Les récentes élections européennes ont confirmé l'implantation durable de l'extrême droite dans le paysage politique de la plupart des pays de l'Union européenne (UE). Ceux qui annoncent périodiquement son déclin prochain, à l'occasion d'un tassement électoral, d'une mini-scission, ou encore
DOSSIER
d'un recul des chiffres de chômage, sèment de dangereuses illusions. François VERCAMMEN Nous avons affaire à une extrême droite légitimée par le suffrage universel, enracinée dans les grandes villes, et dont les moyens matériels et militants ont été décuplés par sa présence dans les institutions de l'Etat bourgeois. Consolidant progressivement ses organisations, elle dispose de réseaux dans tous les milieux et à tous les niveaux de la société, à défaut d'avoir de grandes organisations sociales. Elle parvient ainsi à influencer la vie politique institutionnelle et certaines catégories sociales durement frappées par la crise. Elle dispose d'un socle programmatique solide qui lui permet de «faire de la politique» en dépassant la simple propagande outrancière et dénonciatrice. Basée sur la systématisation de «la préférence nationale», elle réussit à formuler des propositions «en positif» sur le plan de l'emploi, des allocations sociales, de l'école, de la santé, du logement. Elle s'est même emparée de l'écologie. La démagogie «immigration = insécurité» reste son terreau le plus fertile, mais elle a réussi à bâtir un discours politique plus ample, en puisant dans le fond de commerce bicentenaire de la droite conservatrice contre-révolutionnaire (la famille, la religion, la femme, la morale, la patrie, c'est-à-dire le nationalisme économique). Ainsi, elle peut même se permettre le luxe de prendre ses distances avec l'héritage fasciste («nous sommes des post-fascistes», dixit Fini), de condamner
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les «excès» du nazisme, de faire le tri entre ce qui fut «bon et mauvais» dans les gouvernements hitlérien et mussolinien, et de prendre quelques distances vis-à-vis des violences anti-immigrées des groupes nazillons ou «skinheads». Son véritable programme (la guerre, l'inégalité des races, la suppression des libertés démocratiques, et la liquidation du mouvement ouvrier et syndical) reste au placard, pour le moment. Brouillant les repères vers l'extérieur, elle travaille d'autant plus — mais plus discrètement — à la formation de ses cadres dans l'idéologie fasciste clasSique.
Fin de quarantaine
Au total l'extrême droite a réussi, en Europe impérialiste (avec la notoire exception de la Grande Bretagne) à sortir de sa marginalité et son isolement politique et social. De groupuscules «activistes», elle a franchi une première étape : la constitution de véritables partis politiques «modernes» munis de programmes étoffés et de tactiques efficaces — alternatives «radicales» aux partis bourgeois classiques et aux partis de la classe ouvrière — et qui se profilent comme partis gouvernementaux. On peut se demander de quoi sera faite la deuxième étape. Ou, en d'autres termes, quelle est la gravité de la menace fasciste aujourd'hui et demain?
Si on a raison de s'inquiéter (et, partant, d'organiser dès aujourd'hui une riposte qui soit à la hauteur) c'est que l'expérience historique nous a enseigné sur la véritable nature de la «bête immonde». Le propre des régimes fascistes c'est d'avoir détruit toutes les libertés démocratiques et toutes les organisations indépendantes de la société civile (en particulier le mouvement ouvrier et syndical). Et d'avoir engagé, pour y arriver, une violente lutte extra-parlementaire en organisant un mouvement social de masse pour affronter et battre la classe ouvrière (et ses alliés).
C'est cette spécificité «politique» du fascisme qui doit guider notre pratique.
Elle permet d'éviter une double confusion très courante. La première c'est de définir le fascisme (et sa progression) par son contenu idéologique. Cette tentative ne mène jamais très loin, car on ne fait qu'épingler des éléments, certes réactionnaires voire barbares (racisme, nationalisme, patriotisme, colonialisme, militarisme, anti-égalitarisme, anti-femme), mais qui font entièrement partie de l'héritage spirituel des bourgeoisies impérialistes.
