Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

La fiction du pacte social

· Inprecor n° 384, octobre 1994 · p. 7-12 · 5 648 mots

Afrique australe Syndicalisme

Depuis la victoire électorale du Congrès national africain (ANC) l'Afrique du Sud est entrée dans un long processus de réformes de son appareil d'Etat. La mise en place du gouvernement d'unité nationale, les complexes dosages pour la composition des cabinets ministériels, la réorganisation parlementaire, la mise en place des exécutifs provinciaux ne constituent que l'aspect le plus visible d'une profonde restructuration dont l'objet est d'accommoder les vieux rouages de l'appareil d'Etat à la prise de responsabilité de l'ANC. Peter BLUMER

Yes débats significatifs ont

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émergé à l'occasion de ces multiples ajustements et réformes. Depuis plusieurs mois, l'Afrique du Sud a été le théâtre de grèves massives dans l'automobile, le commerce, les transports et les services publics. Ces discussions, conflits et coups de théâtre témoignent de contradictions importantes entre la dynamique sociale que portait l'ANC jusqu'à une période récente et le réalisme qu'il s'efforce d'appliquer aujourd'hui aux commandes de l'Etat.

Cette contradiction apparaîtra progressivement aux secteurs qui se montrent encore attachés au vieux jargon radical de l'ANC et du Parti communiste sud-africain (SACP). Mais elle était déjà clairement identifiable lorsque l'ANC a publié, avant les élections, son programme d'orientation pour les cinq ans à venir.

Ce Programme de reconstruction et de développement (RDP) est un document d'une très grande importance. Non seulement parce qu'il est censé guider la politique de l'ANC, mais parce que ce type de programme exprime une tendance profonde, largement hégémonique, de par le monde, dans les conditions actuelles, au sein de divers mouvements radicaux, anti-impérialistes, voire post-révolutionnaires.

• Afrique du Sud

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Son étude comparative avec des élaborations similaires faites dans d'autres pays constituerait un bon travail pour appréhender l'air du temps.

Ce qui fait du RDP un document particulièrement intéressant, c'est qu'il permet deux lectures parallèles totalement contradictoires. Il sert d'oriflamme à ceux qui espèrent une sortie de crise grâce au consensus social. Mais il sert aussi à ceux qui entendent obtenir la satisfaction immédiate de leurs revendications. Nous verrons, après avoir traité du RDP, quelle est l'attitude du nouveau pouvoir par rapport à la réalité sans fard des contradictions sociales.

Reconstruire la Nation

Le RDP est aujourd'hui présenté comme le programme fondamental de l'ANC pour rompre avec l'apartheid, la pauvreté et les inégalités raciales. Il fut en réalité à l'origine une exigence du COSATU, principale fédération syndicale du pays et membre du bloc politique constitué autour de l'ANC. Le COSATU voulait obtenir un engagement clair de l'ANC sur des objectifs sociaux qui puissent justifier sa pleine participation sur la liste électorale. Celui-ci s'était montré incapable, depuis l'ouverture des négociations, de produire un projet économique et social

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qui ait une certaine cohérence. Finalement, après un long travail d'écriture, la version définitive fut présentée comme le texte de base de la future politique gouvernementale de l'ANC.

Ce programme reflète donc les compromis conclus au cours de son élaboration. Mais il exprime surtout une stratégie politique que partagent, chacune à sa manière, les trois directions composant l'Alliance, celles de l'ANC, du Parti communiste et du COSATU

Le terme de «reconstruction» renvoie, tout à la fois, à la notion de destruction occasionnée par l'apartheid et à l'idée de construction d'une «nouvelle nation». Le RDP est donc conçu pour satisfaire tous les secteurs de la société. Aucun membre de l'actuel gouvernement d'unité nationale, notamment du Parti national, n'aurait de mal à trouver dans le RDP des arguments pour dénoncer et limiter toute politique sociale jugée trop audacieuse. Inversement, en ne prenant en considération qu'une partie du document et en ignorant sa méthodologie générale, des secteurs radicalisés n'ont pas de difficultés à y trouver des objectifs revendicatifs de première importance (le logement, l'éducation, la question de la terre ou de la santé, la place des femmes dans la société, etc.). Ce document contient tout et son contraire. On ne peut certainement pas reprocher au RDP de ne

