Pendant de longues décennies, la problématique de la transition fut abordée par lemouvement révolutionnaire dans l'optique de la construction du socialisme et, selon les approches critiques les plus radicales. Cette construction n'aurait pu être menée à bien sans une rupture des mécanismes et des instruments institutionnels des sociétés bureaucratiques existantes (une «révolution politique» d'après les marxistes révolutionnaires, une «révolution culturelle» d'après les versions apologétiques du maoïsme de gauche). Livio MAITAN
A ujourd'hui, les termes du
problème se sont inversés : la question qui se pose est de savoir par quels moyens, et quelles formulations idéologiques, il sera possible de restaurer le capitalisme. Même des courants politiques, provenant d'anciens partis communistes, qui se sont opposés aux gouvernements pro-capitalistes et ne rejettent en bloc le passé, acceptent l'idée selon laquelle une étape d'«économie de marché», de privatisations plus ou moins importantes est absolument inévitable, voire souhaitable. On pourrait presque avoir le sentiment d'assister à une réédition renversée du fameux débat entre bolcheviks et mencheviks, mené au début du siècle!
Deux interprétations erronées L'évolution de la Chine a représenté jusqu'ici une variante substantiellement différente. Le pouvoir politique est resté aux mains de ce que l'on peut appeler la bureaucratie politique centrale, agissant au travers de mécanismes de contrôle et d'hégémonie propres au parti-Etat. L'idéologie officielle réaffirme périodi-
CHINE
Quelle transition ?
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quement que l'objectif final est la construction du socialisme et aux anciens dirigeants de l'URSS on reproche justement de ne pas avoir défendu l'Etat socialiste, d'un côté, par le maintien du cadre institutionnel existant, et de l'autre, par l'adoption à temps de réformes économiques plus radicales. C'est justement à cause d'une telle spécificité que l'analyse de l'expérience chinoise est d'une importance majeure, non seulement pour mieux comprendre les tendances qui opèrent dans l'ancienne URSS, dans les pays d'Europe orientale et savoir si ces tendances sont réversibles, mais aussi pour juger de la dynamique de la situation mondiale plus généralement.
Deux hypothèses, diamétralement opposées, ayant par ailleurs des partisans plus ou moins avoués, sont le plus souvent avancées :
• selon la première, les processus déclenchés déboucheront, graduellement et par approximations successives, sur une restauration du capitalisme ;
• selon la deuxième, la voie chinoise permettrait, pour la première fois, de donner une réponse positive aux problèmes posés par la transition tourmentée du capitalisme au socialisme. A notre avis, les deux interprétations sont inacceptables.
J'ESPÈRE
QUON SERA
PRiVATiSÉ
AVANT QUE
LES COURS DU
BRONZE NE
CHUTENT À NOUVEAU!