La deuxième erreur c'est la confusion entre montée du fascisme et renforcement de l'arsenal répressif (juridique et policier) de l'Etat. L'option fasciste, du moment où elle est délibérément prise par la classe dominante, ne ressemble à aucun régime autoritaire de par ses objectifs et ses moyens — qu'il s'agisse du coup d'Etat des colonels en Grèce, du projet de coup d'Etat des services secrets en Italie dans les années 70 et du projet de la Loge P2, du Bonapartisme de De Gaulle en 1958, de la tentative de constituer en Belgique un Etat fort autour du Roi en 1950, du régime anticommuniste des «interdits professionnels» dans la RFA de l'après-guerre entre autres opérations anti-démocratiques dans pratiquement tous les pays d'Europe.
Toutes ces opérations ont comme axe le renforcement (légal) de l'Etat bourgeois, en évitant la bataille frontale au finish avec
les grandes organisations ouvrières (affaiblies) qu'ils veulent neutraliser, y compris en maintenant une certaine collaboration avec leurs directions réformistes. L'option fasciste c'est le contraire : la destruction du mouvement ouvrier et social indépendant, et de toute liberté démocratique.
Manifestement, les conditions d'aujourd'hui favorisent l'éclosion de mouvements fascistes de masse, mais ne mettent pas l'installation d'un régime fasciste à l'ordre du jour.
S'il y a des parallèles avec les années 20 et 30, on perçoit bien les différences. Hitler et Mussolini ont d'emblée émergé, suite à la guerre, comme des chefs d'une milice privée armée. Ils n'ont cessé de proclamer haut et fort et d'appliquer leurs méthodes de luttes et leurs objectifs fascistes, jusqu'à leur victoire. La trajectoire des groupes fascistes «contemporains» est pour l'instant nettement différente, même si leur origine et leur idéologie sont très classiques. Ils ont dépassé le niveau groupusculaire en exploitant sans gêne mais avec doigté «la question immigrée». Réalisant sur cette base leur percée électorale, ils ont bifurqué vers la tactique d'entrée dans les institutions de l'Etat et ce que l'ont pourrait appeler le «front unique» avec (la droite) des partis bourgeois traditionnels sur la base des «thèmes communs». Ce qui a renforcé leur respectabilité démocratique. Vers un front des droites ?
La situation est paradoxale à deux titres. D'abord ils ne veulent (ou ne réussissent pas) à transformer leur électorat en une organisation de masse pour le combat extra-parlementaire. L'activisme militant étant plutôt l'apanage de groupuscules (de jeunes) nazillons dans le sillage mais autonomes par rapport aux grandes organisations. Ensuite, la recherche prolongée, voire un succès éventuel du «front unique avec la droite» leur impose de réviser à la baisse leur profil fasciste, et les expose au risque du discrédit lié à une co-responsabilité, en position subordonnée, pour la crise sociale et politique du capitalisme. Le cas du Mouvement social italien (MSI) est exceptionnel et exemplaire à la fois. Il cultive, ponctuellement, son fond de commerce «mussolinien» pour chauffer sa base militante, mais il est le moins critique vis-à-vis de Berlusconi et de sa politique de tous les partis présents au Parlement
Mais le passage d'une tactique démocratico-parlementaire axée sur l'insertion institutionnelle, à une politique d'affrontements extra-parlementaire n'aura pas lieu d'une manière graduelle, pacifique et indolore. C'est-à-dire il nécessitera d'autres conditions objectives et subjec-
Les groupes dirigeants des organisations d'extrême droite européenne comprennent qu'un nouveau bond en avant dépend désormais (sauf soubresauts imprévisibles sur le plan électoral ou social) d'un accord, au moins tacite, avec des secteurs du grand capital qui leur ouvrirait la porte à une participation au pouvoir, désormais mathématiquement possible, dans les grandes villes, les régions/provinces, l'Etat.
