Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IRLANDE

Vers un consensus anti-impérialiste

· Inprecor n° 384, octobre 1994 · p. 30-31 · 1 882 mots

Irlande Afrique australe Grande-Bretagne

Dans l'entretien que nous publions ci-dessous, Pat Mc Keown, un membre de la direction nationale de Sinn Féin, en expliquant le cadre de la décision historique prise par l'Armée républicaine irlandaise (IRA) d'annoncer le cessez-le-feu, cherche à démontrer que la stratégie à haut risque dans laquelle ils se sont engagés n'affectera pas l'engagement du parti envers le socialisme. Le leitmotiv de cette stratégie, c'est l'établissement d'un nouveau «consensus nationaliste» avec, aux côtés du Sinn Féin, le Parti social démocrate (SDLP) bourgeois du Nord, et le parti encore plus bourgeois du Sud Fianna Fail (le parti dominant dans le gouvernement de coalition de Dublin), sans parler du soutien de l'administration Clinton. Comme l'admet Mc Keown, cela implique de travailler avec des politiciens très à droite. Le contrepoids qu'il propose, c'est l'établissement d'un consensus anti-impérialiste.

• INPRECOR : Le 31 août, l'IRA a annoncé une cessation complète de ses activités militaires.

Qu'est-ce qui, de l'avis de Sinn

Féin, a causé cette annonce historique?

Pat Mc KEOWN : C'est complexe parce qu'il y a toute une série de choses qui se sont passées ces deux dernières années. Un consensus a été réalisé dans le camp nationaliste en Irlande, il n'y a aucun doute là-dessus. Il serait faux de dire que c'est un consensus sur toutes les questions, mais au moins il y a consensus sur le fait que le peuple irlandais a droit à

IRLANDE son autodétermination. Comment cela se déroulera, c'est encore à déterminer. question irlandaise est présentée avec une certaine unité. Dans ces circonstances, l'IRA dit simplement qu'il y a un potentiel pour faire évoluer la situation dans le cadre de la négociation et du dialogue, et évidemment, il faut essayer. C'est maintenant à Sinn Féin de faire avancer les choses. quatre ou cinq dernières années, au point que le gouvernement de Dublin se décide enfin à s'intéresser à l'Irlande du nord ; il y a aussi le gouvernement américain, qui s'intéresse enfin à la question irlandaise. Toutes les conditions sont donc réunies pour faire pression sur les Britanniques et les obliger à bouger. C'est dans ce cadre que l'IRA a pris sa décision.

«processus de paix» ?

TIME YEARS

TO

Ceci a conduit à une situation où la

Il y a eu beaucoup de changements ces

• Est ce que les développements en Afrique du Sud et en

Palestine ont eu une influence, positive ou négative, sur la décision de s'engager dans le

Certainement. L'Afrique du Sud plus que la Palestine. Les développements en Afrique du Sud ont eu une influence sur les Républicains, comme ils en ont eu, internationalement, sur tous les mouvements de libération. Je pense que la forme ans. de lutte sud-africaine nous a fourni une voie qui avait été masquée par la lutte armée. Nous disons à notre peuple, la lutte n'est pas finie, nous en sommes seulement à la première étape de la résolution du conflit. Ce que nous avons vu en Afrique du Sud ces dix dernières années, c'est là où nous en sommes ici, et nous devons faire évoluer la lutte de façon politique.

Une cessation des opérations militaires ne signifie pas la fin des revendications progressistes. En fait c'est le contraire. Les leçons de l'ANC, et sa capacité à réaliser un consensus des noirs sud-africains, c'est quelque chose que nous essayons de reprendre ici. Si nous parvenons à une unité et à un consensus nationaliste, nous serons plus forts pour avancer.

• Serait-il juste alors de dire que la lutte armée a été remplacée par une stratégie politique centrée autour de l'«unité nationaliste» ?