Tout d'abord, l'expérience des dernières années — non seulement en URSS et par la suite en Russie, mais aussi dans un pays comme la Pologne — confirme qu'une série d'obstacles de nature économique, aussi bien structurels que conjoncturels, de nature socio-politique et même de nature culturelle, entravent la concrétisation des projets restaurationnistes. En fait, il ne s'agit pas seulement de remplacer gouvernements et mécanismes politiques du «socialisme réel» par des gouvernements prétendument démocratiques, partisans de l' «économie de marché» et consultant, plus ou moins correctement, les électeurs. Il s'agit de mettre sur pied des structures, des mécanismes économiques, des rapports de production et de propriété fondamentalement différents et, qui plus est, de créer, en partant de zéro ou presque, des couches sociales bourgeoises capables de se substituer à la couche bureaucratique qui gérait le régime préexistant. Il va de soi qu'il s'agit de tâches extrêmement difficiles, ne pouvant être accomplies par la seule reconversion d'anciens managers et responsables de la nomenklatura en capitalistes. Au niveau des masses, le rejet politico-moral de l'establishment bureaucratique est incontestablement allé de pair avec des illusions généralisées sur le marché libre et
l'initiative privée. Mais la réalité de la transition renversée a, assez rapidement, dissipé ces illusions : la grande majorité de la population s'est heurtée à des difficultés de plus en plus dramatiques dans la vie quotidienne, et d'anciens fléaux comme le chômage, la misère et la faim sont réapparues à très large échelle, alors que seules des couches restreintes de privilégiés ont bénéficié du «neuf». De surcroît, les nouveaux régimes ont dû faire face à une situation économique mondiale de stagnation prolongée, dont les contradictions et les difficultés ne pouvaient que retomber aussi sur eux. Ce d'autant plus que les «aides» et les investissements espérés, en provenance de l'étranger, se réduisaient souvent à la portion congrue. Rien d'étonnant que, dans ces conditions, des tendances à réhabiliter le passé se soient dessinées, comme en témoignent, entre autres, les résultats électoraux dans plusieurs
Il semble évident que des obstacles de cette nature, surtout sur le terrain structurel, existent aussi en Chine. Toutefois, y opèrent incontestablement des facteurs
En premier lieu, le cours nouveau chinois s'est développé dans un contexte économique - conjoncturel au sens large — sensiblement différent de celui de l'ancienne URSS et de ses pays satellites
Un second élément réside dans le fait que le capitalisme international, rassuré par la stabilité relative du pays et sa dynamique économique, a concrétisé ses projets d'investissements, de prêts, d'accords commerciaux, dans une mesure incomparablement supérieure à ce qu'il a fait dans le cas de l'ancienne URSS ou d'autres pays. Il est fort probable que cette attitude sera maintenue dans les prochaines années, en vue de la nécessité pour les capitalistes de s'assurer de nouveaux débouchées : après tout, même des pourcentages modestes dans le partage des marchés dans un énorme pays comme la Chine, représentent des valeurs absolues
Obstacles à la restauration En troisième lieu, la formation d'une couche sociale bourgeoise ou néo-bourgeoise pourrait être facilitée par l'existence d'une bourgeoisie d'origine chinoise consistante, qui joue un rôle économique de premier plan dans plusieurs pays asiatiques (de l'Indonésie à la Malaisie) et semblant résolue à entrer dans le jeu (1), bien plus que par une réanimation de l'ancienne bourgeoisie, jamais complètement détruite, ou par l'influence de Hong Kong, qui intégrera dans quelques années la République populaire.
Ces facteurs, surtout les deux premiers, ont effectivement contribué à la réalisation des nouvelles orientations. Il n'en découle pas automatiquement qu'une restauration du capitalisme, graduelle et «pacifique», pour ainsi dire physiologique, soi automatiquement à l'ordre du jour. Le secteur privé, national et étranger, a un poids encore très limité. On peut dire la même chose des embryons de bourgeoisie qui se sont formés ou réformés ; la bourgeoisie chinoise à l'étranger pourrait apporter des capitaux et des connaissances, mais, à cause tant de sa faiblesse relative que de son extériorité, elle ne saurait jouer un rôle décisif dans une transformation des rapports structurels et encore moins dans la conquête d'une hégémonie politique. Aucune comparaison n'est possible avec l'Allemagne où pourtant, malgré un rapport de forces tout à fait différent et d'autres conditions favorables, l'assimilation structurelle de l'ancienne RDA s'est heurtée à des difficultés beaucoup plus grandes que prévu. Il ne faut pas sous-estimer non plus le fait que le processus qui s'est développé jusqu'ici, et qui, répétons-le, est loin de représenter une restauration du capitalisme, a connu des goulots d'étranglement, des tensions conflictuelles et des contradictions graves dans différents domaines : toutes ces tendances pourraient s'aggraver et se multiplier, aboutissant à de véritables explosions, probablement plus déchirantes, sur le terrain social et politique, que celles qui se sont produites dans le passé. Last but not least, justement les spécificités du processus chinois, la plus grande stabilité du système existant et la plus grande solidité de la couche dominante bureaucratique, aggravent les obstacles plus proprement structurels.
