continuant à exporter davantage vers les Etats-Unis, accentuant la guerre commerciale qui, déjà, fait rage. Le gouvernement Clinton fait pression sur le gouvernement japonais, pour qu'il ouvre son marché aux marchandises américaines et réussir ainsi à limiter le déficit commercial des Etats-Unis, qui a recommencé à augmenter durant le premier semestre 1994.

Les exportations allemandes ont, elles aussi, pris le chemin des Etats-Unis, seul grand pays capitaliste développé à avoir connu une croissance économique en 1992-93. L'Angleterre vit une situation particulière n'étant ni totalement en phase avec les Etats-Unis, ni avec l'Allemagne. La sortie de la livre sterling du Système monétaire européen (SME) a permis au gouvernement anglais de baisser ses taux de l'intérêt et mener une politique de relance, mesures qui ont accéléré la reprise.

Configuration de la reprise

Les marchés financiers, quant à eux, sont orientés à la baisse. Une baisse massive, puisque la Bourse de Paris, pour s'en tenir à elle, est en recul de 10 % - au 18 août 1994 - par rapport au début de l'année, malgré une récente remontée, et les Sicav (2) autres que de trésorerie, «n'offrent que des performances négatives allant par exemple de - 4,38 % pour les Sicav obligations françaises à revenu régulier, à - 12,19 % pour les Sicav actions américaines», comme le dit poétiquement La Tribune Desfossés.

Comment s'explique ce décalage ? Les marchés financiers seraient-ils devenus fous ? Ou bien la reprise ne serait qu'en trompe-l'oeil ? Que veut dire la peur de l'inflation dont seraient agités ces marchés, et dont on nous rebat les oreilles, pour justifier la hausse des taux d'intérêt, et l'accentuation de la politique

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir sur la configuration de la récession qui se termine pour l'Allemagne, les pays d'Europe occidentale et le Japon.

Soulignons d'abord la désynchronisation du cycle économique mondial. Les Etats-Unis sont les premiers à entrer dans cette récession - la troisième depuis l'entrée dans l'onde longue récessive débutant au dernier trimestre de l'année 1974 — fin 1989, après plus de 7 années de croissance économique. Paradoxalement, cette année 1989 avait été celle des théorisations sur la «fin de la crise», en prenant appui à la fois sur cette longue période de croissance et surtout sur l'augmentation des profits. On comprend pourquoi : la baisse du taux de profit est une des deux causes fondamentales de l'entrée de l'économie capitaliste mondiale dans la JAN FÉV. MAR. AVR. MAi JUiN JUIL. A00T SEPT. OCT NOV DÉC «grande crise».

La désynchronisation

Depuis 1984 en France comme dans la plupart des pays capitalistes développés, la part des profits dans la valeur ajoutée -mesure de la création de richesses - a continuellement augmenté, et de manière concomitante, la part des salaires, n'a cessé de diminuer, signifiant la baisse du pouvoir d'achat de la masse salariale, soit l'ensemble des salaires distribués à tous les salariés, sous la forme directe ou indirecte (la redistribution par l'intermédiaire de la protection sociale).

Il était pourtant évident que la baisse importante du pouvoir d'achat l'ensemble des salariés, soit 85 % de la population active, devait, à un moment ou à un autre provoquer la baisse de la demande finale.

A la décharge de la majorité des économistes, il faut bien dire que la surproduction tarde à se manifester, exception faite de quelques branches industrielles, et surtout dans le secteur des matières premières - le prix du pétrole, en particulier est très nettement orienté à la baisse, permettant de parler de «contre-choc pétrolier», à partir de 1986. L'inégalité croissante dans la distribution des revenus — les riches deviennent de plus en plus riches, et une partie, minoritaire, de ce que les sociologues appellent la «classe moyenne» passe au-dessus, tandis que la majeure partie se «prolétarise», et le nombre de pauvres s'accroît, déchirant le tissu social — a comme conséquence une montée en puissance du secteur des biens de luxe qui, pour un temps, tire la croissance, et résoud, en partie et provisoirement, la surproduction. Le crédit joue un rôle similaire en augmentant la demande solvable, et déplace le moment où se réalise la surproduction.