L'unité du camp nationaliste est primordiale en ce moment. Mais je ne pense pas que ce soit une solution en soi, parce qu'en Irlande, l'unité nationaliste signifie travailler avec des politiciens de droite. Cela ne signifie pas que nous partagions la même vision de l'Irlande que nous voudrions construire. Donc, bien que l'unité nationaliste soit importante en ce moment, ce n'est absolument pas la seule clé du problème. Je pense que la clé, c'est de s'appuyer sur la détermination politique dont notre peuple a fait preuve depuis 25

• Mais y-a-t-il suffisamment de convergences parmi les nationalistes aujourd'hui pour qu'ils présentent au gouvernement britannique une espèce d'«ulti-

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matum politique» en ce qui concerne l'avenir de l'Irlande ?

Ce sera le travail du Forum pour la paix et la réconciliation, d'étoffer tout cela. Il y a des intérêts communs dans la communauté nationaliste. Où cela nous mène, c'est ce qui devra être discuté dans le Forum. Son rôle est de garantir les intérêts de la communauté nationaliste, mais aussi de ceux qui se considèrent actuellement comme des Unionistes.

Le consensus chez les nationalistes aujourd'hui est qu'un accord ne pourra intervenir que quand les Britanniques commenceront à se retirer. Tous les partis nationalistes sont en faveur de l'unité de l'Irlande, alors nous leur disons : si c'est votre programme, alors il faut commencer à le mettre en oeuvre. Et jusqu'à un certain point, nous avons réussi à les faire bouger dans ce sens.

• Ce que nous savons sur le document de travail Londres-

Dublin pour un règlement durable semble pointer vers une assemblée de Stormont qui détiendrait le pouvoir. Quelle est la réponse de Sinn Féin à un tel document ?

Le consensus nationaliste, c'est qu'il n'y a pas de solution interne au Nord. Cette question est très clairement traitée dans ce qui est connu sous le nom de déclaration «Hume-Adams». Ce document n'est pas public, mais les principes du document le sont, et il indique très clairement qu'il n'y a pas de solution interne. Une assemblée à Stormont ne pourrait pas devenir un corps de gouvernement pour les six comtés, comme cela était le cas dans le passé. Il devra faire partie d'un cadre plus large. Nous avons dit que le document était négociable. Rien n'est gravé dans la pierre. De même, nous avons dit que la déclaration de Downing Street (1) contenait des points sur lesquels nous étions en désaccord et qu'il fallait renégocier. Donc nous arrivons avec certains points d'accord, pas un accord complet, mais au moins sur certains points-clés, dont l'un est qu'il n'y a pas de solution interne à l'Irlande du nord.

• Vous avez commencé une campagne de mobilisation autour des questions des droits civiques et de la sécurité : pensez-vous que le SDLP soutiendra de telles campagnes ? Je pense qu'il sera de plus en plus difficile pour le SDLP de rester en dehors.

Par exemple, le RUC (2) est inacceptable pour tous les nationalistes, pas seulement pour les partisans de Sinn Féin. Quand nous dénoncerons l'occupation des quartiers nationalistes par le RUC, le SDLP sera bien obligé de s'attaquer au problème aussi. Je ne pense pas qu'ils viendront faire des piquets devant les casernes du RUC, un parti de la classe moyenne n'ira pas jusque là. Mais je pense que la dynamique des piquets et d'autres manifestations de protestation les obligeront à pendre une position plus ferme, au point qu'ils devront avancer à nos côtés, au lieu de suivre leur propre programme.

• Etes-vous prêts à chercher des alliés dans la gauche socialiste?

