Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

L'avenir du FMLN

· Inprecor n° 385, novembre 1994 · p. 27-29 · 2 809 mots

El Salvador

Aujourd'hui, après la scission de l'ERP, les FPL représentent, numériquement et en termes d'influence, la plus importante des cinq forces composant le FMLN. Afin de connaître leur analyse sur la situation du pays et sur le conflit du Front, Inprecor a rencontré Mercedes Peña, responsable du bureau des relations internationales des FPL.

• INPRECOR : Tous les accords de paix signés en janvier 1992 à Chapultepec entre le gouvernement de l'ARENA et le FMLN ne sont pas encore entrés en vigueur. Où en est-on de ce processus?

Mercedes PEÑA : Il faut toujours se souvenir que le gouvernement de l'Alliance républicaine nationaliste (ARENA) n'a pas signé les accords de son propre gré, mais contraint et forcé. Il était donc évident dès le départ que le gouvernement ferait son possible pour mettre des bâtons dans les roues du processus et faire traîner les choses en longueur, obligeant à modifier sans cesse le calendrier établi au

Aujourd'hui, des problèmes subsistent autour la Police nationale civile (PNC) (1) : s'il est vrai que le nombre de ses membres a augmenté et qu'elle est pratiquement déployée sur l'ensemble du territoire, l'objectif central du gouvernement reste sa militarisation. L'ARENA continue à faire campagne pour y transférer des membres de l'ancienne Police nationale, des unités antidrogue et des unités d'intelligence sous la forme de contingents organisés et non d'individus. Or la règle d'intégration à la PNC veut qu'il s'agisse d'un processus individuel, à la suite de cours dans la nouvelle académie de police, d'entraînents et d'examens qui doivent déterminer si tel ou tel est apte à y participer. Si le gouvernement réussit à y intégrer ces contingents répressifs déjà constitués, la PNC ne remplira pas le rôle que lui avaient assigné les accords : celui d'une force respectueuse envers la population, sans corruption, ni utilisation de la violence. L'aspect sans doute le plus fondamental des accords de paix est celui du transfert des terres occupées durant le conflit par des membre de la base sociale du FMLN (2). Les terres ont réellement

1) Dans un but de démilitarisation de la société, la PNC, composée à 20 % par d'anciens membres de la guérilla, à 20 % par d'anciens membres de l'armée (respectivement entrés de manière individuelle) et à 60% par des civils, doit remplacer les anciens corps répressifs de sinistre mémoire tels la Garde nationale et la Police rurale.

2) Ce transfert touche environ 18% des terres agricoles du pays. Les propriétaires ne sont pas expropriés mais indemnisés par une Banque des terres mise en place par les accords ; les paysans achètent les terres grâce à un crédit de la Banque des terres qui correspond à 30 000 colons par occupant (1 colon = 0,70 FF), remboursables en trente ans.

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commencé à changer de mains depuis quelques mois, mais le retard reste très important dans ce domaine. Plus de deux ans et demi après la signature des accords de paix, de nombreux paysans continuent à travailler une terre qui ne leur appartient pas en propre, le plus souvent sans crédits car les banques n'acceptent de prêter qu'à ceux qui disposent d'un titre de propriété en bonne et due forme. Cela engendre une certaine démoralisation de nos bases paysannes, qui ont parfois l'impression que les accords n'ont servi à rien. C'est d'ailleurs ce que recherche le gouvernement.

Cependant, grâce aux pressions incessantes du FMLN et de l'ONUSAL (3) sur le gouvernement, le programme de transfert des terres se réalise bon an mal an. Mais cette lutte pour la terre mobilise à plein les énergies de nombreux cadres des communautés rurales du FMLN, ce qui les empêche de se consacrer à d'autres tâches.

En ce moment, se pose également le problème de la collecte des armes d'usage privé. Dans ce pays, n'importe qui peut posséder une arme. Les grands propriétaires et les riches disposent tous de véritables arsenaux ; et, avec l'augmentation de la délinquance, tout un trafic d'armes est organisé dans les quartiers populaires. Il n'existe aucun contrôle digne de ce nom sur les armes d'usage privé et rien n'a été entrepris pour l'instant dans ce domaine.