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pas fixer dans le détail des objectifs sociaux et économiques précis. Rares sont, en effet, les programmes qui, comme celui-ci, prennent soin de proposer, chiffres à l'appui, la satisfaction des besoins les plus urgents de la population noire. Il fixe des objectifs quantitatifs en matière de logements, d'électrification et d'école ; il n'omet dans aucun domaine de proposer une politique de discrimination positive en faveur des Noirs en général et des femmes en particulier. Avec un pareil engagement gouvernemental en main il n'est pas étonnant que de nombreux activistes, dans les syndicats ou les «civics», aient saisi la balle au bond pour exiger du gouvernement qu'il applique le RDP, tout le RDP, comme promis. Cette forme détaillée et chiffrée de programme est, en effet, un bon exemple de ce qui peut motiver un mouvement social et le radicaliser à

Mais le RDP ne s'arrête pas là. Tant de détails, tant de promesses sociales soulèvent immédiatement d'autres questions. Comment réaliser ce programme ? Sur quelles forces sociales s'appuyer ? Comment le financer ? Autour de ces points charnières l'ensemble du document bascule et révèle un objectif politique tout à fait contradictoire avec les promesses sociales qu'il contient.

L'apartheid, un détour incongru ? Parce qu'il traite implicitement de l'ensemble des rapports socio-économiques du pays et qu'il prétend être un projet de transition post-apartheid, le RDP se doit de fournir une analyse de l'ancien système. Or, son analyse de l'après-apartheid constitue le premier problème. Il s'agirait de mettre fin aux «distorsions» que l'apartheid aurait introduites dans l'économie sud-africaine. Le terme de distorsion renvoie à une notion de modèle ; comme si l'apartheid avait été un fonctionnement abstraitement vertueux du

C'est en tout cas ce que laissent entendre des phrases comme celles-ci : «Le système d'apartheid a sérieusement déformé le système financier sud-africain, une poignée de grandes institutions financières étroitement liées aux trusts dominants, centralisent la plupart des ressources financières du pays». En d'autres termes ce serait l'apartheid, et non les tendances inhérentes au capitalisme, qui aurait favorisé la monopolisation du système économique et financier.

Avec la même méthode, le RDP évoque les «distorsions raciales» de la société. Un euphémisme qui permet d'aborder la répartition des revenus et des richesses comme s'il s'agissait de simplement combler un «décalage» temporaire

Aucune référence n'est ainsi faite aux rapports sociaux qui perdurent évidemment au-delà de la disparition des lois de ségrégation. La notion de distorsion est très à la mode dans l'ANC.

Il y a quatre ans déjà ce terme avait été employé par Joe Slovo, secrétaire général du Parti communiste, pour décrire la «distorsion» du socialisme en Europe de l'Est. Cette formulation avait permis à son auteur de ne jamais aborder le fond du problème sur la nature sociale et les déterminismes politiques du régime stalinien.

Adaptée aujourd'hui à l'apartheid cette terminologie permet de passer outre le rapport structurel qui liait l'apartheid et les besoins de mise en valeur du capital. L'ANC confirme, ainsi, ses anciennes analyses : l'apartheid aurait été une sorte d'anachronisme par rapport aux besoins mêmes d'une économie de marché. C'est cette analyse qui permettait à l'ANC de prôner une alliance avec des secteurs éclairés de la grande bourgeoisie financière face aux «Boers» arriérés, sans doute porteurs de la fameuse «distorsion».

Cette vieille théorie se maintient dans le RDP. Elle consiste à ne rien dire sur les rapports de production fondamentaux qui ont structuré l'histoire de l'apartheid et à renvoyer la responsabilité du passé à des facteurs contingents. C'est ainsi que prédomine dans le RDP l'approche mécanique traditionnellement opérée par le SACP dans sa «théorie» du «colonialisme d'un type spécial» : «Nous ne devons pas perpétuer la division de notre société en un "premier monde" et un "tiers monde" qui serait une forme déguisée de maintien de l'apartheid». Cette juxtaposition fort peu dialectique de «deux mondes» conduit à la conclusion qu'une des deux sociétés en présence doit avoir le droit de «rattraper» l'autre. Comme s'il s'agissait d'un simple décalage historique ou d'un déficit démocratique ayant empêché une partie de la population de bénéficier des potentialités du «premier monde». Les tâches de l'heure nécessiteraient au contraire la plus grande clarté sur les processus politiques survenus depuis vingt ans. Si les luttes de masse ont joué un rôle clef dans la modification des rapports de force et dans les débats au sein des classes dirigeantes, d'autres éléments très importants sont intervenus pour que s'amorce, à partir de la fin des années 80, la transition actuelle.

