La crise des «balseros» accélère les réformes économiques. L'accord intervenu entre le gouvernement de Fidel Castro et celui de Bill Clinton sur l'émigration pourrait après les élections législatives américaines donner lieu à de nouvelles rencontres entre les deux pays. Janette HABEL
'exode des «balseros» l'été
L
1994 a déclenché une floraison de commentaires sur la crise cubaine. Les poncifs de la grande presse française concernant l'ile sont toujours marqués par un parti-pris idéologique qui n' a d'égal que l'ignorance dans laquelle on tient un pays catalogué comme rele vant du «goulag tropical» catégorie qui dispense désormais de toute analyse. L'épreuve dramatique que le pays traverse et dont la survie du régime est l'enjeu mériterait cependant que l'on en examine les causes, structurelles et conjoncturelles. Une telle analyse devrait en premier lieu partir de l'analyse de la société cubaine avant 1959 (l'une des plus polarisées de la région compte tenu des inégalités de son développement socio-économique) car le «révisionnisme» n'épargne pas non plus l'histoire cubaine. Deuxièmement elle devrait rééxaminer les conditions et les responsabilités de la rupture avec les Etats Unis en germe dès l'année 1959 : question elle aussi aujourd'hui très contestée (F. Castro aurait de longue date choisi la rupture). Troisièmement, elle suppose un rééxamen des objectifs de l'alliance proposée par l'URSS (dont des diplomates reconnaissent aujourd'hui le cynisme) afin d'en tirer un bilan. Quatrièmement elle impose une analyse critique des responsabilités propres de la direction du
PCC cubain ( et de ses diverses composantes avant qu'il ne se constitue comme tel) et plus précisément du mode de domination politique instauré par F.Castro, greffe spécifique et avorton du caudillis-
CUBA
Lendemains de crise ...
me et du parti unique. L'objectif de cet article n'est évidemment pas de se lancer dans une telle étude mais d'examiner certaines des causes de la crise de cet été et de ses conséquences.
Un double échec dans l'agriculture
Un double échec — celui de la zafra (récolte de canne à sucre) pour la deuxième année consécutive (moins de 4 millions de tonnes et donc autant de «dollars» en moins pour acheter du pétrole) et celui du plan alimentaire — explique le sentiment d'inquiétude, voire même de panique, d'une population dont le niveau de vie a baissé depuis 4 ans de près de 50% pour ceux qui ne disposent pas de devises. La crainte de privations alimentaires a joué un rôle déterminant dans l'ampleur de l'exode, y compris dans le fait qu'il se soit prolongé après que les réfugiés aient été réorientés vers la base américaine de Guantanamo. Les tentatives de la part des garde-côtes cubains d'endiguer cette vague de départs (qui devait provoquer lors de l'accident d'un remorqueur une trentaine de morts) ont été le détonateur de la manifestation d'hostilité au régime le 5 Août. Crise économique, sentiment d'impuissance, démoralisation, absence de perspectives, tels sont les ingrédients des évènements. Dire cela ce n'est pas en minimiser la portée ni les banaliser, ce dont s'est bien gardé d'ailleurs le gouvernement, qui vient de prendre des décisions spectaculaires en matière de libéralisation de la production agricole. Le feu vert vient en effet d'être donné pour les marchés libres paysans «L'idée centrale est que toute personne liée à la terre puisse vendre ce qu'elle produit après avoir rempli son plan de production pour l'Etat sans que nous intervenions dans le prix, etc. L'offre et la demande joueront le rôle fondamental ‚ainsi que les règles et les impôts qui devront être appliqués(...)» a déclaré Raoul Castro. Cette décision — la plus importante depuis l'accélération des réformes économiques en Juillet 1993 avec la légalisation du dollar — a une signification quasi symbolique. Il aura donc fallu plus de huit ans pour qu'une exigence dont Raoul Castro reconnaît aujourd'hui qu' elle bénéficie de «l'appui unanime de la population» soit satisfaite. En effet Fidel Castro pour qui le marché est «une perversion qu'il faut éliminer à tout prix (1)» (fut-ce au prix du marché noir!), a toujours été opposé à cette mesure , symbole pour lui de la résurgence et des méfaits du capitalisme. Interdits en 1986, rendus responsables de l'émergence d'une classe de nouveaux koulaks et de la corruption des intermédiaires chargés de commercialiser illégalement les produits de la terre, les marchés libres paysans avaient fait l'objet de très nombreux débats dans le cadre de la préparation du 4ème Congrès en 1990. Très
1) Aurelio Alonso. Introduction de la logique de marché à Cuba. Alternatives Sud Ed. L'Harmattan 1994.
appréciés de la population, ils apparaissaient comme un recours dans un contexte où les pénuries alimentaires n'ont pas cessé de s'aggraver depuis l'instauration de la «période spéciale en temps de paix» décrétée après la désintégration des échanges avec l'Europe centrale et l'URSS.