A partir de 1985, les Etats-Unis deviennent le pays le plus endetté du monde. L'endettement global - de l'Etat, des ménages, des entreprises, plus la dette extérieure — représente deux fois le Produit national brut (PNB). C'est un élément non négligeable d'explication, avec la politique économique de relance menée par Reagan, de la durée du cycle court de croissance pendant cette période (1983-1989).

Les années 80 ont vu, de plus, une inversion dans les données monétaires. Jusque-là le taux d'inflation avait tendance à être supérieur, au moins égal, au taux d'intérêt, déterminant une baisse du taux d'intérêt «réel» — la différence entre le taux d'inflation et le taux d'intérêt nominal - favorisant ainsi les emprunteurs, et appauvrissant les prêteurs. Après, c'est l'inverse : les taux d'intérêt «réels» ont tendance à monter sous l'effet des tendances déflationnistes à l'oeuvre dans la crise, accentué par les politiques dites «anti-inflationnistes» des Etats capitalistes développés, et les prêteurs s'enrichissent. Le poids de la dette devient réalité — l'inflation, dépréciation monétaire, cache cette réalité — et provoque la crise de la dette, notamment pour les pays les plus endettés comme le Mexique, en quasi faillite en août 1982.

Le gonflement de la sphère financière.

Le milieu des années 80 voit aussi une succession de mesures prises par les Etats des pays capitalistes développés - à l'exception notable de l'Allemagne et du Japon qui se lancent actuellement dans ce type de réforme - pour déréglementer le secteur financier. Les marchés à terme, sur

2) Les Sicav ce sont des sociétés d'investissement à capital variable.

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lesquels se négocient les «produits dérivés», se développent, et prennent de plus en plus d'importance. C'est eux qui donnent l'image de mouvements larges et erratiques, et, à première vue, irrationnels.

Ils sont liés à la crise qui secoue le système monétaire international, provenant de l'absence d'une nouvelle économie dominante devant le déclin relatif qui frappe les Etats-Unis. Il n'existe donc plus de monnaie dominante. La décision de Nixon en août 1971, l'inconvertibilité du dollar en or, ouvre une nouvelle période de l'histoire monétaire. Le système de changes-fixes décidé à Bretton-Woods — dont le pivot était la convertibilité du dollar en or, au niveau de 35 dollars = une once d'or — cède la place à un système hydride, les changes flottants, signe que le système monétaire international dit «Gold Exchange Standard» est moribond. Ce nouveau système — que beaucoup d'organisations internationales, comme le FMI à l'époque, trouvent «génial» — accentue l'incertitude des marchés, par l'incertitude sur le cours des monnaies. Beaucoup d'entreprises vont perdre de l'argent en se trompant sur l'évolution du cours du dollar. Les entreprises auront besoin de réducteurs d'incertitudes, et elles trouveront ces nouveaux produits — des options — sur les marchés à terme.

Le dollar se trouve menacé par le mark ou le yen, candidats au statut de monnaies internationales et de réserve, comme Allemagne et le Japon sont candidats au leadership mondial. Les crises monétaires à répétition qui en découlent sont la porte ouverte à la spéculation. Le «nouveau» monde est divisé en trois. La spéculation actuelle à la baisse du dollar en est une nouvelle démonstration. Elle exprime la baisse relative — par rapport à l'Allemagne et au Japon - de la compétitivité américaine. La reprise actuelle existante en Allemagne et au Japon laisse à penser que l'avenir est dans leur camp, et non plus dans celui est Etats-Unis. Des doutes existent actuellement sur leur possibilité de poursuivre leur croissance. On serait devant une nouvelle désynchronisation du cycle économique mondial à l'avantage de l'Allemagne et du Japon.

