Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

Vers un parti unique de la gauche ?

· Inprecor n° 385, novembre 1994 · p. 26-27 · 1 244 mots

El Salvador

Entamée depuis la division publique lors de l'élection du bureau de l'Assemblée nationale, le 1er mai 1994 (1), la crise interne qui divise le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) ne fait que s'amplifier. Pour beaucoup, il est grand temps que le FMLN, dont les structures sont totalement inopérantes depuis six mois, disparaisse pour laisser place à une nouvelle formation. Paquita Marqués près la rupture de disci-

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pline des parlementaires du camp ouvertement proclamé «social-démocrate» constitué par les membres de l'Expression rénovatrice du peuple (ERP, ancienne Armée révolutionnaire du peuple) de Joaquin Villalobos et la Résistance nationale (RN), rien n'a réussi à ressouder l'unité du Front (2), chaque bloc se drapant dans la légitimité de sa conduite. Criant à l'abus de pouvoir et à la démocratie bafouée, les membres de l'ERP et de la RN ont refusé de reconnaître les sanctions (retrait du soutien du Front aux parlementaires en cause, et suspension de leurs postes de direction en son sein) prises à leur égard par une assemblée de direction à laquelle ils avaient refusé de participer et où n'étaient présents que des membres des trois autres partis constituant le Front, les Forces populaires de libération (FPL), le Parti communiste (PC) et le Parti révolutionnaire des travailleurs salvadoriens (PRTC). La convention nationale extraordinaire convoquée le 28 août pour tenter de trouver une issue à la crise n'a rien pu résoudre, car l'ERP et la RN ont refusé de reconnaître qu'ils avaient commis une faute en ne suivant pas la ligne définie collectivement par la direction du FMLN.

La charte interne de fonctionnement du FMLN ayant volé en éclat, le Front est totalement paralysé ; les deux blocs, qui totalisent vingt et un députés à l'Assemblée nationale, ne travaillent même plus ensemble et entretiennent des rapports de

SALVADOR

JUSTICIA PAZ DEMOGRACIA DESARROLLO SOLUCIONES de VERDAD

SCHAFIK

VOTA Emir parti à parti pour souscrire d'éventuelles alliances. A cela vient s'ajouter une escalade verbale entre les dirigeants des deux blocs que les médias proches du gouvernement répercutent à plaisir. Villalobos vient de défrayer la chronique en déclarant que les FPL auraient été à l'origine de la prise d'otage de parlementaires réalisée entre le 26 et le 28 septembre à l'Assemblée par un commando de militaires démobilisés luttant pour que le gouvernement respecte ses promesses à leur égard. Les FPL ont immédiatement démenti, accusant en retour Villalobos de «mensonge et d'opportunisme pour faire le sale travail de la droite».

Profondes divergences

Derrière ces échanges peu amènes se cache une profonde divergence politique. Pour les dirigeants de l'ERP et de la RN, les accords constituent une véritable «révolution démocratique» et mettent un point final aux revendications exprimées pendant les douze années de guerre : aujourd'hui, la seule alternative serait de gérer au mieux les intérêts économiques du pays en lien avec le secteur industriel «modernisateur» de l'ARENA, ce qui

CHINAMECA JOSE REAL PACHECO OTA Fmin revient à accepter la ligne néolibérale du parti au pouvoir (3). Pour l'autre bloc, les accords ne constituent qu'une première étape et il faut continuer à lutter avec le mouvement de masse, déjà pour obtenir leur pleine réalisation, ensuite pour parvenir à des changements conséquents du système visant à répondre aux aspirations du plus grand nombre en termes d'accès à la terre et au travail, de pouvoir d'achat, de santé, de logement et d'éducation, ce qui suppose un affrontement avec l'équipe gouvernementale.

Dans la pratique, l'ERP et la RN s'orientent de plus en plus vers une position de conciliation avec le secteur affairiste de l'ARENA : fin septembre, les députés de ces deux partis ont refusé de se joindre à l'initiative impulsée par les différentes formations de l'opposition (dont le FMLN, le Parti démocrate-chrétien et Convergence), exigeant la création d'une commission

1) Voir Inprecor n°382 de juillet 1994.