Une mutation complexe

Aux puissantes mobilisations sociales des années 80, sont venues s'ajouter :

• une récession dès 1981, c'est-à-dire avant même l'explosion sociale ;

• une économie mondiale en pleine mutation s'accompagnant de pressions grandissantes pour de nouveaux rapports commerciaux dégagés de tout protectionnisme. C'est pourquoi, au cours des années 80, des secteurs intelligents du

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pouvoir et de l'industrie ont compris que ces changements internationaux nécessiteraient, de gré ou de force, une modification des rapports entre l'Afrique du Sud et le marché mondial, c'est-à-dire moins de protectionnisme, plus d'échanges, d'autres mécanismes monétaires, etc. L'apartheid (marché de travail spécifique, protectionnisme très développé, fort secteur public, faible demande intérieure.) était devenue anachronique par rapport aux besoins du capital, à la différence des années 50 et

• une situation politique mondiale qui change à partir de 1985, notamment avec le régime Gorbatchev, s'accompagnant d'une perspective de règlements négociés des divers conflits régionaux. Ces changements jouent alors contre les mouvements de libération et en faveur de De Klerk. Ce dernier, dans son fameux discours du 2 février 1990, déclare d'ailleurs : «Le développement dynamique au niveau de la politique internationale a crée des nouvelles possibilités pour l'Afrique du Sud aussi. Des progrès importants ont été enregistrés, entre autres dans nos rapports avec l'extérieur, notamment, où ils étaient auparavant interdits par des considérations idéologiques».

La classe dirigeante sud-africaine savait donc qu'elle devrait opérer un tournant, mais les luttes des années 80 limitaient encore grandement ses moyens. C'est le recul du mouvement de masse, dès 1987, et les changements internationaux qui finalement permirent au pouvoir de saisir une opportunité et de prendre l'initiative. Passer en revue tous ces événements est absolument nécessaire pour comprendre la réalité actuelle. Cela n'enlève rien à la centralité des luttes de masse des années 80 ni à l'importance intrinsèque de l'actuel changement politique et institutionnel. Mais faire l'impasse sur les autres éléments aboutit à une simplification qui permet de justifier l'actuelle politique d'union nationale. Ceux qui, en 1990, expliquaient l'ouverture des négociations officielles par «la victoire du mouvement de libération» et la préparation à un «transfert du pouvoir» ne peuvent plus retracer cette histoire sans se déjuger. L'ANC et le Parti communiste qui, par le passé, justifiaient l'auto-limitation de leur stratégie par un recours à une analyse économique fausse de l'apartheid («arriération» supposée de ce mode d'accumulation dans le contexte sud-africain des années 50 et 70), évitent aujourd'hui toute référence à des facteurs structurels pour expliquer les événements politiques des quatre dernières années. Tout ne relèverait finalement que de la puissance du mouvement de libération et de la maestria de

TANC.

La fidélité du RDP à cette vieille méthode permet à ses auteurs de proposer de sortir de l'apartheid en sortant de la récession, et de sortir de cette dernière grâce à une relance de la consommation intérieure et à la réduction des inégalités.

Un faux réalisme

Pour cela, le RDP utilise les indicateurs macro-économiques traditionnels de l'économie libérale : croissance, productivité, compétitivité, etc. Tous sauf un : celui de profit. A aucun moment, ni implicitement ni explicitement, il n'est dit que la garantie de certains investissements, et celle du grand contrat social que vise le RDP, supposent préalablement que les détenteurs de capitaux se voient assurer d'un taux de profit lui aussi croissant ! Ce profit qui reste fondé sur un partage nécessairement inégal des richesses produites et sur du travail productif non payé. Cette impasse sur le facteur essentiel du fonctionnement capitaliste n'est pas ici un oubli pudique ou tactique, mais un acte conscient. C'est bien parce que le profit escompté est la référence de base de l'investisseur privé qu'il ne peut y avoir de contrat social vertueux qui satisfasse, durablement et tout à la fois, les salariés et ceux qui les emploient. Le secteur privé qui accepte le RDP comme un exercice nécessaire mais conjoncturel de l'ANC a, pour sa part, émis beaucoup de doute sur la possibilité de satisfaire aussi bien les besoins sociaux de millions de personnes que les profits industriels. Un économiste de la Rand Merchant Bank a pu comme d'autres, signaler que le RDP «ne prend pas en considération une pré-condition majeure pour la création d'emplois, c'est-à-dire un investissement substantiel des capitaux dans le secteur privé, et l'épargne qui précède de tels investissements» (1). Le Financial Mail du 9 septembre, après avoir signalé que les grèves de cette année se soldent par des «pertes» de 3 milliards de rands, lance cette mise en garde : «Une croissance — pour ne pas parler du RDP — ne pourrait se maintenir avec de telles pertes. La stabilité sociale, et un gouvernement dirigé par l'ANC ne pourraient pas se maintenir non plus.»