Déréglementation et augmentation du taux d'intérêt réel ont comme conséquence le gonflement de la sphère financière, et l'internationalisation rapide des marchés financiers. Désormais la désintermédiation — le fait que la banque n'est plus l'intermédiaire obligé pour prêter ou emprunter de l'argent — liée à la «titrisation» (les nouveaux produits financiers, des titres pour prêter ou emprunter de l'argent sur les marchés) s'inscrit dans la vie de tous les jours. Les particuliers participent à ce mouvement en changeant la forme de leur épargne. Ils passent de la Caisse d'épargne

- pour la France — aux Sicav.

L'ensemble de ces marchés — financiers, pour les emprunts à moyen et long terme, monétaires, pour les emprunts à moins d'un an, et de changes, la fixation des cours des monnaies - devient interdépendants, et la spéculation, globale.

Depuis le ler juillet 1990, le marché des capitaux ne connaît plus de contrainte pour l'actuelle Union européenne, le contrôle des changes ayant été aboli. Il n'est plus besoin, actuellement, de faire appel à des «passeurs» de valises pleines de billets de banque — comme en mai 68 — pour placer son argent en Suisse. Il suffit de «faxer» à sa banque l'ordre de virement.

Les profits, nous l'avons vu, sont orientés à la hausse à partir de 1984, mais, dans un premier temps, les investissements productifs restent stagnants. La raison en est simple : la sphère financière «rapporte» plus et plus vite, et les profits en prennent le chemin - Business Week, l'hebdomadaire des milieux d'affaires américains, se plaint en septembre 1986, de la vision à court-terme des entreprises, dû à leur présence dans la finance, et de leur absence de vision à long terme, pour investir productivement. Les économistes américains parlent «d'économie-casino».

Le krach boursier d'octobre 1987 qu'on peut qualifier de «crise de surproduction de crédit», «dégonflera» la sphère financière, en ayant les mêmes conséquences que la surproduction de marchandises, faillites des opérateurs financiers, destructions et restructurations. L'intervention des Etats a limité les faillites pour éviter les enchaînements récessionnistes, et le krach s'est ainsi traduit par la hausse des investissements productifs, la sphère financière n'étant plus réputée sure. Le krach, paradoxalement, a favorisé la reprise importante qui se manifeste à partir de 1988 dans tous les pays capitalistes développés.

La récession

La troisième récession est accueillie avec scepticisme. A l'époque - fin 1989 — beaucoup d'économistes pensent que ce ralentissement sera passager. Ils sous-estiment la baisse de la demande finale, qui se réalise pour la première fois depuis l'entrée dans la crise en 1974. La production continuait, quant à elle, d'augmenter. La profondeur de la récession — de la surproduction — s'explique par ce

La politique étatique — l'austérité et politique patronale - la flexibilité tous azimuts, particulièrement à partir de 1982 — ouvrent une contradiction : la restauration des taux de profit, par la baisse du coût du travail - baisse du pouvoir d'achat, baisse du salaire indirect, augmentation du chômage, précarité — se traduit automatiquement par l'effondrement de la consommation finale. Contradiction accentuée par la peur du chômage qui, à partir de 1992, en France mais aussi en Allemagne touche aussi les cadres, jusque là relativement épargnés, comme le secteur des services — les salariés japonais, quant à eux, découvrent l'existence des licenciements, véritable traumatisme social. Cette peur provoque l'augmentation de l'épargne, et assèche plus encore le marché final.

MAi JUiN JUIL AODT SEPLOCT. NOV DÉC JAN. FÉV MAL AVR.