Quant à la thèse opposée, selon laquelle un choix réformiste à long terme pourrait comporter une évolution physiologique vers le socialisme, elle se base, plus ou moins explicitement, sur les facteurs suivants:
• la stabilité relative du cadre politique (appareil d'Etat, appareil administratif, forces armées, etc.) sous la direction incontestée d'un parti fortement centrali-
• un tissu économique en expansion et le fait que le pouvoir politique puisse faire ses choix dans le cadre de la planification ;
• la cohésion ethnique d'un pays où il n'y a pas de forces centrifuges comparables à celles qui ont déchiré l'URSS et plus encore la Yougoslavie ;
• malgré les vicissitudes des années 60 et 70, une plus grande continuité du groupe dirigeant qui permettra une relève générationnelle sans de trop grands traumatismes.
Tous ces facteurs opèrent effectivement, mais il y en d'autres qui entrent en jeu et qui auront une incidence encore plus grande dans le futur.
Premièrement, il ne faut pas oublier que l'économie agricole, dont le poids social reste prédominant, n'est pas organisée sur des bases collectivistes, et même pas sur la base de coopératives. Une telle structure - 200 millions de familles disposent en moyenne de 0,7 ha — «représente le plus grand obstacle au progrès» dans les campagnes dans la mesure où «elle ne correspond pas aux exigences d'une agriculture moderne» (China Daily, 2 novembre 1993). En même temps, elle est un terrain propice, du moins tendanciellement, à une accumulation du type capitaliste, avec toutes les différenciations conflictuelles qui en découlent.
Deuxièmement, le secteur de la grande industrie étatisée continue d'être considéré comme le «pilier de l'économie industrielle». Pourtant, il est, dans la phase actuelle, moins dynamique que le secteur privé. Qui plus est, son poids spécifique es entamé par le fait qu'un pourcentage élevé d'entreprises sont déficitaires et pourraient être soumises à des restructurations, voire, en partie au moins, à des privatisations. Plus généralement, l'intégration dans les mécanismes économiques internationaux ne pourra que peser de plus en plus, soit directement, soit indirectement, sur le secteur industriel et sur le tertiaire. Déjà à l'occasion de mesures adoptées en été 1993, par exemple, les dirigeants chinois s'étaient préoccupés de consulter auparavant la Banque mondiale.
Une planification qui s'estompe
Troisièmement, abstraction faite des mesures de décentralisation qui semblent nécessaires, le cadre de l'économie planifiée se vide progressivement de son contenu : il constituera de moins en moins un contrepoids aux tendances stimulées par l'existence du secteur privé, la dynamique d'une économie agricole non-collectiviste et les mécanismes du marché. D'ailleurs, depuis un an environ, des textes officiels ou officieux parlent de plus en plus expli-
1) Les Chinois à l'étrangers sont au total 55 millions. Mais leur poids spécifique économique est énormément plus important que leur incidence en pourcentage sur la population des différentes pays concernés (par exemple, en Thaïlande, ils représentent 8% de la population, mais ils contrôlent 80 % des capitaux commerciaux et la moitié des banques). Leurs «conglomérats» économiques au niveau asiatique fonctionnent comme des multinationales.
citement de dépassement ou suppression de l'économie planifiée. Au mois de novembre 1993, un texte du Comité central du parti, auquel on a attribué à juste titre une grande importance, tout en n'ayant pas recours à des formules trop drastiques, a redéfini la portée de la planification en expliquant, entre autres, que les plans doivent se baser sur le marché, se limiter à fixer des grandes lignes d'orientation et miser essentiellement sur des interventions de la Banque centrale et les mécanismes fiscaux.