Dans les rapports de classes actuels de l'Afrique du Sud, le gouvernement devra chercher à garantir un haut niveau de profit pour obtenir un bon rythme d'investissement privé. Il lui faudra donc faire face au problème du coût du travail. Or le RDP ne clarifie pas ce qu'il entend par «améliorer la capacité du secteur financier, afin de mobiliser davantage de ressources et d'impulser les activités indiquées dans le

RDP (...)». Cela ne pourra se faire que par un apport considérable de l'Etat pour créer les conditions de profitabilité des investissements productifs et par un taux d'exploitation suffisant de la force de travail. C'est aux antipodes de ce qu'affirme Alec Erwin, ex-dirigeant de l'ex-gauche syndicale et aujourd'hui secrétaire d'Etat aux Finances : «Nous venons juste de sortir d'une société d'exploitation et n'avons pas l'intention d'y revenir (2).»

Et il poursuit : «On nous conseille constamment de maintenir des bas salaires pour être compétitif à l'échelle de l'économie mondiale. C'est une conception étroite qui révèle une incompréhension de ce qui est en train de se passer dans cette économie.» C'est ainsi qu'Erwin, l'un des principaux avocats du RDP, et ses collègues, évitent de reconnaître que la question primordiale pour les capitalistes est celle du coût du travail et du taux d'exploitation. Ils préfèrent l'utilisation du terme vague de «compétitivité» qui cache pudiquement l'âpreté du conflit sur le prix de vente de la force de travail. Pourtant à l'occasion de la grande vague de grève des derniers mois, beaucoup de dirigeants syndicaux ont dû rappeler ce problème essentiel. Parmi eux, Enoch Godongwana, le nouveau secrétaire général du syndicat de la métallurgie et de l'automobile (NUMSA) : «Le problème clé est constitué par les anomalies des salaires dans l'industrie. Nous aurions voulu les supprimer en l'espace de deux ans, les patrons ont parlé de quatre ans, nous avons accepté trois. Les patrons se préoccupent des répercussions sur les

1) Weekly Mail and Gardian, 8 juillet 1994.

2) South African Labour Bulletin, janvier 1994.

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coûts de revient (...) Les patrons nous ont opposé des exigences en matière de flexibilité, d'heures supplémentaires obligatoires et de clauses antigrèves, ils voulaient durcir la formulation des accords. Qu'est- ce que nous allons dire à nos membres ? Quoi de neuf pour eux (3) ?».

La «volonté politique» plus ou moins passagère ne surmontera pas les mécanismes traditionnels de l'organisation capitaliste du travail. S'il est, par exemple, tout à fait intéressant que le RDP propose une double discrimination positive en faveur des Noirs et des femmes, ceci se heurtera aux besoins du marché. Le fractionnement des statuts, la manipulation de toutes sortes de préjugés, voire la simple concurrence entre les salariés permettant de contenir la demande sur les salaires. La fin de l'apartheid ne signifiera donc pas la fin des ségrégations selon la couleur de peau, le sexe, la région ou l'âge. Les lois du marché seront suffisantes pour maintenir en partie les discriminations raciales : prix des logements dans certains quartiers en ville, prix de certaines terres cultivables, accès inégal au crédit, privatisation de certains enseignements.

Le modèle européen

La philosophie de «croissance» du RDP s'inspire, sans le dire, de la période des années 50 et 60 en Europe de l'Ouest (ce que l'on a appelé les «trente glorieuses»). Durant cette période, tout à fait singulière dans l'histoire du capitalisme, il y eut une croissance concomitante de la productivité du travail, des profits, des salaires ouvriers et de la consommation de masse. Les socio-démocrates virent dans la progression des revenus salariaus le seul moteur de la croissance. C'est cette approche qui structure aujourd'hui le RDP avec l'espoir d'un grand contrat social vertueux, susceptible de canaliser toutes les forces vers la «reconstruction» du pays. Mais prendre pour modèle théorique cette période particulière du capitalisme européen est une absurdité : la place de l'Afrique du Sud dans l'économie mondiale actuelle n'a rien à voir avec des Etats hautement industrialisés dans l'Europe de l'après seconde guerre mondiale. Ces pays eux-mêmes sont désormais sortis de cette forme d'accumulation, sans possibilité d'y