Une partie de notre stratégie doit être de rechercher non seulement un consensus nationaliste, mais aussi un consensus antiimpérialiste. Que les autres partenaires du consensus nationaliste l'apprécient ou non, notre parti se bat pour une république socialiste et démocratique. Nous ne cachons pas que c'est ce que nous voulons. Aussi, il est essentiel que tout en luttant contre la présence britannique au Nord, nous construisions un mouvement qui crée une nouvelle société dans toute l'Irlande. Dans le passé, un des problèmes que nous avions avec la gauche large, c'est que certains étaient en désaccord avec la lutte armée. La question est réglée. Il n'y a plus d'excuses, et nous disons : «allons-y», parce que si nous voulons créer une force politique pour le socialisme, c'est notre responsabilité à tous.

• Une nouvelle situation politique signifie un nouveau défi électoral pour Sinn Féin. Comment le parti va-t-il se différencier du SDLP ou de Fianna Fail ?

Si vous regardez les 26 comtés, vous voyez bien ou se trouve notre retard. Au Nord, nous avons une base électorale solide, bien que minoritaire et nationaliste. Nous pensons que nous pouvons l'élargir en mettant les vrais problèmes à l'ordre du jour. D'une certaine manière, quand la lutte armée était le moteur, nous ne nous attaquions pas à tous les problèmes qui concernaient la population, même nationaliste. Sinn Féin n'a pas toujours été le porte-parole de tous les nationalistes. Je pense que nos perspectives sont plus grandes maintenant. Dans les 26 comtés, il y a toutes sortes de possibilités. Les républicains, au Sud, étaient paralysés par la lutte armée. Ils voyaient leur rôle principalement comme soutien à la lutte armée au

Nord. Donc Fianna Fail et les autres avaient le champ libre avec très peu d'opposition. Je pense qu'il y a une alternative viable en terme de parti de gauche progressiste. Je pense que les républicains sont habilités à le diriger, à faire partie de la direction d'un tel parti. D'une certaine façon la situation s'est complètement transformée. Jusqu'à l'année dernière, Sinn Féin était un parti qu'on entendait jamais parce que nous étions censurés par les médias. Maintenant, non seulement les gens connaissent nos positions sur la réunification nationale, mais aussi sur les questions économiques et sociales. Nous sommes différents des partis qui existent actuellement en Irlande et je pense qu'il existe un énorme potentiel pour nous.

• Nous entrons maintenant dans un terrain politique inconnu, beaucoup de choses pourraient mal se passer, est-ce-que

Sinn Féin a une position de repli si cela arrive ?

Nous sommes engagés dans une stratégie particulière mais ce n'est absolument pas la seule option dans notre lutte contre la Grande-Bretagne, sans parler de notre lutte dans l'ensemble de l'Irlande. Ce dont nous sommes certains, et là nous sommes confiants, c'est que nous avons des gens qui ont vécu 25 ans de combat très dur et très difficile et qui sont restés fidèles. Nous ne doutons pas de l'intégrité de notre base Aussi nous disons à notre base : si nous nous trompons, si cette direction prend le mauvais chemin, vous devrez la chasser et mettre à sa place celle qui répondra à votre vision de la situation. La seule raison qui nous a permis d'aller si loin c'est la force de notre base, qui avance toujours de nouvelles idées, de nouvelles initiatives et de nouvelles stratégies. A chaque étape de la stratégie actuelle nous ferons ce que nous avons toujours fait ; nous reverrons notre position et nous ferons le point. Si nous pensons que nous sommes sur la mauvaise voie, nous nous retournerons d'abord vers notre base et nous commencerons à chercher comment construire des alternatives.*

Propos recueillis par Paul Flanigan

Rectificatif:

Une erreur s'est glissée dans le n° 381, page 13 de l'article de Livio MAITAN. Il fallait lire, «la région de Naples» au lieu de «Naples»

1) Royal Ulster Company : forces de police en Irlande du Nord ; leurs liens avec des groupes armés unionistes ont été dénoncés publiquement.

2) Cette déclaration a été signée en décembre 1993 par les gouvernements de Londres et de Dublin. Elle définissait le cadre de futures discussions dans l'éventualité d'un cessez-le-feu proclamé par l'IRA.

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