2) Ces parlementaires ont accepté de participer à l'élection du bureau de l'Assemblée, mêlant leurs votes à ceux de l'ARENA, parti réactionnaire au gouvernement, contre obtention de deux postes en son sein.

3) Un économiste de l'ERP a même écrit que l'intervention de l'Etat en matière sociale devait être réduite, ses attributions étant confiées à d'hypothétiques «organisations non gouvernementales».

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indépendante pour enquêter sur les agissements des ministres du précédent gouvernement, qui viennent d'être éclaboussés par diverses affaires de corruption, de trafics d'influence et d'évasion fiscale, etc. Cette alliance de fait entre deux anciennes forces de guérilla et l'ARENA ne peut qu'accélérer la prévisible disparition du FMLN sous sa forme actuelle.

Les choix politiques et les agissements de Villalobos (décision d'entrer dans l'Internationale socialiste et de modifier le nom du parti à l'issue d'une convention fantôme où les opposants à sa ligne n'avait pas été conviés, entre autres) ont suscité les protestations d'une partie de la direction de l'ERP, qui a présenté des thèses alternatives insistant sur la nécessité de continuer à se battre aux côtés des exploités. Grand partisan du «fonctionnement démocratique» quand il s'agit du FMLN, Villalobos n'a pas hésité, au printemps dernier, à exclure de l'ERP les trois commandants à l'origine de cette dissidence. Ceux-ci, représentant l'ancien Front Sud de cette formation, ont dû alors quitter l'ERP, suivis par leurs bases militantes. Comme il n'était pas question pour eux d'abandonner le FMLN, ils ont constitué une sixième force en son sein : la Tendance démocratique (TD). La direction collégiale du FMLN a par ailleurs accepté qu'ils continuent à occuper les postes de direction auxquels ils avaient été élus dans le Front, arguant que les divisions internes à l'ERP ne la regardait pas et ne remettaient pas en cause leurs mandats.

Vers quel type de formation ?

Conscients que la situation de crise ouverte et de paralysie du FMLN ne peut continuer, différents cadres du bloc opposé aux sociaux-démocrates ont commencé à chercher des solutions. Les FPL ont pris l'initiative et militent pour la constitution d'un parti unique regroupant toutes les forces le désirant (voir l'interview de M. Peña). Cette proposition, intéressante en soi, est loin d'emporter l'unanimité pour l'instant car elle émane du parti le plus important en termes de militants et de bases populaires, soupçonné de desseins hégémoniques par le PC, le PRTC et la TD. Les membres de la TD et du PRTC, notamment, refusent toute précipitation dans la mise en place du nouveau parti et n'accepteraient de se lancer dans l'aventure qu'après l'élaboration d'un programme politique et de règles réellement démocratiques de fonctionnement, rappelant à ce propos que le fonctionnement interne des FPL laisse à désirer en matière de démocratie, le verticalisme et le caudillisme des temps de guerre ayant tendance à y perdurer.

Pour leur part, les dirigeants de l'ERP et la RN sont également conscients que le FMLN est dans une impasse mais plaident, eux, à l'inverse, pour la constitution d'un mouvement large aux délimitations floues où se retrouveraient les différents partis de gauche, voire même tous les opposants à l'ARENA, sans règles de fonctionnement contraignantes ni discipline interne. Le PC quant à lui oscille entre ces deux positions au gré de considérations tactiques visant avant tout à s'assurer une place sur le futur échiquier politique.

Aujourd'hui, les débats entre différentes forces du FMLN continuent dans la coulisse et devraient aboutir à une décision concrète lors de la convention ordinaire du Front, prévue pour les prochains mois. L'enjeu en est important : les mouvements de masse, toujours actifs, ont besoin d'une expression politique organisée pour conduire la lutte contre la politique désastreuse du gouvernement actuel.*

Paris, octobre 1994

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