• Comment répond le mouvement social aux plans néolibéraux du gouvernement?

Le programme néolibéral vise à tout privatiser, depuis la compagnie nationale de téléphone jusqu'à la santé et l'éducation. Nous, en tant que FMLN, nous ne nous opposons pas par principe à toutes les privatisations. Ainsi, lors de la récente privatisation des centrales sucrières, les députés du FMLN ont mené et remporté une bataille pour qu'elles soient vendues à leurs salariés, organisés en coopératives, alors que le gouvernement voulait initialement les vendre au secteur privé.

Mais, en règle générale, la campagne de privatisations vise à protéger et à augmenter les intérêts d'une minorité et non à répondre aux besoins de la majorité de la population. Sur ces questions de refus des privatisations, on assiste depuis quelques mois à une réactivation du mouvement

• Le FMLN dispose actuellement de vingt et un députés à l'Assemblée nationale ; quel rôle a-t-il pu y jouer jusqu'à présent, en dépit de la division surgie en son sein publiquement le fer mai?

Malgré les problèmes internes du FMLN, il faut souligner avant tout que le nombre de représentants à l'Assemblée nationale est loin d'être négligeable : le fait que nous disposions de vingt-et-un députés ne permet pas à l'ARENA de prendre des décisions sans tenir compte de l'avis du FMLN et des autres partis

Par ailleurs, les représentants du FMLN constatent que la population commence à avoir confiance en eux. Le peuple se rend compte que ce sont les véritables représentants du peuple salvadorien au sein d'un organe de pouvoir ; les gens ne les considèrent pas comme des députés de plus parmi les quatre-vingt deux membres de l'Assemblée. Nous voulons acquérir un certain niveau de représentativité et de respectabilité, et ce à travers les propositions impulsées et défendues par notre groupe en matière de modification de la politique économique, de changements du code électoral (4), etc. Tout cela est encore très récent : notre participation à l'Assemblée législative représente une nouvelle expérience, dans un domaine où nous n'en avions aucune, étant donné que le FMLN n'avait jamais participé au moindre organe du pouvoir. C'est une étape de transition.

Nous avons déjà connu quelques réussites. L'ARENA, qui a obtenu le contrôle de l'exécutif après sa victoire à l'élection présidentielle, et une majorité simple à l'Assemblée, désirait continuer à contrôler totalement la Cour suprême de Justice. Or le FMLN a réussi à trouver un accord avec tous les partis politiques d'opposition afin d'adopter une position unitaire et ferme de refus des prétentions hégémoniques de l'ARENA. Pendant un mois, ce front de l'opposition a entièrement bloqué le travail de l'Assemblée et l'ARENA n'a rien pu faire, ce qui ne lui était jamais arrivé. En fin de compte, la Cour suprême désignée est plus équilibrée que les précédentes. Contrairement à celles du passé, elle ne dépend plus exclusivement des décisions de l'ARENA. Ce bras de fer à l'Assemblée a constitué un précédent pour l'ARENA, dont les députés se sont rendus compte qu'ils devraient maintenant débattre avec l'ensemble de la représentation de l'opposition. Il va se passer la même chose avec la désignation du Tribunal suprême électoral, car toute l'opposition a de nouveau réussi à trouver une position commune.

Nous croyons qu'au fur et à mesure que nos députés s'habitueront à cette nouvelle expérience au sein de cet organe de pouvoir, nous deviendrons une force de proposition incontournable, qui recueille et fait part des besoins les plus cruciaux de la population. Il faut qu'il existe un lien direct entre le peuple et ses représentants et non une séparation comme cela s'est produit historiquement jusqu'à présent (5).

• Lors des dernières élections, le FMLN a également remporté un certain nombre de mairies.

Quel type de gestion municipale le Front a-t-il mis en place ?

Dix des quinze mairies gagnées par le FMLN ont été remportées par les FPL. Pour notre parti, cela représente un bon résultat, même si nous espérions en gagner davantage. Ce chiffre est suffisant pour commencer à mettre en place un nouveau pouvoir local, où les intérêts de la population sont réellement représentés. Si on prend en compte la politique de l'ARENA, qui vise à priver les mairies du FMLN de tout crédit, on s'aperçoit finalement que quinze municipalité, pour un début, c'est déjà bien suffisant.