Chute brutale des importations
La crise majeure que connaît l'île est d'abord une crise alimentaire dont les causes sont complexes : l'héritage commun aux îles Caraïbes des séquelles coloniales et des relations de dépendance (la production de cultures d'exportation destinées aux métropoles), auquel s'est ajouté l'absence de complémentarité économique de la région ont rendu impossible jusqu'alors l'auto-suffisance alimentaire des îles et entravé l'essor d'une industrie agro-alimentaire sur des bases régionales. Il n'y a pas qu'à Cuba que le lait, la viande, les oeufs et la volaille manquent. Le CARICOM (regroupement régional des Caraibes anglophones) ne produit encore que 47 % de sa consommation annuelle en ce domaine. Le solde est couvert par l'importation de lait en poudre, de lait condensé et de lait deshydraté (que Cuba importait auparavant des pays du Comecon). Les gouvernements du CARICOM comptent eux aussi encore aujourd'hui «sur des produits laitiers subventionnés moins onéreux en provenance des pays développés pour nourrir bon nombre de leurs citoyens» (2) (voilà comment les subventions agricoles des pays développés accroissent la dépendance des pays sous-
Ce n'est que depuis une période récente que des recherches sont faites pour mettre à profit le potentiel spécifique de la région en matière d'élevage, de fourrages, d'engrais, etc. Les pénuries cubaines en la matière n'ont donc rien de surprenant dès lors que les sources d'importation se sont brutalement taries (avec la réunification allemande le gouvernement de Bonn a interrompu du jour au lendemain les livraisons de lait prévues par les accords à long terme conclus antérieurement). La dépendance alimentaire de Cuba n'était donc pas en soi si étrange si l'on veut bien se livrer à une comparaison régionale ; et si l'on s'interroge sur les racines des pénuries alimentaires actuelles c'est le type de liens noués dès les débuts de la révolution avec l'URSS et le «modèle» de développement dépendant qui en a découlé qu'il faut d'abord mettre en cause. La priorité sucrière s'est faite au détriment des productions vivrières. Là aussi il n'est pas inutile de revenir sur quelques idées reçues ; le «généreux protecteur soviétique» trouvait — outre des avantages stratégiques considérables — quelque intérêt à l'achat du sucre de canne cubain : «Cuba satisfaisait les besoins des anciennes républiques soviétiques à hauteur de 30 %. Mais bien que ce sucre ait été "payé" à des prix préférentiels ceux ci étaient inférieurs aux coûts de production soviétiques du sucre de betterave : pendant la période 1979-1987 l'URSS a payé en moyenne 41,9 cents par livre de sucre cubain, alors que son coût moyen de production était de 43 cents par livre(...)» (3)
Selon certains auteurs l'île bénéficiait alors d'un «confortable cocon » (4) dont la contrepartie était le maintien d'une structure économique déformée, dont le sucre représente encore le premier produit d'exportation, qui en 1993 a rapporté 40 % des revenus de l'île. Aujourd'hui, après quatre ans de récession, c'est du sucre que dépendent les importations de pétrole, voire même de poulets français!
Une société à deux vitesses Aux effets propres de la crise il faut ajouter les conséquences de l'ouverture économique. Depuis un an et demi — sous la pression des gouvernements européens et latino-américains — le gouvernement cubain s'est engagé dans un processus de réformes généralement critiqué pour sa lenteur excessive. La Havane a justifié sa prudence par les désordres engendrés par des transitions trop brutales dans les ex-pays du Comecon . En réalité les effets des réformes engagées (dont certaines s'inspirent du plan d'ajustement élaboré par Carlos Solchaga, l'ancien ministre espagnol des finances) sont plus importants qu'on ne le dit généralement et n'ont pas été étrangers à la crise de l'été.
Avant même la réactivation des marchés paysans, la légalisation du dollar, l'autorisation d'activités privées artisanales ou commerciales, la suppression de certaines subventions, l'instauration d'un système fiscal auparavant inexistant, l'augmentation des prix de certains biens de consommation, avaient déjà eu des effets sociaux déstabilisateurs. Sans oublier les conséquences d'une ouverture massive aux capitaux étrangers, d'abord limitée au tourisme mais désormais acceptée dans l'industrie, la prospection pétrolière, les minerais, les télécommunications, le textile, les agrumes et peut-être
L'effet le plus dévastateur a sans doute été l'instauration d'une société à deux vitesses, et ce n'est pas le moindre des paradoxes que de voir les partisans les plus zélés des réformes en critiquer les conséquences. Avant la légalisation du dollar la productivité du travail n'était certes pas très élevée ; mais depuis que la détention du billet vert est acceptée la démotivation des salariés a atteint des sommets, et pour cause. Pourquoi travailler pour des pesos sans valeur ? Le gouvernement est désormais contraint d'envisager des stimulants (ou des contreparties) en dollars pour • rémunérer les salariés ; le problème est que les ressources du pays ne suffisent pas pour que cette mesure (déjà appliquée quelques secteurs) puisse être généralisée.
