Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER MEXIQUE

1994 : avant et après

· Inprecor n° 384, octobre 1994 · p. 13-14 · 2 336 mots

Mexique Brésil El Salvador Cuba

1- En juillet 1993 à La Havane, à Cuba, les représentants de plus d'une centaine d'organisations de la gauche latinoaméricaine et des Caraibes ont écouté une longue intervention de Fidel Castro qui, entre autres choses, se demandait - et demandait : «Croyez-vous que messieurs les impérialistes vont nous laisser accéder au pouvoir ? Ne pensez-vous pas que, alors que nous discutons, ils sont en pleins

En novembre de cette même année, au Honduras, s'est engagé le plus long et le plus important marathon électoral du sous-continent, qui prendra fin le 27 novembre prochain avec les élections générales en Uruguay. Ce qui apparaissait alors comme une possibilité de commencer à changer la réalité au bénéfice des secteurs populaires et des plus démunis de nos pays, notamment par le biais d'éventuelles victoires des forces de gauche et démocratiques, s'éloigne comme perspective et nous oblige à réfléchir sur le passé et sur l'avenir .

2- En décembre dernier se sont tenues des élections générales au Venezuela. L'ancien dirigeant social-chrétien Rafael Caldera a été élu à la présidence grâce à une gigantesque fraude électorale qui a conduit, entre autres, à ce que Causa Radical, qui apparaissait comme la deuxième force, soit reléguée au quatrième rang avec 40 députés et 10 sénateurs. Au mois de mars dernier, au Salvador, Armando Calderón Sol, de l'Alliance républicaine nationaliste (ARENA), dont émanent les sinistres escadrons de la mort, a obtenu plus de 65 % des voix au second tour, l'abstention atteignant presque 50 %. Le FMLN est arrivé en deuxième position derrière le candidat de l'ARENA. A peine un mois plus tard, en mai, une crise a éclaté dans ses rangs, dont les principaux protagonistes sont Joaquim Villalobos et Eduardo Sancho, dirigeants respectifs de l' Expresssion rénovatrice du peuple (ERP, ancienne armée révolutionnaire du peuple) et de la Résistance nationale (RN). Au cœur de cette crise se trouvent les divergences sur le bilan de 10 années de guerre civile, la signification des accords de paix et le rôle du FMLN. Au mois de mai, en Colombie, lors d'élections dans lesquelles seul un faible secteur de la population s'est senti concerné, l'Alliance démocratique M19 (AD-M19), qui avait recueilli près d'un million de voix il y a trois ans, a presque totalement disparu. Entre août et

ITRODUCTION novembre, les courants démocratiques et de gauche au Mexique, au Brésil et en Uruguay vont être soumis à l'épreuve de vérité. Pour le premier de ces pays, les résultats sont déjà connus et sont largement analysés dans d'autres articles de cette édition d'Inprecor. Pour ce qui est du Brésil, les sondages indiquent actuellement que, dans le meilleur des cas, le Parti des travailleurs (PT) pourra être présent au second tour, mais ne gagnera pas les élections. En Uruguay, vu l'état actuel des choses, on peut envisager un «match nul technique» entre les deux candidats des partis traditionnels, et le Frente Amplio et son candidat Tabaré Vázquez.

3- Lula, candidat du PT et du front Brasil Popular, lors d'un meeting à Divinopolis, le 22 septembre, a parlé de la «mexicanisation» du processus électoral brésilien, en dénonçant ainsi la scandaleuse utilisation des ressources de l'Etat au bénéfice de la candidature de Fernando Henrique Cardoso pour le porter, à tout prix, à la présidence du Brésil. Permettre que les élections apparaissent comme une confrontation démocratique quand, en réalité, il n'en est rien, est un objectif central des classes dominantes non seulement au Brésil mais aussi au Venezuela, au Salvador, en Colombie,bien évidemment au Mexique, etc.

4- Le «quatrième pouvoir», le puissant et omniprésent monopole de la télévision privée au Mexique, TELEVISA, a joué un rôle central avant, pendant et après les élections d'août dernier, en favorisant la désinformation, la crainte et la tromperie au détriment du candidat de l'Alliance démocratique nationale (ADN), Cuauhtémoc Cárdenas. De même, au Brésil, l'autre grand monopole de télévision en Amérique latine, la Red O Globo, joue la carte du candidat des barons de l'argent, Henrique Cardoso ; il a fallu les gaffes du ministre des Finances, Rubens Ricúpero, qui a reconnu publiquement que le gouvernement manipule en toute illégalité les résultats du plan «Real» au bénéfice de Cardoso, pour qu'il soit obligé de démissionner du gouvernement. Aujourd'hui, à défaut d'un contrôle démocratique de la société sur les moyens de communication de masse, il est impensable de participer à des élections, ou même à un débat de quelque importance, dans des conditions d'égalité.