Pour les pays d'Europe occidentale, et pour l'Allemagne en particulier, pays-leader de cette zone, la réalité de cette deuxième tendance sera dissimulée par une des conséquences de la chute du Mur de Berlin, l'unification de l'Allemagne. La décision du chancelier Kohl d'échanger un mark de l'Ouest - dans certaines limites toutefois fixées à 4000 Marks par tête -contre un mark de l'Est le premier juillet 1990 — premier pas vers l'unification qui sera chose faite en octobre de cette même année — a fait naître un nouveau marché pour les industries de tous les pays d'Europe occidentale, en premier lieu les industries automobiles. L'unification coûtera plus cher que prévu, obligeant le gouvernement fédéral allemand à augmenter ses dépenses budgétaires, et à accroître son déficit. Il se trouve dans l'obligation de s'endetter sur le marché mondial. Pour attirer les capitaux étrangers, la Bundesbank — la banque de réserve fédérale — élève son taux de l'intérêt à court-terme. Au même moment où aux Etats-Unis, la Banque de réserve fédérale (FED) baisse le sien, qui atteindra moins de 3 % durant l'année 1993. Il s'ensuit la hausse du

La France qui, à la même époque, veut diminuer les siens sans changer sa politique dite de «franc fort» - le franc se trouve amarré au mark — ouvre une crise monétaire à l'intérieur de l'Europe qui conduit, le 2 août 1993, l'UE à ouvrir une

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brèche importante dans le dispositif du SME, en élargissant les marges de fluctuations entre les monnaies qui passent de plus ou moins 2,5 %, à plus ou moins 15 %. L'application du traité de Maastricht devient quasiment impossible en l'état. La politique de désinflation compétitive est un échec patent.

1992 verra le réveil brutal de l'Europe de l'Ouest. La récession, niée dans un premier temps, sera pourtant une réalité, visible, comme à chaque fois, d'abord dans les chiffres du chômage.

1993, l'année noire

1993 sera l'année la plus noire. Le Japon, lui aussi connaîtra la même conjoncture. Il se croyait pourtant à l'abri des tempêtes grâce à son système particulier de relations sociales et d'organisation sociale connu en France sous le nom de «Toyotisme». Il est en train de vivre à la fois sa plus profonde récession depuis 1974, ainsi qu'une crise financière, accentuant la récession, se traduisant par la chute de la Bourse de Tokyo, une crise immobilière sans précédent - à l'instar des Etats-Unis - dont la conséquence la plus importante est la restructuration accélérée non seulement des entreprises, mais aussi des relations sociales - tout comme l'Allemagne.

La configuration de cette récession est particulière. C'est une classique crise de surproduction à l'image de celle de 1929 - image seulement, et non pas reproduction à l'identique - le profit est orienté à la hausse, par l'augmentation continue de la productivité du travail — mise en oeuvre de la troisième révolution industrielle et alourdissement de la charge de travail - tandis que la consommation est tendanciellement orientée à la baisse par la diminution continue du coût du travail. La surproduction était inscrite dans les faits, avec son cortège traditionnel de destructions, via les faillites et les restructurations. Pourtant les profits n'ont pas autant baissé que la récession aurait pu le laisser croire, pour les capitalistes qui n'ont pas fait faillite...

En 1993, la Lettre de conjoncture de la BNP indique que, pour les entreprises françaises, «la baisse des résultats d'exploitation des sociétés a été modérée en regard de la sévérité de la récession, les entreprises ayant procédé à des ajustements drastiques des salaires, des stocks et des investissements physiques et financiers.» (3) Il faut en conclure que les profits sont restés, relativement élevés «grâce» à la baisse des salaires et des investissements. Pourquoi investir si la consommation finale diminue ? Investir signifie augmenter le nombre des machines, donc les capacités de production, pour produire plus. La logique microéconomique, celle de chaque patron en face des réalités économiques, conduit à l'arrêt des investissements, ce qui provoque l'élargissement de la surproduction au secteur des biens de production.