Toujours inspiré par le modèle keynésien, le RDP propose une vigilance législative de l'Etat afin d'éviter les effets exagérés du marché. C'est encore Alec Erwin qui dit les choses avec plus de clarté : «Le RDP n'est pas du tout hostile au marché. il accepte d'une façon réaliste l'idée selon laquelle le marché est incapable de réaliser une réforme structurelle majeure (...) Le RDP se force de créer les conditions pour que les forces du marché soient plus efficaces dans le cadre d'une économie plus large et restructurée.» Mais la nature même de cet Etat - comme maître d'œuvre des conditions générales de la production marchande — limite toutes les prétentions de réformes radicales des lois du marché. Le capitalisme a évidemment besoin d'une régulation étatique sans laquelle il se serait réduit à une confrontation chaotique des initiatives privées. La nécessité de cette médiation centrale de l'Etat est aussi vieille que le capitalisme ; aucune société capitaliste n'a jamais fonctionné sur la base du «marché pur». L'Afrique du Sud est depuis longtemps un bon exemple du rôle central de l'Etat pour mettre en œuvre les conditions optimum de l'accumulation capitaliste. Le problème est donc ailleurs : quel Etat et quels objectifs sociaux donner à son intervention ? Or le RDP reste un document très peu satisfaisant au regard même de ces prétentions. Son projet de politique antitrust, très éloigné de ce qu'était en la matière la Charte de la liberté, n'atteint même pas le niveau formel qui est le sien aux Etats-Unis ou en Allemagne, avec l'efficacité qu'on lui connaît dans ces pays ! Le problème ne se résume donc pas à cet énoncé du RDP : «Nous sommes convaincus que ni un système central de planification de commandement, ni un système de libre marché sans aucune contrainte, ne représentent une solution adéquate (...)» Il est d'ailleurs assez piquant de voir certains anciens supporters du modèle stalinien utiliser un tel argument pour proposer une troisième voie, une intervention vertueuse de l'Etat, étonnamment indépendante des rapports de forces sociaux qu'il est chargé de reproduire.

Normalisation

Get verticalisme

Le RDP souhaite, d'autre part, que la «société civile» s'implique et renforce l'application des réformes. Cette terminologie est nouvelle pour l'ANC, le Parti communiste et le COSATU. Pour des raisons évidentes qui tenaient à l'oppression raciale, l'ANC n'a jamais usé d'une expression aussi floue qui gomme la question nationale. Ouant au Parti communiste, il faisait grand cas de la centralité de la classe ouvrière au sein des populations noires opprimées. A quoi correspond au juste ce nouveau concept ?

Le RDP multiplie les ambiguités en décrivant cette «société civile», tantôt limitée aux organisations populaires de base, tantôt élargie à toutes les formes de regroupements, associations patronales incluses. Ailleurs dans le texte la «société civile» concernerait aussi les divers forums de négociations qui se mirent en place à partir de 1990 et qui rassemblèrent, entre autres, des représentants de l'ancien régime, du patronat, des syndicats et de l'ANC. C'est ainsi que le RDP propose que ces forums (pour peu qu'ils perdurent) «continuent à rechercher un consensus sur la politique industrielle et commerciale. En particulier ils doivent tenir compte des besoins des secteurs industriels qui doivent procéder à des réajustements, et de la question de savoir comment partager les coûts des réajustements ; comprendre les nouvelles exigences économiques de la compétitivité ; développer des aspects de la politique industrielle et commerciale et aborder les problèmes d'infrastructure en rapport avec les besoins fondamentaux».

Cela n'a donc rien à voir avec un appel à l'auto-organisation, indépendante et démocratique, afin de favoriser la vigilance populaire dans une phase délicate et tactique de la transition. Ni contre-pouvoir volontaire, ni mouvement de base indépendant : ce qui est proposé consiste, au contraire, à imposer aux organisations de masse issues des luttes des années 80 un face-à-face stérilisant avec le patronat. La «société civile» est appelée à participer à l'application du RDP sans indépendance politique et sociale particulière. L'objectif est celui d'un fort verticalisme par lequel les organisations de masse et les organisations non-gouvernementales (ONG) seraient durablement «solidaires» de la politique de l'ANC dans le gouvernement.