5- Le soulèvement armé de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), le 1er janvier dernier, a produit la plus grave crise du système de domination politique depuis 1928, et par là-même, celle du régime du parti-Etat que représente le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Mais il n'a pas réussi à diviser ceux d'en haut, pas plus que n'a pu le faire la candidature de Cárdenas. Les grands capitalistes, parmi lesquels on compte 24 des multimillionnaires les plus riches au monde, ont soutenu résolument Ernesto Zedillo, candidat imposé à la dernière minute pour assurer la poursuite du projet néolibéral qui accable le pays depuis 1982.

Au Brésil, après plusieurs années de divisions internes qui ont failli lui coûter le gouvernement en 1989, la bourgeoisie en a tiré les leçons et soutient maintenant sans faille son candidat Cardoso. En témoignent la façon dont a été remplacé Ricúpero, afin d'éviter une crise grave, et son soutien (non sans marchandages) au plan «Real». Près de là, en Uruguay, les capitalistes se dressent également comme un seul homme pour condamner le Frente Amplio.

6- Le cynisme dont font preuve les bourgeoisies latino-américaines dépasse toutes les bornes et a une incidence directe sur les processus électoraux. Les politiques de restructuration capitaliste engagées depuis 1982 ont fait de l'aggravation de la pauvreté le facteur le plus «dynamique» du développement dans cette région. Entre 1980 et 1990, elle a progressé de 4 % par an en moyenne, et au début de la présente décennie quelque 196 millions de personnes vivent en-dessous du seuil de pauvreté (de l'ordre de 46 % des habitants de l'Amérique latine) (1). Les programmes de «lutte contre la pauvreté» s'avèrent être l'un des meilleurs négoces politiques. Au Mexique, Salinas de Gortari a créé le programme national de solidarité (Pronasol) et a su en faire un instrument formidable de clientélisme qui a porté ses fruits lors des élections, le 21 août dernier. Au Brésil, Cardoso a joué à merveille avec la pauvreté des gens et la mise en œuvre du plan «Real». Il a d'abord laissé l'inflation s'emballer jusqu'à 40 % par mois et, à partir du mois de juillet, il a mis en route un programme d'ajustements économiques : il a freiné temporairement la progression de l'inflation, ce qui a conduit les pauvres, en bonne logique, à penser qu'ils pour-

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raient maintenant résoudre leurs problèmes. Il en est de même en Bolivie, où le gouvernement libéral a fermé les mines, obligeant les gens à se déplacer vers les zones de culture des feuilles de coca, dans la région de Chapare. Et c'est le gouvernement lui-même qui demande maintenant aux paysans déplacés de reconvertir leurs cultures vers d'autres produits d'exportation, avec le soutien, etc. des Etats-Unis. L'apartheid social qu'ont provoqué les barons de l'argent et leurs représentants au pouvoir est revêtu des habits de la solidarité dans les périodes électorales.

7- Avant même la réunion de la Havane, un débat important avait lieu dans la gauche latino-américaine sur les moyens d'affronter les échéances électorales et les politiques d'alliance à promouvoir. Pour les uns, il fallait d'abord choisir ses alliés et ne travailler qu'ensuite sur un programme de gouvernement (en fonction de ces alliés) ; pour d'autres, moins nombreux, il fallait inverser cette logique : définir ce que nous voulons changer et les moyens d'y parvenir, et, partant de là, chercher une politique d'alliances. La logique à laquelle conduit la première option est facile à mettre en évidence : cela suppose un discours modéré, situé au «centre», «crédible», et qui refuse toute polarisation propre à effrayer ; les propositions de changement se réduisent en proportion directe du nombre des éventuels alliés et de leur capacité à gagner des voix, peu importe à quel prix. Pour le deuxième choix, incontestablement plus délicat, la question centrale est de créer une option de rupture crédible, capable d'attirer la majorité de la population mais avec une claire priorité, ceux qui seront les premiers bénéficiaires du changement, ces millions d'hommes et de femmes victimes de l'apartheid social qui sévit actuellement. Une première analyse des programmes de gouvernement proposés à ce jour tend à indiquer que la première option a été privilégiée, avec les résultats que nous avons mentionnés.

Au Mexique, ceux qui ont soutenu cette première option se plaignent maintenant que Cárdenas ait accepté de rencontrer l'EZLN avant les élections, qu'il se soit déclaré favorable à la création de la Convention nationale démocratique (2), et réclament à corps et à cris une négociation immédiate avec le gouvernement du PRI. Au Brésil, il y a encore quelques semaines, les courants les plus à droite du PT, qui soutiennent également cette option, réclamaient un accord avec le Parti de la socialdémocratie brésilienne (PSDB) de Cardoso. Comment pourront-ils expliquer que Cardoso mène sa campagne en multipliant les attaques contre le PT et son candidat, Lula, et qu'il ait choisi comme principal allié un parti de droite, le Parti du front libéral (PFL) ? On pourrait citer des cas similaires au Salvador avant les élections (plusieurs déclarations de Rubén Zamora. le candidat du FMLN à l'élection présidentielle, vont dans ce sens).