Que faire des profits ? Les placer dans la sphère financière pour spéculer sur les monnaies, sur les taux de l'intérêt, sur les actions. Ainsi ce gonflement s'explique par ce qu'on peut appeler, à la suite d'Aglietta, une «économie surliquide». La spéculation battra son plein. Renforcée par la déréglementation financière — la «globalisation financière» comme on dit désormais — qui a donné naissance à un marché international des capitaux qui ne SEPT OCT. NOU. DEC JAN. FÉV. MAR. AVR MA connaît aucune contrainte faute d'institutions capables de le réguler. Il n'existe aucune banque centrale internationale, et la coordination internationale — dont on parle beaucoup pour regretter qu'elle n'existe pas — balbutie. Désormais ce marché peut exercer une pression directe sur les Etats, via la dette publique.

Les gouvernements ont besoin des capitaux internationaux pour financer leur endettement, notamment sur le long terme. En France le Trésor émet des OAT -l'équivalent des Bons du Trésor américains — des obligations assimilables au Trésor, titres d'emprunt, qui se négocient sur le marché mondial. Les capitaux étrangers sont en train de déserter la France, et le gouvernement se trouve donc dans l'obligation d'augmenter ses taux de l'intérêt pour attirer de nouveau ces capitaux. Mais l'économie française se trouve en position de faiblesse face à l'Allemagne qui voit sa monnaie monter, signe que les capitaux étrangers affluent (4). Le mark, comme le notait récemment Le Monde, devient une monnaie refuge, au même titre que le dollar.

Les Etats-Unis, confrontés à leur déficits jumeaux, celui du budget et de la balance commerciale, ont tout autant, sinon plus, besoin de ces capitaux.

Les taux d'intérêt à long terme — dépendants du marché des capitaux — et à court terme sont désormais orientés à la hausse. Cette hausse dénote la montée de l'incertitude sur la reprise aux Etats-Unis (et par là-même mondiale) et sur la possibilité de sortir de la crise pour renouer avec la croissance continue. Elle n'a pas de relation avec la peur de l'inflation, peur largement mythique, d'ailleurs au regard des résultats.

Les conséquences de cette hausse sont mécaniques sur les cours des actions et des obligations déjà cotées à la Bourse. Si les taux d'intérêt montent, les obligations précédentes — par définition à un taux d'intérêt plus faible — ne sont pas «intéressantes», il faut donc les vendre, pour souscrire aux nouvelles obligations, et les cours des «anciennes» chutent, parce que tous les spéculateurs font le même raisonnement. Si on considère que le PER — «le price earning ratio», le nombre de fois qu'il faut payer le dividende par action pour l'acheter au cours de la Bourse — est trop élevé, on vendra l'action pour souscrire les nouvelles obligations, et la descente est inéluctable. La Bourse représente, pour l'essentiel, un marché de l'occasion, et ne sont coté, que les titres anciens.

Sur le terrain macro-économique, si l'on considère les lois de fonctionnement de l'économie capitaliste, le gonflement de la sphère financière a pompé les richesses accumulées — les profits — au détriment du financement des investissements productifs. La situation ainsi créée ressemble à celle d'octobre 1987, et un krach est nécessaire pour «dégonfler» la sphère financière et orienter les capitaux vers le long terme, vers les investissements productifs. Les Etats interviendront, non pas pour éviter le krach, mais pour que se réalise un «atterrisage en douceur», un «soft landing». Un «crash landing» tuerait dans l'oeuf toute reprise économique, et conduirait à une récession-dépression du type de celle de 1929.

Ainsi s'explique le paradoxe de la conjoncture : reprise économique et baisse des marchés financiers, avec une montée de l'incertitude sur la possibilité de la fin de la crise. La déréglementation, l'internationalisation des marchés réduisent les capacités d'intervention des Etats nationaux — pour les pays capitalistes développés — sans créer d'autres formes de régulation, donnant à la théorie des cycles une nouvelle actualité, renforçant l'incertitude.

25 août 1994

3) Numéro spécial de juillet-août 1994 portant sur "La situation financière des entreprises françaises".

4) Cette situation ressemble à celle de l'an dernier. le Franc devrait donc baisser face au Mark, reposant la question de la politique économique à suivre. Les débats sont ouverts à l'intérieur de la droite française comme dans beaucoup d'autres pays capitalistes développés.

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