La question du marché
Pour éviter tout malentendu, rappelons que les marxistes révolutionnaires n'ont jamais nié que le marché ait une fonction à jouer dans une phase de transition postcapitaliste. Toujours est-il que se pose la question de savoir si les choix décisifs sont dictés ou non par le marché, donc si la rationalité économique s'établit ex post ou si l'élément déterminant est représenté par une planification démocratique ex ante construite en partant des exigences d'un développement équilibré, compatible avec les impératifs de l'environnement, de la satisfaction prioritaire des besoins, non de minorités privilégiées, mais des grandes masses de la population. Si les orientations qui ont été déjà esquissées et que, semble-t-il, on a l'intention d' accentuer, ne sont pas rectifiées, l'économie chinoise n'ira pas dans cette deuxième direction. Ajoutons que s'est produite également une érosion progressive du monopole du commerce extérieur, qui pourtant devrait constituer une mesure de protection essentielle — à utiliser, bien entendu, avec souplesse — aussi longtemps que le marché mondial restera dominé par les impératifs de l'accumulation capitaliste.
En outre, il est vrai que les questions nationales n'ont pas la portée qu'elles ont eue et ont dans d'autres pays (55 minorités nationales ne représentent que 8 % de la population totale). Toutefois, le conflit tibétain, avec ses tensions et ses violences chroniques, traîne depuis le lendemain de la révolution. Des problèmes ont surgi egalement vis-à-vis d'autres nationalités. Par exemple, de sérieux conflits se sont produits l'année dernière avec la communauté musulmane du Qinghai. Par ailleurs, il existe d'autres tendances centrifuges, plus puissantes, qui sont souvent dénoncées avec vigueur par le pouvoir central.
Ces tendances sont à l'œuvre surtout au niveau provincial (n'oublions pas que de nombreuses provinces ont une population équivalente à celle de grands pays européens : des barrières protectrices internes existent, des stimulants particuliers sont fixés pour attirer les investissements au détriment d'autres provinces, des décisions adoptées par le gouvernement de Pékin restent lettre morte, etc
Une des pommes de discorde reste la distribution des rentrées fiscales. En 1978, la partie revenant à l'Etat correspondait à 34 % du PNB : elle s'était réduite à 15 % en 1992 et devrait baisser ultérieurement. Il est trop tôt pour dire si la réforme récente réussira à remettre de l'ordre dans la maison.
Finalement, l'appareil de l'Etat et du parti ne sont absolument pas des éléments immuables. En fait, le parti ressemble très peu à ce qu'il fut pendant la révolution et dans les premières années qui la suivirent. L'armée n'est pas non plus à l'abri des tendances qui agissent dans l'ensemble de la société et les traditions de la Longue marche se sont désormais sensiblement estompées. Rappelons, entre autres, que l'armée gère d'une façon autonome des secteurs économiques assez vastes et rentables. Tout cela dans le contexte mentionné, où une symbiose se produit entre des secteurs de la bureaucratie, politique et technocratique, et des couches bourgeoises embryonnaires et où les liens internationaux se multiplient.
Un potentiel explosif
Les tensions conflictuelles qui ont opéré, sous différentes formes, avec une intensité et une dynamique différentes, tout au long de l'histoire de la Chine post-révolutionnaire auront tendance à s'accroître plus sérieusement qu'au cours des dernières quinze années. Les tensions et les contradictions plus traditionnelles s'entre laceront, de plus en plus étroitement, à des tendances et des contradictions nouvelles, résultant des transformations réalisées ou projetées.