8- Les Etats-Unis ne se sont pas tenus à l'écart des élections en Amérique latine A La Havane, Shafick Handal, secrétaire du Parti communiste salvadorien et coordonnateur général du FMLN, est intervenu pour expliquer comment le gouvernement Clinton introduisait des changement dans la politique suivie par ses prédécesseurs vis-à-vis de la gauche. Si cette appréciation est correcte en général, elle se prête à deux lectures possibles.

Par exemple, en décembre dernier, Rubén Zamora a déclaré que «pour les Etats-Unis, après la chute du mur de Berlin, la distinction gauche-droite est de moins en moins pertinente sur notre continent. Ce qui intéresse Washington, c'est le libre commerce, le développement économique et la stabilité politique interne (3)».

Une autre lecture possible découle de faits comme le soutien immédiat offert au gouvernement mexicain au lendemain de l'assassinat de Colosio, le 23 mars, quand les Etats-Unis ont ouvert une ligne de crédit de six mille millions de dollars, qui devaient théoriquement servir à empêcher toute spéculation contre le peso mexicain, mais qui en réalité étaient destinés à faire passer le message qu'ils soutiendraient jusqu'au bout le gouvernement de Salinas.

Au Brésil, James Carville, l'un des assesseurs du président Clinton, participe directement en tant que conseiller à la campagne présidentielle du candidat Henrique Cardoso, tandis que divers porte-parole du Département d'Etat nord-américain se sont chargés de faire savoir qu'un éventuel gouvernement de Lula serait mal vu par les capitalistes.

L'intervention des Etats-Unis en tant qu' «arbitres» dans les élections frauduleuses en République dominicaine, dans les élections en Colombie, etc. (et évidemment aussi à Haïti et à Cuba, même s'il ne s'agit pas d'élections) nous convie à impulser un autre type de réponse que celles que nous avons avancées jusqu'à

9- L'année qui s'écoule a vu se produire des explosions sociales comme on n'en voyait plus depuis longtemps. Cela a commencé avec les soulèvements qui ont touché les provinces de la Rioja et de Santiago del Estero en Argentine, en décembre dernier, quand le gouvernement Menem a essayé d'imposer une politique de licenciements massifs et de relèvement des impôts. Il y a eu ensuite le soulèvement en armes de T'EZLN au Mexique qui, comme nous l'avons souligné, a provoqué la crise la plus grave de l'Etat mexicain depuis 1928. Fin janvier, des protestations sociales ont également éclaté en Equateur contre la politique d'augmentation des prix (essentiellement ceux des combustibles), qui ont culminé dans une grève générale. Ce fut ensuite au tour du Paraguay, avec la première grève générale depuis 1952. Les mobilisations ont touché de nouveau l'Argentine au mois de juillet quand, à Buenos-Aires, la «marche fédérale» de plusieurs milliers de personnes a fait ravaler à Menem ses déclarations comme quoi, dans ce pays, «il n'y a aucun risque d'explosion (4)». Ce fut au tour de l'Uruguay fin août, quand la population a répondu non aux réformes constitutionnelles proposées par Lacalle. Et c'est maintenant le gouvernement de Sánchez Lozada qui doit faire face, en Bolivie, aux milliers de producteurs de feuilles de coca qui refusent, pour ne pas mourir de faim, les politiques de reconversion de leurs cultures. Ce qui est significatif, dans la majorité des cas, c'est que ces luttes se sont déroulées en dehors du cadre électoral, sans le contrôle ni la direction d'aucun parti politique (5). Ainsi, la nécessité d'utiliser le mécontentement social pour impulser des changements radicaux, en donnant à chaque forme de lutte le terrain qui lui revient, sans que cela soit contradictoire, est une question qui reste à résoudre.

10- Une politique d'abstention, ou qui ne se poserait pas le problème de la participation aux élections, ne répondrait pas aux défis que doit résoudre la gauche latino-américaine. Mais on ne peut pas continuer à participer aux élections si les règles de l'affrontement électoral ne sont pas préalablement modifiées, et il va sans dire que c'est quelque chose qu'il faudra imposer, qu'on ne recevra pas en cadeau. Rappeler que la participation aux élections est pour les révolutionnaires une question tactique, c'est utile mais insuffisant. Il est certain qu'il faudra, dans les prochains mois, revenir calmement sur ce problème, l'une des questions clé du travail dans le cadre institutionnel. Nous n'avons voulu présenter ici que quelques pistes d'analyse.*

Alfonso MORO le 28 septembre 1994

1) Statistiques de la CEPAL (novembre 1993).

2) Cf. l'appel de la CND, dans ce numéro d'Inprecor.

3) Entrevue accordée à El País, le 2-12-1993

4) Entrevue accordée à El País, le 9-2-1994.

5) Le cas de l'EZLN est différent, de plusieurs points de vue (cf. Inprecor, n° 377, 379 et 383).

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