Les conditions de la bataille présidentielle se sont profondément modifiées et la campagne de notre parti, le PT, n'est pas encore à la hauteur des enjeux — bien qu'elle ait connu des changements positifs. Le cadre électoral nous montre que la classe dominante a retenu la leçon de 1989 (année de la dernière élection présidentielle). Elle s'est maintenant rassemblée dans une large alliance, dont la référence programmatique se situe clairement dans le projet néo-libéral. Son candidat «transformiste» a un passé progressiste, il tente d'occulter son passage dans le camp bourgeois et dispose d'une bonne image auprès de la population car lui et son parti ne se sont jamais compromis. Carlos HENRIQUE ARABE et José CORREA LEITE orsque Fernando Henrique a été nommé ministre des Finances, c'était déjà en tant que candidat potentiel capable de battre Lula.
Son plan de stabilisation monétaire, mis en place pour combattre l'inflation, est inspiré du modèle proposé par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM) ; il repose principalement sur l'ouverture de l'économie brésilienne, sur les privatisations et le renoncement à la souveraineté nationale, exprimé dans l'adoption du dollar comme véritable monnaie.
En l'absence d'un combat effectif contre ce plan, et si aucune alternative claire n'est avancée par nous, il sera perçu comme bienfaisant par la population puisqu'il a permis, momentanément, de stabi-
BRESIL
CORRRO-ASS
BORRACHHRIH PRESIDENIE liser les prix. Le gouvernement, ainsi que Fernando Henrique (qui a démissionné tout de suite après le lancement du plan pour se consacrer à la campagne électorale), ont réussi faire croire qu'ils représentaient un espoir pour le peuple brésilien. Naturellement, il s'agit ici pour le puissant de verser des larmes de crocodile sur le sort du plus faible, mais cela donne des résultats.
La candidature de Fernando Henrique est une démonstration de la puissance de la bourgeoisie brésilienne. Elle montre que la perspective de victoire facile de Lula que l'on pouvait avoir au cours du premier semestre 1994 était une illusion : la classe dominante ne cédera pas le pouvoir sans une lutte acharnée. Cela montre enfin que notre adversaire est dangereux, et que pour le vaincre il va falloir plus de tact et d'adresse que nous n'en avons fait preuve tant en 1989 que jusqu'à maintenant.
Le climat euphorique
La bataille électorale a pris une nouvelle tournure lors de l'avènement du plan «Real». La candidature de Lula fluctuait, jusque-là, aux alentours de 40 % des intentions de vote (comme en mai ou en juin 1994). Ce pourcentage était dû à l'absence de bataille politique et au fait que sa candidature monopolisait l'attention.
De là est apparue l'idée que même une campagne qui ne démarrait pas pouvait aboutir à un succès électoral. L'idée a commencé à se répandre que cette victoire serait relativement facile, avec peu de conflits et peu polarisée, et que ce n'était donc pas la peine de chercher à l'articuler avec les autres terrains de radicalisation sociale potentielle du pays.
Avec le sentiment d'une victoire quasiassurée, la préoccupation de la «gouvernabilité» a ressurgi et a fait naître des prises de positions contradictoires sur le «futur gouvernement».
Tout au long de cette période, et cela jusqu'en juin 1994, la campagne a combiné deux aspects : d'une part, les caravanes de Lula se sont rendues dans les régions les plus reculées du pays, et à cette occasion, les questions sociales ont été directement discutées avec la population. Ces caravanes ont eu le mérite de toucher des secteurs habituellement imperméables à nos discours et à nos propositions. Mais, d'autre part, elles étaient le lieu d'un discours général qui tentait de concilier toute la nation brésilienne, qui tout en privilégiant les pauvres, ne s'attaquait pas directement aux riches, qui ne plaçait pas Lula dans l'optique d'un programme politique de transformation profonde et de remise en cause des privilèges. La tonalité du discours ne correspondait pas à celle annoncée dans les résolutions des 8e et ge rencontres nationales du Parti des travailleurs (PT). L'autonomie du processus de la bataille présidentielle par rapport aux élections dans les Etats et le manque de synchronisation entre la campagne de Lula et
celle des candidats gouverneurs d'Etat a renforcé cette stratégie de moindre confrontation. Cette orientation de la campagne n'a pas permis de mobiliser les militants. De fait, ce qui a prévalu, c'est la ligne du «on a déjà gagné». C'est à un moment crucial de la campagne, qui a coïncidé avec le lancement de la phase trois du plan «Real», qu'ont éclaté les dénonciations contre Bisol - le candidat à la vice-présidence de Lula (1). Les réactions à ces attaques ont pris la place de la nécessaire dénonciation du plan. Nous étions dans la situation complexe de ne pas répondre de manière unifiée aux attaques contre le vice-président, et nous n'avons pas su articuler une contre-offensive à la principale initiative de l'adversaire.