Le développement du tourisme et la présence d'entreprises étrangères incitent par ailleurs la population active, quelque soit sa qualification, à déserter les entreprises d'Etat : les distorsions de l'emploi qui en résultent sont chaotiques et se font au détriment des intérêts généraux du pays.
Enfin la coexistence de régions touristiques riches avec le reste de la population ne va pas sans tensions : mais il s'agit là d'un problème commun à l'ensemble des Caraibes.
Mais c'est le délitement du tissu social et l'affaiblissement de la cohésion antérieure qui sont les plus lourds de conséquences. Sans doute de nombreuses ruptures avaient — elles déjà usé une légitimité héritée des conquêtes nationales et sociales de la révolution. Mais la crise d'août traduit une déchirure plus profonde et plus dangereuse. Si le pari d'un «ajustement économique sans désocialisation» débouchait sur un échec la population risquerait de ne pas l'accepter sans contrepartie. Car si la nécessité d'un retour à l'initiative privée, à une extension du marché apparaissent inévitables compte tenu de la nécessité du pays de se réinsérer dans l'économie mondiale et des conditions impératives qui sont mises à son retour dans les institutions régionales — retour vital pour sa survie — et si les marges de manoeuvre du gouvernement castriste sont extrêmement faibles, voire inexistantes sur le terrain strictement économique, il n'en va pas de même sur le plan politique.
Comme l'ont montré les débats dans les centres de travail lors des assemblées du premier semestre 1994, il est douteux que la population puisse accepter encore longtemps la détérioration des conquêtes antérieures sans changements politiques et
2) G. Proverbs «Développement de l'industrie laitière aux Caraïbes». Le Courrier. N°140 Juillet-Août 1993.
3) Roberto Espindola «Cuba's difficult spring». University of Bradford. UK. Annales des pays d'Amérique latine et des Caraïbes. N°s 11-12. IEP Aix en provence.
4) Pascal Fletcher. 27/9/1994. Finantial Times.
sans démocratisation, ce d'autant plus qu'elle perçoit que des secteurs de la bureaucratie bénéficient déjà de privilèges liés aux postes occupés dans les entreprises mixtes et aux services rendus aux entrepreneurs étrangers. La rupture de ce qu'Aurelio Alonso, appelle le «principe d'équité» rend beaucoup plus insupportable le maintien d'un contrôle autoritaire et répressif de la part de fonctionnaires et de directeurs dont la compétence est de plus en plus contestée. Comme le remarque Alonso «beaucoup plus que la pureté morale du parti d'avant-garde ce qui constitue sans doute un capital politique essentiel c'est le renforcement d'un véritable pouvoir populaire disposant d'une autorité et d'un contrôle réls qui constitue le facteur décisif qui permettra d'empêcher que les effets que nous observons aujourd'hui en tant que coûts sociaux hors contrôle ne fassent déborder le système et provoquent une dégradation irréparable pour la société» (5). Or rien n'indique que l'on aille dans cette direction. Les changements intervenus récemment parmi les dirigeants provinciaux du PCC se sont effectués comme d'habitude, dans le secret des délibérations.
Vers un élargissement des négociations ?
Pour La Havane, la normalisation des rapports avec Washington et la levée de l'embargo sont la condition d'une amélioration de la situation économique, qui seule pourrait donner lieu ensuite à une ouverture politique. Or pour Washington l'ordre des facteurs est inverse : sans ouverture politique (c'est à dire sans élections), pas de suspension des sanctions. Mais la négociation engagée à l'occasion de la crise des balseros pourrait amorcer un tournant tactique de la diplomatie américaine, pour qui empêcher les flux migratoires sur la côte sud des Etats Unis est devenu un impératif et un enjeu électoral majeur. Or prendre le risque du renversement de F.Castro - objectif de Washington depuis plus de 30 ans — c'est prendre le risque d'un chaos gigantesque dans le «backyard» ; voilà pourquoi des voix s'élèvent désormais pour pousser à des accommodements avec un diable dont les marges de manoeuvre sont aujourd'hui tellement réduites que des concessions impensables auparavant peuvent sûrement lui être imposées.