Plusieurs événements sont déjà venus illustrer cette perspective. L'un des plus significatifs est sans doute la réaction des dirigeants face à des mouvements d'occupation de terre. Alors qu'une accélération de ces actions se produisait dans la région de Pretoria et Johannesburg, Joe Slovo, principal dirigeant du Parti communiste et ministre du logement, expliquait que, dans certains cas, ces occupations sont orchestrées «par des axes outsiders qui ne se préoccupent pas des intérêts réels des squatters, mais stimulent de telles actions dans leurs propres intérêts et pour un but politique (...), nous avons des listes d'attente, et des négociations se développent à propos d'une stratégie globale pour le logement, ce qui impliquera un projet d'indemnisations des hypothèques pour encourager les prêts par les banques, une banque nationale d'aide au logement et un système d'aide réorganisé» (4). Un autre problème a surgi à propos des ONG qui

3) Financial Week, 11 août 1994.

4) Weekly Mail and Gardian, 10 juin 1994.

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vont être amenées à participer à des projets liés au RDP. Ces organisations sont fort nombreuses en Afrique du Sud et certaines peuvent avoir tendance à vouloir capter à tout prix une part du «marché» de la «reconstruction». Mais l'intervention que l'ANC a entreprise, à ce propos, a été très marquée par l'autoritarisme et par l'espoir d'une normalisation politique. Toutes choses contradictoires avec une valorisation de la «société civile» !

Patrons et employés

Reste, enfin, la question de la «démocratisation» des entreprises. Là encore, la voie proposée par le RDP est à mille lieues de la réalité bien connue du rapport capital-travail. Plutôt que de partir de plusieurs expériences menées dans le pays au cours des dernières années, comme les cercles de qualité ou l'actionnariat ouvrier (ESOPs), l'ANC et surtout des directions du COSATU persistent à proposer pour les entreprises une utopique «co-responsabilité» ou un «co-management» entre employés et patrons (5). «La législation, précise le RDP, doit faciliter la participation et la prise de décision des ouvriers dans le monde du travail (...), des mesures d'action positive doivent être introduites pour mettre fin à la discrimination raciale et sexuelle et surmonter la disparité des pouvoirs entre les travailleurs et les dirigeants».

Là encore, l'inspiration vient du modèle européen, voire plus spécifiquement du modèle allemand. Mais la confusion est entretenue entre un élargissement des droits syndicaux dans l'entreprise et la responsabilisation des organisations ouvrières dans des décisions de gestion. Or, en Europe même, le droit d'accéder à la comptabilité générale des entreprises ou le droit de donner un «avis» sur les plans de restructuration n'ont jamais permis aux organisations ouvrières de déterminer (ou même de co-déterminer !) les choix industriels. Comment pourrait-on faire mieux dans un pays comme l'Afrique du Sud où la question raciale dans les rapports de travail n'est pas près d'être résolue ?

Pour qui la facture ?

Mais la démarche du RDP est d'autant plus équivoque et dangereuse qu'une partie du patronat espère pacifier le champ social par des mesures de cooptation et de bureaucratisation du mouvement syndical. Plusieurs tentatives sont ainsi faites de promouvoir des participations syndicales au capital de l'entreprise (Union shareholders) et de proposer aux travailleurs des primes pour non-grève. Il reste les besoins sociaux, immédiats et concrets, que l'ANC propose, de toute manière, de satisfaire. Dès lors, qui va payer pour financer le RDP ? Le montage financier qui est mis en place est celui d'un fonds spécial devant théoriquement couvrir les besoins du RDP pour les cinq prochaines années, auquel s'ajoute une contribution modeste du budget gouvernemental. Le fonds devrait s'élever à 37,5 milliards de rands sur cinq ans. Pour l'année fiscale en cours le «coup de pouce» du gouvernement s'élève, pour sa part, à 2,5 milliards de rands.

Les raisons de cet arrangement sont multiples. Mais la principale consiste à ne pas vouloir «imposer» ce fardeau aux finances de l'Etat. Le faire impliquerait, en effet, d'aller puiser dans les profits des grandes entreprises et de s'affronter aux riches en modifiant radicalement le système fiscal. Or le gouvernement d'union nationale n'est crédible aux yeux du Parti national et de la droite que parce que TANC a décidé de ne pas s'attaquer aux grands équilibres sociaux. Au cours des trois dernières années fiscales, le déficit budgétaire de l'Etat a été successivement de 4,3 %, 8,3 % et 6,9 % du Produit intérieur brut (PIB). Il pourrait être de 6,6 % pour l'année fiscale 1994-1995. Le financement direct du RDP par le budget gouvernemental, combiné à une nécessaire maîtrise du déficit public, imposerait donc une vaste redistribution de revenus en faveur de l'Etat et des travailleurs et au détriment du capital.