De grandes difficultés
Le problème de la candidature à la vice-présidence a mis en évidence les faiblesses de la direction de la campagne.
Les dénonciations de Bisol ont commencé dans la presse le 26 juin 1994, et se sont développées dans les média à la manière d'une véritable guerre organisée contre le parti. En comparaison, la place occupée par les dénonciations contre le candidat à la vice-présidence de Fernando Henrique, Guilherne Palmeira - sur lequel pesaient des accusations beaucoup plus sérieuses - montre, comme s'il en était besoin, de quel côté sont les média. Le dossier a occupé une place croissante à cause de la désunion croissante du PT face aux attaques dont il était victime. Le summum a été atteint lorsque le groupe des députés fédéraux du parti a fait l'éloge de la presse, alors que celle-ci nous frappait. La note distribuée par le groupe affirme «qu'accomplissant son rôle d'investigatrice la presse exige légitimement des changements dans le système d'élaboration budgétaire. Nous examinons certaines de ses critiques sur la valeur et les finalités de certains amendements, dont les nôtres, et nous réestimons la position que nous avons adoptée sur la question du budget 1994».
Le long et épuisant dossier concernant Bisol a eu pour dénouement son remplacement par Aloizio Mercadante, l'appréciation plus précise de cette décision n'a pas sa place ici, mais doit faire l'objet d'un bilan dans le parti après les élections.
Le plan «Real» a été élaboré et mis en place par le gouvernement depuis près d'un an, sa phase décisive correspond à la veille des élections. La direction du PT avait déjà exprimé son opposition ferme à ce plan, malgré les hésitations de la fraction parlementaire du parti. Au plus fort de la campagne, le Plan a été dénoncé comme étant du «tape-à-l'oeil électoral», mais aucune conséquence pratique n'en a été tirée. Le parti n'a débattu qu'en mai-juin 1994 de la nécessité de présenter sa vision alternative du combat de l'inflation.
Le fait est que nos arguments sur le plan «Real» ont varié en fonction de la conjoncture, d'abord centrés sur l'aspect «pertes salariales», puis sur la perspective de recrudescence de l'inflation dans les prochains mois, et enfin sur le risque de chômage et de récession.
Nous sommes parfois littéralement tombés dans une vérirable embuscade. Pour ne pas donner l'idée que nous ne nous préoccupions pas de la question de l'inflation, il nous est arrivé d'admettre que le real serait une monnaie forte — légitimant ainsi le discours de Fernando Henrique — et d'insister sur ce qui manquait au plan (les questions salariales, et d'emplois). Manifestement, ce type de prises de positions a aidé l'adversaire : le propre auteur du plan était le mieux placé pour le compléter.
Il faut toutefois souligner que les bas salaires, le chômage, et la situation de crise sans précédent en matière de santé et d'infrastructure publique constituent la précondition de cette nouvelle monnaie et non pas des élément qu'elle n'aurait pas pris en compte.
Une analyse lucide indique que le gouvernement dispose d'instruments pour contenir l'accroissement de l'inflation durant quelques mois, sans récession ou explosion du chômage. Les signes de perte de vitesse du plan «Real» ne seront probablement visibles qu'à la fin de l'année.
Cela implique une réponse adéquate à ce plan, qui n'a pas encore été donnée et qui exige une concentration de toutes nos énergies pour redynamiser notre campagne.
Une nouvelle orientation
Le fruit le plus dramatique de la combinaison de ces problèmes (1' «affaire» Bisol et le plan «Real»), a été la perte d'initiative du PT et le retournement de situation durant cette campagne présidentielle.
Dans les délais qu'il nous reste, reprendre l'offensive exige que nous accélérions et concentrions les changements importants que nous devons entreprendre dans cette campagne.
L'aspect positif des modifications de la campagne tient à la polarisation contre Fernando Henrique, qui a mis en évidence le caractère conservateur de l'alliance qui le soutient, et à la nécessité de s'adresser au peuple pauvre. Il y a ainsi un début de modification de notre discours, avec une reprise de nos propositions de réformes structurelles, et un appel au militantisme pour une campagne au «corps-à-corps».