La symétrie avec Haiti toujours présente dans les orientations de Clinton trouverait ainsi son aboutissement : si Cedras est pour Jimmy Carter un partenaire honorable pourquoi F.Castro ne le serait-il pas ? Ce raisonnement tenu par certains stratéges américains qui voient dans l'opération haitienne une répétition générale peut amorcer une évolution qui ne se concrétisera au mieux qu'après les élections législatives de novembre, voire après la prochaine élection présidentielle aux Etats-Unis. C'est en tout cas la voie préconisée par l'Eglise catholique dans un communiqué signé par la Conférence des Evêques de Cuba.
L'accord conclu en Septembre entre La Havane et Washington afin de normaliser les flux migratoires entre les deux pays prévoit d'autres rencontres. Le gouvernement cubain a pris récemment sur le plan diplomatique des initiatives qui répondent à certaines des exigences formulées par les gouvernements espagnol ou latino-américains en matière de pluralisme politique et de respect des droits de l'homme. Depuis la crise des balseros, le ministre des Affaires Etrangères cubain a rencontré à Madrid des personnalités qui bien que considérées comme modérées parce qu'elles ont condamné l'embargo représentent néanmoins de véritables opposants; une délégation de représentants du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l'Homme doit se rendre à Cuba sur l'invitation du gouvernement cubain; l'adhésion de l'île au Traité de Tlatelolco contre la prolifération des armes nucléaires en Amérique Latine et dans les Carabes attendue de longue date, s'inscrit aussi dans une stratégie dont l'objectif prioritaire est la réintégration en Amérique latine et dans les Caraïbes, mais dont le passage obligé est un début de normalisation avec le grand voisin du nord. Le développement croissant des échanges avec le Canada et le Mexique, partenaires de Washington dans le Traité de Libre Commerce, va aussi dans ce sens.
Reculer, mais jusqu'où ?
Le débat sur les réformes tel qu'ils s'est déroulé à Cuba jusqu'alors n'oppose pas les «réformateurs» aux «conservateurs», une terminologie particulièrement mystificatrice car les uns et les autres sont divisés sur les mesures à prendre. Les différences portent sur la finalité et la viabilité des réformes économiques. Faut-il procéder à un recul tactique en préservant l'essentiel des conquêtes sociales dans le cadre d'une «économie socialiste à caractère mixte au sein de laquelle le système socio-économique cubain pourra utiliser les mécanismes du marché sans pour autant devoir y succomber» (6) ou opérer un tournant radical en allant résolument vers l'instauration d'une économie marchande généralisée afin de bénéficier du soutien financier de la bourgeoisie cubaine en Floride, de l'ouverture au marché américain et des avantages d'une intégration régionale? Un tel cas de figure impliquerait des changements politiques institutionnels, une ouverture «par en haut» en acceptant la négociation voire des élections avec les exilés «modérés» de Miami. Mais comment réagirait le peuple, éternel absent de toutes ces grandes manoeuvres? Et quel serait alors le rôle dévolu à Fidel Castro dans une telle transition? La géographie politique inspire les solutions les plus variées: transition pacifique à l'espagnole avec la participation de Fidel Castro, variante nicaraguayenne avec un Castro jouant les Humberto Ortega, ou scénario chilien avec un Commandant en Chef retiré dans ses casernes ? Des hypothèses qui oublient qu' à la différence des exemples cités il faut ici assurer un changement de système économique, tout en garantissant la stabilité politique. Un processus d'autant plus difficile que n'existe jusqu'alors ni le recours d'un Juan Carlos, ni d'une Violeta Chamorro. Quant au principal intéressé il a fait connaître son opinion en indiquant qu'il était prêt «à offrir sa tête» aux Etats Unis : «Je la leur offre (...) Ma tête pour l'indépendance de Cuba, ma tête pour la révolution, ma tête pour le socialisme (...)» (7) Paroles en l'air ? Le dirigeant cubain avait déjà envisagé son départ dans le passé en évoquant l'année 1998, centenaire de la victoire des indépendantistes cubains sur les armées espagnoles, une victoire frustrée par l'intervention américaine. Un défi délicat pour Washington où l'on s'interroge sur l'opportunité d'opérer une transition sans le «leader maximo» : Cuba n'est pas Haïti, les traditions rebelles du peuple cubain ne sont plus à démontrer, et Fidel Castro n'est certainement pas — malgré sa formation jésuite — le Père Aristide. *
28 septembre 1994
5) A.Alonso op.cit.
6) A.Alonso Op. cit.
7) El Nacional. Caracas. 25/ 9/1994