Le financement du RDP s'apparentera plutôt à un appel au «mécénat» international et national : gouvernements et institutions étrangères, entreprises et épargne nationales, investisseurs internationaux sont appelés à contribuer. Pour les besoins de la cause certains cadres de l'ANC ont rappelé leur aversion pour une société qui serait trop encadrée par l'Etat. Le financement hors-budget du RDP serait, selon eux, lié à un refus de toute perspective d'«économie de commandement». La réalité est cependant plus prosaïque. La politique économique qui se met en place est une politique libérale et monétariste. La Banque centrale n'a d'ailleurs pas tardé à évoquer les risques de pression inflationniste et Alec Erwin, aujourd'hui secrétaire d'Etat au Finances, a expliqué que les privatisations devaient être sérieusement prises en considération pour réduire la dette publique (6). A ne prendre en compte que les grands indicateurs financiers et monétaires, en dehors de toute considération sur les rapports entre les classes, on ne peut évidemment qu'arriver à ces conclusions ! La vague de grèves des derniers mois a été une parfaite illustration des contradictions sociales de la transition actuelle. Déjà entre janvier et juin 1994, c'est-à-dire avant les élections et juste après celles-ci, il y a eu 1,4 millions de journées de grève, soit le double de l'année précédente. Le Sunday Times du 24 juillet écrit : «Cette semaine, le flux des arrêts de travail a risqué de se transformer en une vague sans précédent d'action de grève, le COSATU luttant pour réaffirmer son autorité. Après le départ du secrétaire général Jay Naidoo et d'environ 60 autres leaders qui ont accepté des tâches gouvernementales, les travailleurs frustrés ont commencé à prendre les choses en main. Et pour l'instant ils ont choisi de se lancer dans des grèves, des grèves et encore plus de grèves».

Dans un passé récent les travailleurs se voyaient opposer la récession à leurs revendications. Aujourd'hui que le cycle économique semble inversé et qu'ils réclament un rattrapage on leur oppose des critères de compétitivité à l'exportation et les défis qu'impose le GATT en terme de réduction des taxes protectionnistes. Résultat, la pression sur les salaires s'est aggravée et les licenciements se poursuivent. Les travailleurs espéraient, par ailleurs, des changements significatifs de leur statut après la victoire électorale de l'ANC. Mais, le racisme s'est maintenu sur les lieux de travail, tout comme la disparité salariale qui épouse elle aussi les segmentations raciales. La grève dans la chaîne de magasins Pick'n Pay a illustré cela d'autant que les grévistes ont été, comme par le passé, violemment attaqués par la police. Or, au congrès du COSATU qui s'est tenu début septembre, Nelson Mandela n'a pas hésité à culpabiliser les travailleurs en les opposant non pas aux patrons mais aux plus pauvres qu'eux. Il leur a demandé de ne pas se focaliser sur des intérêts sectaires étroits et de prendre en considération les cinq millions de chômeurs (7). Plus franc, le journal Cape Times commentait sous le titre «Bien dit» : «Le RDP ne peut pas être construit dans le chaos économique. Le meilleur effort, la patience et la compréhension aussi bien des travailleurs que des managers sont nécessaires pour assurer l'harmonie productive (8).»

5) Cette notion de co-managment est apparue à la fin des années 80 et au début des années 90 dans l'ex-gauche syndicale, c'est-à-dire essentiellement autour de la direction du NUMSA et dans l'ANC. Voir Geof Schreiner, South African Labour Bulletin, juillet/août 1992. Aussi la proposition, en 1992, de «co-détermination» du syndicat des mines (NUM). Ou encore débat sur l'instauration d'un plan négocié de «Total and Quality» chez P.G. Bison, South African Labour Bulletin, janvier 1992.

6) Business Day, 14 septembre 1994.

7) Business Day, 8 septembre.

8) Cap Times, 9 septembre 1994.