Mais pour consolider ce nouvel axe de campagne et pour raviver la confiance enthousiaste dans la lutte pour la victoire, il est nécessaire pour nous de changer totalement, et cela de manière rapide et homogène.
Avant tout, il n'y a pas de polarisation politique sans polarisation sociale. Pour attaquer Fernando Henrique, il est nécessaire d'attaquer les élites qui le soutiennent. Il faut ainsi rallumer le désir de justice chez les pauvres en reprenant leur dû chez les riches. Il n'y aura pas d'amélioration pour le peuple si on ne fait pas en sorte que ceux qui gagnaient jusqu'à présent commencent à perdre. Cela ne nous intéresse pas d'atténuer les antagonismes de classe, pas plus que nous ne souhaitons délaisser les secteurs moyens qui auront des avantages, et même beaucoup, avec notre gouvernement. Pour donner un exemple, la revalorisation des services publics profitera aussi à ceux qui aujourd'hui sont obligés de rogner sur le budget de leur ménage à cause du coût exorbitant de l'enseignement privé, ainsi que les contrats d'assurance privés pour la santé, etc.
C'est dans ce contexte que l'ensemble des réformes structurelles que nous proposons prennent leur force. Le sens de la révolution démocratique que nous voulons provoquer doit ainsi être présent dans l'âme populaire.
Indiquons donc avec clarté les cinq ruptures que nous jugeons nécessaires et qui sont l'opposé de ce que propose Fernando Henrique :
• rompre avec la privatisation de l'Etat par les grandes compagnies, entreprises et banques, et dont la corruption est le symptôme le plus criant ;
• rompre avec la spéculation financière qui, utilisant le service de la dette publique, rend le budget de l'Etat chaque jour toujours plus dépendant des banques et le contraint chaque jour un peu plus à réduire les dépenses sociales ;
• rompre avec les accords de la dette extérieure et la soumission au FMI, qui empêchent l'Etat d'être souverain et d'avoir une politique de développement et de redistribution des richesses ;
• rompre avec les intérêts des grands propriétaires fonciers et du grand capital dans les campagnes, qui empêchent la
1) Eduardo Bisol est dirigeant du Parti socialiste brésilien, une petite organisation social-démocrate qui fait partie du Front Brésil populaire.
réforme agraire et toute politique agricole tournée vers le marché interieur ;
• rompre avec l'exclusion sociale et politique.
Nous ne pouvons pas dans cette bataille, contourner le problème du plan «Real». Celui-ci a déjà coûté assez cher à la société et il faut s'attaquer à ce qui fonde son existence même :
• le salaire minimum est au plus bas de son histoire, alors que les prix des produits de base sont à leur plus haut niveau ;
• le chômage s'est développé et a même été promu tout au long de la gestion de Fernando Henrique au ministère des Finances ;
• la destruction des services publics a été exécutée sur l'ordre de Fernando Henrique qui continuait ainsi l'œuvre de Collor ;
• l'absence d'un système fiscal progressif et l'allégement des dettes des grands propriétaires fonciers ;
• le renoncement à la souveraineté nationale avec le real qui, plutôt qu'une monnaie «forte», n'est que l'ombre du dollar.
Le plan a renforcé la dépendance du pays, et l'avenir de la nation est plus qu'incertain. Dans le débat sur l'orientation de la campagne, l'évaluation de l'efficacité électorale comparée des postures «modérée» ou «radicale» constitue un problème récurrent. Là nous devons défendre une position claire, mettre en évidence les antagonismes sociaux sous-jacents à chaque candidature et susciter le débat sur les différents projets de réorganisation de la nation brésilienne.
La différence entre Lula et Fernando Henrique ne peut se résumer à une divergence de «style de gouvernement». Face aux potentialités de la coalition conservatrice soutenant Fernando Henrique et aux enjeux sans précédents de cette bataille électorale, le combat pour notre victoire est un chemin difficile qui rassemble des énergies qu'il faut raviver pour avancer et vaincre.
Il est nécessaire de mobiliser les militants du PT et l'ensemble des mouvements sociaux pour enclencher un ample mouvement social et politique en faveur des réformes profondes.
Le chemin de la victoire dans la bataille présidentielle consiste à susciter une situation suffisamment polarisée pour galvaniser l'insatisfaction, l'espérance et la volonté de changement de la majorité des Brésiliens.*
São Paulo, 2 septembre 1994