Nous avons commencé par donner une formation spécifique à nos maires ; ce sont majoritairement des anciens commandants de la guérilla, pleins de bonne volonté pour impulser le développement de leurs mairies mais manquant cruellement de formation et d'expérience pour exercer leurs nouvelles responsabilités : célébrer des mariages, remplir des actes notariés, accomplir une foule de démarches légales, etc.

Par ailleurs, nous avons organisé partout des cabildos abiertos (assemblées générales de la population) ; ils sont prévus par le Code municipal, qui stipule que chaque équipe municipale doit se réunir au moins une fois par mois avec ses administrés et recueillir les demandes et les besoins des différentes communautés. Dans la plupart des mairies du Front, le premier cabildo abierto a été l'occasion de présenter un rapport sur les comptes de la mairie : cela a constitué une surprise pour la population car jamais auparavant aucun maire ne leur avait exposé ce genre de questions. Les maires décidaient seuls de l'utilisation des fonds municipaux, les

3) Mission de l'ONU présente depuis l'été 1991 au Salvador pour surveiller le processus de paix; elle devrait théoriquement quitter le pays en décembre 1994.

4) Le FMLN demande, entre autres, que les procédures d'inscription sur les listes électorales soient simplifiées et qu'il y ait des bureaux de vote dans chaque village et non uniquement dans les bourgades principales.

5) Les députés du FMLN tentent au maximum d'associer des militants de base venus des communautés à leur travail parlementaire. Ainsi, mi-août, lors de la discussion d'un décret visant à annuler les dettes des paysans inférieures à 500 colons, de nombreux délégués de coopératives agricoles s'étaient rendus à l'Assemblée.

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empochant purement et simplement dans de nombreux cas. Nos maires ont informé la population de leurs projets, des engagements du gouvernement et des aides éventuelles fournies par la communauté internationale.

Nos équipes municipales ont commencé à recenser auprès de la population les besoins de chaque communauté, puis à dégager des priorités à partir de ces listes. Nous essayons de gérer ces priorités à trois niveaux : le gouvernement central qui reçoit en ce moment une importante aide économique venue de l'étranger (notamment à travers l'US-AID et l'Union européenne) mais qui rechigne à en faire bénéficier les municipalités gagnées par le FMLN ; en second, la coopération internationale fournie par des organisations non gouvernementales importantes ; et entin, l'apport des groupes de solidarité, qui eux financent des projets plus modestes.

Le plus gros problème auquel nous sommes confrontés actuellement est celui de la politique du gouvernement de l'ARENA qui vise à étouffer les mairies du FMLN : en l'absence de fonds du gouvernement central, où les mairies trouveront-elles l'argent nécessaire pour réaliser leurs projets d'amélioration des infrastrures et de développement économique et social (routes, électricité, eau potable, écoles, centres de santé, etc.) ?

Dans les quinze mairies gagnées par le FMLN, la population s'attend à ce que les maires remplissent toutes leurs demandes car ce sont vraiment les élus du peuple. En outre, les autres municipalités du pays ont les yeux rivés sur celles du FMLN pour voir si des changements vont réellement se produire : il est donc fondamental pour nous que notre gestion municipale soit une réussite. En 1997, nous devrons gagner à nouveau dans les mairies dont nous disposons aujourd'hui et, surtout, nous devrons remporter d'autres municipalités, le tout dans la perspective de l'élection présidentielle de 1999. Si en 1997, nous obtenons des résultats désastreux aux élections municipales et législatives, il est certain que la bataille pour l'élection présidentielle de 1989 sera extrêmement complexe.

• Où en est la crise interne qui secoue le FMLN?