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Reconstruire l'indépendance syndicale

Beaucoup de militants ont vu le RDP comme un moyen de mieux légitimer les revendications. Plutôt que de dénoncer sans crédibilité les «traîtres» du pouvoir, ne faudrait-il pas organiser divers mouvements sociaux pour l'application stricte des promesses du RDP, et éclaircir ainsi le débat politique ? Cette voie doit certainement être suivie. Mais il faut se garder de toute illusion sur la fin de l'état de grâce et la reconstruction d'une alternative politique de masse à la gauche de l'ANC et du SACP. L'issue des grèves récentes illustre cela. Ni les travailleurs de Pick'n Pay ni ceux de l'automobile n'ont obtenu une victoire. Le travail a repris dans l'automobile alors que la presse patronale pavoisait : «Malgré le triomphalisme affiché à propos de leur décision d'accepter l'offre finale d'une augmentation des salaires de 10,5 % faite par les patrons et de reprendre le travail au cours de la même semaine, l'état d'esprit dans le local central du syndicat est loin d'être optimiste (9).» Le poids des directions politiques et syndicales et l'hégémonie idéologique de l'ANC entravent profondément les possibilités d'une clarification rapide. Le risque est grand de voir le mouvement revendicatif s'épuiser avant que n'apparaisse le début d'une alternative de direction. Beaucoup d'attention doit être apportée à ce qui se passe dans le mouvement syndical et dans le Parti communiste. Mais les potentialités resteront modestes, compte tenu à la fois de la bureaucratisation accélérée des organisations et de la situation politique internationale

Plusieurs dizaines de dirigeants nationaux des syndicats ont été nommés dans le gouvernement national ou dans des gouvernements régionaux. Ceci contribue, pour le moment, à une semi-intégration du mouvement syndical dans les rouages de l'Etat. Plusieurs faits récents soulignent la tendance en cours. Parmi les plus spectaculaires, il y a celui du projet de consortium regroupant les fédérations syndicales COSATU et NACTU ainsi que les associations patronales noires (Nafcoc et Fabcoc) pour envisager un investissement de capital dans les casinos de l'entreprise sud-africaine Sun International. Pour le COSATU, il s'agirait d'un moyen pour se procurer des ressources qui lui venaient auparavant de donations étrangères. C'est l'opinion émise par John Coppelyn, dirigeant du syndicat du textile, ex-animateur de la gauche syndicale au début des années 80, devenu député ANC et aussi «Cosatu investment advisor» ! Côté Sun International l'objectif serait de se garantir ainsi des licences lucratives auprès des gouvernements régionaux et locaux dans lesquels le COSATU disposerait d'une forte influence. Mais que deviennent les travailleurs syndiqués de Sun International ? Autre cas, celui d'un vague projet de Centre de conférences internationales à Durban pour lequel se serait mis en place un lobby où se retrouvent des dirigeants locaux de l'ANC, le ministre des travaux publics, des dirigeants du COSATU mais aussi des gens de l'Inkhata. Jeff Rabele, le ministre des travaux publics, a eu le culot de dire que ce projet (évalué à 200 millions de rands) était conforme au RDP. Une compagnie a été créée dans laquelle se retrouvent l'ancien trésorier de l'ANC pour le sud-Natal, Mzi Khumalo, et un dirigeant d'Inkhata (10).

L'affairisme s'accélère alors que de nombreux cadres de l'ANC sont intégrés dans les pools de directions de certaines grandes entreprises. Les premières lignes de fracture qui apparaîtront risquent donc de ne pas être celles qui partageraient les tenants de la politique actuelle et des secteurs radicaux. La probabilité est plus grande de voir des conflits entre deux formes partiellement antagoniques de bureaucratisation, celle du pouvoir d'Etat avec ses réseaux d'affaires et celle du mouvement syndical encore très dépendant de son assise de masse. Entre les deux l'espace sera étroit pour dégager une force indépendante.*

Septembre, 1994 Publicité

Le numéro 8 de Politis, la revue sera

Men kiosque le 14 octobre. • Un dossier sur la famille : son évolution, ses transformations, sa place, son rôle, les nouveaux liens de parentés, la place de la femme, etc.

• Un sous-dossier sur les limites de la planète avec Jean-Luc Bennhamias,

Pierre Rousset, Jérôme Sulim.

• Un prologue de René Dumont sur • Des hors champs : - La huitième sœur : Madelaine Rif- Réflexions sur une recomposition particulière : Michel Ducommun et

Charles-André Udry.

- Le social au cour de la crise algérienne : Sami Nair.

- Agir ensemble contre le chômage : C. Aguiton et J. Desessard.

9) Financial Mail, 9 septembre 1994

10) Weekly Mail and Gardian, 19 août 1994.

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