Des dirigeants et des commentateurs chinois ne semblent guère ignorer une telle dynamique éventuelle. Des préoccupations graves avaient été exprimées déjà avant l'explosion de 1989. Des voix se sont levées dans une période récente aussi. Voici ce qui a été dit, par exemple, dans un rapport au séminaire d'un institut de sociologie à Pékin : «Malgré la croissance économique rapide et le développement social, les experts prévoient des problèmes qui pourraient créer du désordre. Un défi potentiel à la stabilité sociale pourrait probablement être provoqué cette année par les effets de la distribution des impôts entre le gouvernement central et les gouvernements locaux (...) D'autres problèmes pourraient surgir dans les prochaines années à cause du décalage croissant entre différents secteurs économiques, de problèmes dans les zones occidentales sous-développées et de la montée de la criminalité (...) Alors que l'économie et la société ont maintenu un développement vigoureux, toutes sortes de conflits et de problèmes se sont accumulés et intensifiés» (China Daily, 2 novembre 1993). S'agit-il d'accentuations tendancieuses visant à justifier certaines décisions et, surtout, le refus persistant d'adopter des mesures de démocratisation au niveau politique ? C'est possible. Mais les préoccupations qu'on exprime ont un fondement certain.
Alors qu'il existe un exode rural gigantesque, qui va s'aggraver, sans que des solutions se dessinent à court et, fort probablement, pas même à moyen terme ; alors qu'il se produit entre différents secteurs agricoles des déséquilibres croissants que l'élargissement projeté de l'«économie de marché» ne pourra qu'accroître ; alors que le décalage s'accentue entre des groupes privilégiés de paysans riches, de bureaucrates locaux et des couches de paysans en voie de paupérisation ; alors que le cadre structurel lui-même, c'est-à-dire la prépondérance des entreprises paysannes à gestion familiale, représente un obstacle substantiel à toute modernisation réelle et à la croissance de la production nécessaire
pour satisfaire les besoins alimentaires de la population sans avoir recours à des importations massives (dont on connaît les conséquences pour la balance des paiements), comment pourrait-on ne pas se préoccuper de la situation dans les cam-
Nous ne revenons pas sur la situation très grave de nombreuses entreprises étatisées ni sur les tensions économiques et sociales qui ont connu pourtant une croissance plus importante. Ajoutons que le chômage industriel et urbain, tout en n'ayant pas des dimensions comparables à celles de l'exode rural, va également provoquer des déséquilibres, des situations conflictuelles et des phénomènes de désagrégation. Plus généralement, la «libéralisation» ou l' extension ultérieure des «lois du marché» aura inévitablement des effets négatifs sur les conditions de vie de larges couches de la population : il suffit de rappeler le problème crucial du logement. Les couches qui seront les victimes d'inégalités croissantes que l'idéologie officielle, loin de condamner, présente comme inévitables, voire souhaitables, accepteront d'autant moins un tel état de chose que les transformations des dernières années ont nourri une psychologie de société de
Tout ce potentiel de conflits s'accumule dans un contexte politique qui n'a pas fondamentalement changé. Les pressions sociales auront tendance à se concrétiser dans des directions différentes, sinon diamétralement opposées. Des secteurs des masses frappés par la montée des prix, la crise du logement, l'insuffisance des salaires, exprimeront leur mécontentement, en avançant leurs propres revendications et en ayant recours à des mobilisations spontanées, voire à des émeutes. Pour leur part, des couches bourgeoises en formation, des couches moyennes viseront à supprimer les obstacles à leur croissance ultérieure et à l'accroissement de leur poids socio-politique spécifique. Obstacles qui sont représentés, en dernière analyse, par des rapports de production et de propriété non-capitalistes et par le maintien des appareils politiques hégémoniques post-révolutionnaires. Toutes proportions gardées, la Chine pourrait être marquée par la contradiction qui fut à l'origine de la crise de l'URSS dans les années 1980 : la contradiction entre une société civile qui, malgré tout, a mûri et est devenue plus exigeante, et des structures politiques archaïques et ankylosées. Si ce tableau ne change pas — pour l'instant, rien n'indique qu'un changement puisse avoir lieu—, il n'y aura aucun développement physiologique d'une dialectique sociale qui ouvre la voie à une édification du socialisme, et des conflits déchirants, susceptibles de provoquer de nouvelles interventions répressives et autoritaires, se produiront inévitablement.