Sur cette question, chaque parti, et y compris sans doute chaque individu membre du Front, possède sa propre interprétation. D'abord, il faut rappeler que le FMLN est un front et non un parti, et que les différences en son sein existent depuis sa constitution. Nous avons toujours été cinq organisations distinctes avec des intérêts différents, qui bien sûr partageaient un objectif final identique : la réalisation de changements dans cette société. Nous nous battions pour les masses et avions adopté un mode d'action commun : la lutte politico-militaire. Cela unissait les cinq organisations mais chacune a continué à analyser la situation du pays à sa manière. Ce qui se passe aujourd'hui n'a rien de nouveau, ce qui change c'est le contexte. Durant la guerre, il y eut également de nombreuses controverses à l'intérieur du FMLN, que l'on a réussi à dépas-

La division actuelle du FMLN ne nous effraie pas : c'est une dynamique logique des mouvements de gauche de ce pays. Ce qu'il faut se demander maintenant, c'est si le FMLN est encore l'instrument qui pourra garantir des changements dans ce pays? Ne serait-il pas plus judicieux de le remplacer par un mouvement plus large ou par un parti unique. Il faut débattre de tout cela : le FMLN est-il encore l'instrument adéquat ? Voilà d'où doit partir le débat.

Ensuite, se pose la question de la démocratie interne, problème grave au sein du Front. Les FPL proposent que les élections de délégués pour la prochaine convention du FMLN soient organisées en fonction des membres réels de chaque parti et non par quota (6). Nous croyons nécessaire l'instauration d'un processus de démocratisation du Front grâce à l'utilisation du vote par tête et non par parti.

En tant que FPL, nous pensons aujourd'hui que l'heure est venue de former un parti unique où les différentes organisations intégrant le FMLN se fondraient en une seule structure. Un parti unique qui défende les intérêts des masses, qui signe des pactes et des alliances avec toutes les forces de ce pays mais qui refuse de transiger sur les questions fondamentales pour lesquelles des milliers de Salvadoriens ont donné leur vie. Nous entretenons déjà des relations avec tous les partis politiques, mais cela ne veut pas dire qu'à un moment donné nous négocierons pour obtenir tel ou tel poste (6).

Les FPL proposent la formation d'un parti unique. Nous pensons que nous ne pouvons pas rester paralysés comme c'est le cas depuis mai et qu'il faut avancer dans un sens ou dans un autre. Nous devons répondre à de nombreux événements politiques et au fait qu'ARENA profite des divisions internes du Front. Il est urgent de proposer des solutions quant à l'avenir du FMLN, car il nous reste juste assez de temps pour réorganiser notre apparition politique et préparer dans de bonnes conditions les élections municipales et législatives de 1997. Ou le Front se décide à former un parti unique, ou il s'englue dans des débats internes sans fin.

• Ce parti accepterait-il des tendances en son sein ?

Non, nous voulons un parti unique sans tendances, juste avec des opinions personnelles différentes. Ainsi, aujourd'hui, dans les FPL, différentes opinions s'expriment, mais cela ne veut pas dire que nous travaillions en fraction ou que chacun fait ce que bon lui semble. Nous envisageons un parti unique où il y ait des pensées différentes mais où, à un moment donné, chacun respecte les statuts et les accords décidés en commun. Ce qui n'est pas le cas en ce moment dans le FMLN car chacun fait ce qu'il veut, en dépit des accords souscrits.

• Le projet de parti unique proposé et défendu par les FPL ne risque-t-il pas d'apparaître comme une volonté hégémonique aux yeux des autres partis du FMLN ?

Bien sûr, il existe toujours une crainte car les FPL représentent la plus importante organisation au sein du Front. Mais je crois que, dans le fond, il faut prendre en considération la question de volonté et de réalité politique. Le FMLN tel qu'il existe actuellement n'est plus viable, ce n'est plus qu'un sigle vidé de sens : à l'heure des décisions, chaque organisation applique la politique qu'elle juge la meilleure. Nous sommes en train de projeter une image désastreuse à la population ; beaucoup de gens pensent que le FMLN représente une alternative mais si cette crise continue, ils risquent de se détourner

Ou le FMLN s'élargit, ou il se transforme en parti unique. S'il s'élargit, cela se fera à partir de l'intégration de différents partis politiques dans un groupe représentant le bloc d'opposition à l'Assembléee, sans statuts comme ceux dont le FMLN dispose actuellement. Je pense que la réalité politique exige quelque chose de diffé-

Propos recueillis par P. Marqués San Salvador, août 1994

6) Jusqu'à présent, tous les organes de direction du FMLN sont élus sur la base d'un représentant par parti, indépendamment de la taille de celui-ci.

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