L'option politique des classes dirigeantes en Europe impérialiste n'est pas celle-là. Du point de vue économique, elle est basée sur la poursuite de la libéralisation du commerce mondial, d'un remodelage et d'une modernisation de l'appareil productif et de la recherche acharnée des gains de compétitivité. Cela implique des mutations sociales en cascade, ainsi que le maintien de l'UE. Talonnée par ses concurrents mondiaux et handicapée par un mouvement ouvrier et syndical «trop» fort (désavantage comparatif par rapport au Japon et aux Etats-Unis), la bourgeoisie est contrainte à poursuivre sans relâche son offensive d'austérité pour éliminer les acquis sociaux, mais en même temps, elle sollicite la collaboration active de sa main d'oeuvre afin d'optimiser le procès de travail dans ses entreprises. Il y a là une importante contradiction.
La voie choisie est celle d'une «américanisation» progressive du mouvement ouvrier (fragmentation des statuts et des conventions collectives, entraves à l'auto-activité dans et en-dehors de l'entreprise, décentralisation du conflit social, association des dirigeants syndicaux à la politique d'austérité centrale, contournement des syndicats dans l'entreprise, amplification des fissures horizontales dans l'appareil syndical, etc.)
Une exception ?
Dans ce cadre consensuel (plus vide et plus conflictuel qu'auparavant), il n'y a pas de place pour associer les fascistes à la «direction des affaires» ou pour changer le rapport de force sur le terrain par des affrontements violents contre le monde du travail, les femmes (centre d'avortements), les immigrés, les organisations progressistes. La présence de ministres MSI dans le gouvernement Berlusconi est considérée comme exceptionnelle par la bourgeoisie. La bourgeoisie a compris que cette gigantesque contre-réforme graduelle où tentatives de «pactes sociaux» et attaques d'envergures peuvent alterner (comme en Belgique à la fin 1993), touche à ses limites intrinsèques. Et des obstacles imprévisibles, liés à la situation mondiale, peuvent bousculer les projets.
Bref, la bourgeoisie redoute l'explosion sociale, d'autant plus qu'elle connaît la précarité du système politique actuel (notamment la crise de représentation politique et syndicale). Ainsi, que ce soit sous la pression de la montée électorale des organisations fascistes ou par réorientation politique consciente, la politique de la bourgeoisie s'est radicalisée. Cela porte avant tout sur un renforcement de la capacité exécutive et répressive de l'appareil d'Etat au niveau national et de l'UE. Ce qui prépare certainement la possibilité de restreindre l'espace démocratique. Pour lui donner la légitimité nécessaire et d'augmenter la cohésion sociale (au lieu de la diminuer), elle s'accompagne d'une impressionnante tentative de «réviser l'histoire». Renforcer l'identité occidentale (ou européenne) face à ses concurrents commerciaux, assumer tout l'héritage de la colonisation, réconcilier les fractions de la bourgeoisie qui se sont entredéchirées , enraciner les valeurs conservatrices dans l'histoire longue, voilà ce qui devrait permettre de prendre, si nécessaire, le virage des nouvelles turbulences et affronter, en force, les explosions sociales à venir. Un nouveau type d'«hommes» d'Etat prend le devant de la scène politique : idéologiquement très conservateur, populiste par la méthode de gouvernement , libéral quant au crédo économique et surtout plus militant et énergique («Fortiter in re, fortiter in modo» pour paraphraser Marx). Thatcher avait inauguré et réussi dans cette voie. Berlusconi en a sans doute l'ambition mais en-a-t-il les moyens politiques ? Par contre, Charles Pasqua, le ministre de l'Intérieur français semble en avoir la trempe.
Si cette ligne politique musclée devait s'imposer pratiquement dans plusieurs pays d'Europe, ce serait un changement important dans la situation politique à plusieurs égard. Elle commencera par déchirer l'ensemble des rapports sociaux et politiques, accumulés depuis 1945. Elle ouvrirait certainement un espace plus large pour l'activité des fascistes. Ils pourront même croire que leur heure approche. Se présenteraient-ils comme l'aile marchante d'un gouvernement de droite ? Pourraient-ils y entrer pour peser de tout leur poids dans l'appareil d'Etat et accélérer leur activités extra-parlementaire ?
Tout cela c'est des conjectures et l'objet de débat. Quoi qu'il en soit, la lutte pour combattre, dès à présent, le fascisme est et reste une priorité. *