De la bureaucratie
C'est dans ce contexte que la bureaucratie, dans ses structures diverses et au-delà de toutes les opérations réformistes, s'efforcera à sa manière par ses propres méthodes (c'est-à-dire avec le souci de la défense prioritaire de ses propres intérêts) de maintenir le rôle qu'elle s'attribue, celui d'élément de cohésion nécessaire d'une société si complexe et si tourmentée.
Cette bureaucratie a les mêmes racines que les couches dominantes d'autres sociétés post-révolutionnaires formées après les deux guerres mondiales. Mais une tradition millénaire a exercé et exerce encore une influence sur les comportements et les propensions idéologiques qu'elles adopte (3).
Sans abuser pour autant d'analogies historiques, sans oublier non plus que la caractérisation sociologique et politique fondamentale doit se baser sur les modes de production et les rapports de propriété, qu'il nous soit permis de rappeler ici ce que l'un des plus lucides historiens de la Chine, Etienne Balazs, a écrit, entre autres, dans une série d'essais publiés sous le titre significatif, la Bureaucratie céleste (Gallimard, Paris, 1968) : «En dernière analyse, l'originalité de la Chine consiste à avoir créé une forme de régime monocratique où la bureaucratie civile des fonctionnaires-lettrés, en tant que groupe social, domine nettement l'Etat (...) Maint épisode de l'histoire chinoise en témoigne : sans les fonctionnaires-lettrés pour tenir sous la houlette les féodaux, pour garder d'une main de fer l'unité de l'empire, les particularités l'auraient emporté et, avec le morcellement de la souveraineté, toute la civilisation chinoise aurait éclaté (...) Et puis — c'est une règle, sans exception — l'alternative au règne de la bureaucratie, dans la Chine paysanne, était le désordre (...) Bien des traits de la Chine populaire nous rappellent l'ancien régime impérial : primauté de l'Etat et de la classe des fonctionnaires privilégiés — dans cette perspective la bureaucratie du parti serait le pendant du mandarinat; l importance des travaux publics exécutés par des millions de coolies ; la surveillance constante de la police ; l'intolérance d'un absolutisme éclairé mais totalitaire, avec son côté paternaliste, son sentiment de supériorité, sa suffisance et sa morgue ; et pour finir, l'impuissance de l'individu, incapable d'échapper à la pression sociale de la collectivité et à son conformisme
(...) C'est l'étatisme et le pouvoir absolu d'une bureaucratie qui semblent constituer le véritable dénominateur commun de l'ancien et du nouveau régime de la Chine (pp. 32,40, 316-317)».
Aujourd'hui, Balazs rectifierait sans doute quelques expressions. Mais la substance n'a pas changé. En d'autre termes, aucun changement qualitatif vers une démocratie socialiste n'a été introduit. Par ailleurs, si la nouvelle orientation de la politique chinoise a comme résultat de surmonter l'isolement national de la politique d'autosuffisance, cela se réalise par une intégration, fût-elle partielle, dans les mécanismes de l'économie mondiale capitaliste et non par la conquête d'une dimension supranationale de dépassement du capitalisme. En synthèse, voilà l'impasse
Rome, septembre 1994
2) Le metteur en scène Ning Ying a déclaré dans une interview : «Sous certains aspects, il est évident que la consommation fait plaisir et tout le monde est content de pouvoir acheter plus de choses. Mais, sous d'autres aspects, c'est tragique : toute une culture est en train de disparaître et en échange, arrivent des modèles importés sans discrimination de l'Occident (l'Unita, 13 novembre 1993).»
3) L'une des lectures favorites de Mao était, semble-t-il, une espèce de manuel politique de la bureaucratie impériale, le miroir universel de l'histoire, écrit au IXe siècle par un certain Sima Guang.
Danemark