Inprecor 1974–2004

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HAÏTI

Une intervention inacceptable

· Inprecor n° 384, octobre 1994 · p. 3 · 909 mots

États-Unis

Après l'accord conclu in extremis entre les USA et la junte haitienne, les troupes US ont débarqué sans combat sur l'île pour en prendre le contrôle. Lorsque Bill Clinton envoya Jimmy Carter négocier avec le général Cédras, ce n'était pas seulement pour éviter la perte de vies américaines et l'affaiblissement des

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Depuis quelques jours, l'administration Clinton avait peur que le général Cédras et ses acolytes démissionnent brusquement. Comme elle s'acharnait pourtant à le leur demander ! Car entre leur départ et l'arrivée des troupes américaines, se serait ouvert un hiatus, qui pouvait se transformer en chaos. Jimmy Carter avait donc pour mission de négocier les termes de ce que l'accord appellera «la période transitoire nécessaire pour assurer le fonctionnement des institutions vitales du pays». Si les circonstances l'avaient permis, le texte de cet accord Carter-Jonassaint aurait assurément été tenu secret.

Car il est, de manière trop évidente, en parfaite contradiction avec les discours que les Etats-Unis et l'ONU tenaient jusqu'alors. On y lit ainsi que «les activités militaires de la Mission militaire des Etats-Unis seront coordonnées avec le haut commandement haïtien» et on y parle de «coopération, menée dans le respect mutuel» entre les deux armées. Ce pacte, signé en quelque sorte avec le diable, reconnaît dans les faits l'autorité du prétendu président Jonassaint, au moins jusqu'au retour du président Aristide.

D'emblée, l'intervention nord-américaine est donc frappée d'une contradiction essentielle. Elle se fait au nom de la démocratie, mais scelle une alliance avec les dictateurs qu'elle prétendait combattre. D'où les événements de la première semaine de l'invasion, où les soldats américains se disaient «dégoûtés» de laisser réprimer, sans intervenir, les gens qui les accueillaient en libérateurs. Il a été finalement convenu que l'armée haïtienne continuerait à maintenir l'ordre, sous la surveillance des militaires américains, et que ces derniers interviendraient contre la population si les manifestations conduisaient à un «effondrement général de l'ordre public». Il est notamment prévu que les

EDITORIAL forces de répression haitiennes.

Arthur MAHON soldats américains ouvriront le feu si certains édifices, tels que les postes de police, sont attaqués. Une intervention militaire réussie, menée sous le drapeau de la démocratie à quatre-vingt kilomètres de Cuba, serait une grande réussite pour Bill Clinton. Mais elle sera une catastrophe pour son projet vis-àvis de Cuba si elle s'achève par une répression ! Ce n'est pas, loin de là, la seule contradiction que Bill Clinton va devoir gérer. L'opinion américaine n'est pas favorable à cette intervention. Et à peine le premier soldat avait-t-il posé le pied en Haïti que les parlementaires américains demandaient déjà que le corps expéditionnaire revienne dès que possible. Or, pour que cette intervention soit utile sur le long terme pour les Etats-Unis, il faudrait qu'elle inaugure une occupation durable d'Haiti.

Cocktail explosif

L'impérialisme américain a besoin de reprendre en mains et de refondre une armée qu'il a créée, mais qui s'est transformée depuis en un conglomérat de gangs de malfaiteurs, et est une source de problèmes incessants. La première occupation (1915-1934) avait été décevante pour l'impérialisme nord-américain. La résistance paysanne l'empêcha de transformer en profondeur les structures économiques du pays. Le résultat le plus tangible fut le désarmement de la paysannerie et la transformation de l'armée héritée de la guerre de libération nationale en une «gendarmerie» destinée à lutter contre l'ennemi intérieur. Cette occupation accéléra le développement des problèmes économiques et sociaux, favorisant la prise du pouvoir par Duvalier en 1957, qui fit le vide autour de lui, et empêcha pour long temps la construction d'une force politique bourgeoise ayant quelque crédibilité. Après la chute de Duvalier fils, de Namphy et d'Avril, le vide politique fut rempli par la candidature surprise de

Jean-Bertrand Aristide, en lequel s'incarnèrent tous les espoirs du peuple haïtien. Si l'intervention américaine se passe sans trop de problèmes pour ses initiateurs, les Etats-Unis peuvent espérer en retirer un grand prestige. Sur cette base, ils pourront tenter de construire un projet politique en Haïti, voire même deux. L'un s'appuierait sur l'organisation para-militaire construite autour de l'armée, le FRAPH. C'est aujourd'hui la force politique la plus implantée. Mais elle peut s'avérer d'une grande fragilité. L'autre projet viserait à récupérer certains courants qui se disent partisans du président Aristide, tout en éliminant, y compris physiquement, les secteurs les plus radicaux. Aristide lui-même semble avoir déjà accepté tous les plans économiques que lui proposaient les Etats-Unis. Et vu les conditions dans lesquelles il va - peut-être

- revenir en Haïti, il lui sera difficile de refuser grand chose à Bill Clinton. Pour qu'un tel projet soit réalisable, au moins deux conditions sont nécessaires : assez d'argent à injecter en Haïti, et une population suffisamment sage. Clinton peut espérer qu'après trois années de dictature et de souffrances, pendant lesquelles une grande partie des cadres des comités de quartier et des groupements paysans ont été tués ou ont gagné l'exil, l'insolent peuple haïtien s'est assagi. Sinon, le coup d'Etat aura été inutile. Malheureusement pour les dirigeants nord-américains, le déroulement de la première semaine de l'invasion ne semble pas confirmer ce pronostic ! Au contraire, on est même étonné de la rapidité avec laquelle le peuple haïtien a repris ses bonnes vieilles habitudes : mise à sac du local d'une organisation pro-putschiste, manifestation devant le quartier général de l'armée, pillage des postes militaires de la seconde ville du pays. L'intervention américaine en Haïti a ouvert une boîte à surprises qui n'est pas près de se refermer.*

Inprecor n° 381 - juin 1994

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