Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER BRÉSIL

Pourquoi nous avons été battus

Inprecor n° 385, novembre 1994 · p. 23-25 · 2 162 mots

Brésil Économie mondiale

L'économiste Paulo Nogueira Batista Junior analyse ici la paralysie du PT face au plan Real. Il nous parle de l'alternative qu'il était possible de présenter au pays, de l'avenir du plan Real ainsi que de la politique économique du nouvau gouvernement. Ces deux dernières années Paulo Nogueira Batista a participé au débat sur le programme économique du PT. Depuis 1990 il a analysé les expériences de stabilisation économique. A partir du mois de mai le débat s'est intensifié au sein de l'équipe d'économistes de la candidature Lula. Paulo Nogueira nous présente son point de vue sur la polémique au sein de l'équipe, et affirme que le PT a besoin de réviser complètement sa façon de voir l'économie en mettant en avant des propositions sur la façon de riposter face à l'offensive néolibérale du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Paulo NOGUEIRA BATISTA

• Brasil Agora : Le plan Real fut une stratégie électorale annoncée longtemps à l'avance. Pourquoi la gauche a-t-elle été incapable d'y répondre ?

Paulo NOGUEIRA : L'incapacité de faire face au plan Real a peut-être été la principale raison de la défaite. Elle est le produit de la conjugaison de plusieurs facteurs. Un des facteurs est la difficulté de la gauche brésilienne et latino-américaine en général à se positionner par rapport aux problèmes de stabilisation économique et de l'inflation.

Il y a eu une grande difficulté à comprendre le fait qu'après les crises inflationnistes graves des années 80 et du début des années 90, le problème a pris une autre tournure du point de vue économique, politique et social. La gauche en général, le PT en particulier n'ont pas compris que le thème avait pris beaucoup d'importance pour la population en général. Dans le cas du PT, cette incompréhension est encore plus grave car nous avions plusieurs exemples qui démontrent clairement l'impact politique et électoral d'un plan de stabilisation économique. Les exemples au Brésil avec le plan Cruzado et récemment dans d'autres pays latino-américains, tels l'Argentine, la Bolivie, le Mexique où des gouvernements furent capables d'initier des processus de stabilisation et ont obtenu des résultats électoraux importants.

La défaite électorale démontre que le PT et ses économistes ont besoin de faire un recyclage, et une révision en profondeur de leur façon de voir l'économie.

• Vous avez avec d'autres économistes proposé que le PT présente un plan alternatif au plan Real. En quoi consiste cette alternative?

A peu près au mois de mai, Lula demandait aux économistes du Parti de préparer non pas une alternative au plan Real mais plutôt les grandes lignes de ce que serait le programme de combat contre l'inflation d'un éventuel gouvernement du PT. Cette initiative fut prise suite à l'adoption du plan Real. Seulement de mai à juin une grande confusion gagna le parti et la discussion fut chaotique.

Plusieurs documents virent le jour : j'ai moi-même participé à un de ces textes avec Eduardo Suplicy, João Machado, Luis Carlos Merege, Odilon Guedes et André Urani.

Nous avons essayé de présenter un programme de stabilisation qui conciliait le combat contre l'inflation avec la reprise de la croissance et la redistribution des biens. Mais il n'y a pas eu l'ombre d'un accord, les divergences furent tellement profondes que Lula fut paralysé. Contrairement à ce qu'on voulait, il n'a pas réussi à présenter une vision claire de la façon de combattre l'inflation avant la mise en application du plan Real. Pis encore, un grand nombre d'économistes du Parti ont sous-estimé complètement l'impact qu'allait avoir le plan Real. Cela a fini par désorienter la direction du Parti, qui fut plus au moins surprise de la très importante popularité du plan Real à partir de juillet.

Inprecor n° 384 - octobre 1994

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• Un des axes du programme du PT présenté lors de la campagne électorale était la redistribution des biens et la lutte contre les inégalités. Comment combiner cet objectif avec la stabilisation ?

De plusieurs façons. D'abord changer la composition des dépenses et recettes du gouvernement, afin de rendre le système fiscal progressif, ce qui signifie encaisser l'impôt dû et imposer le patrimoine et les hauts revenus, favoriser les dépenses à caractère social, introduire le revenu minimum obligatoire.

C'était là quelques éléments du document que nous avions écrit.

En ce qui concerne la stabilisation, l'axe central de notre texte était de dire que le combat contre l'inflation au Brésil devrait repoune stratégie ser sur d'attaque frontale, et non gradualiste, ni dans un consensus trompeur.

La deuxième caractéristique était une volonté très forte en ce qui concerne les questions fiscales et monétaires. Il y a eu même une méconnaissance de ce qu'était un processus de stabilisation de la part des économistes du Parti, y compris des hésitations de caractère idéologique, comme quoi se préoccuper des finances publiques et de la monnaie étaient des idées conservatrices. Le parti était désarmé sur une question qui s'est avérée être la question essentielle lors des élections.

• La campagne du PT fut marquée par une certaine crainte d'effaroucher les élites.

Contrairement à ce qui s'est passé en 1989, le parti n'a pas clairement explicité sa position par rapport à la dette extérieure et intérieure, il a peu parlé de l'augmentation de l'impôt pour les riches, de même pour la lutte contre l'inflation sur d'autres bases que le marché :

ne serait-ce pas là une des causes de l'hésitation à présenter un plan alternatif?

. , Imprecor n° 385 - novembre 1994 exemple une politique fiscale dure, qui voulait faire payer les riches, combattre durement la fraude. Il est très difficile de réussir la stabilisation fiscale sans encaisser les impôts dus et faire en sorte que la fiscalité devienne progressive. Je crois que l'erreur fondamentale fut de perdre de vue l'impact que la stabilisation a pour la population ; le programme approuvé lors de la 9ème rencontre nationale fut très insuffisant. permis d'affronter la question, même si le affronter le débat. croire que le plan Real serait récessif. Ce liste et en même temps récessif. même n'était pas sûr d'avoir obtenu.

Notre document, proposait par

You s'agenouiller.

Les dissensions postérieures n'ont pas candidat avait eu des éléments pour

Quelques économistes ont commis l'erreur d'analyse grave qui consistait à type de programme tend à être au contraire expansif, comme le montre l'expérience d'innombrable pays. L'incohérence était telle que parfois le programme était accusé, dans le même discours, d'être électora-

Depuis l'introduction de la nouvelle monnaie, le PT a adopté une position tions. étrange. Il a adopté un discours incongru. Tantôt il attaquait le plan Real, donnant l'impression de ne pas donner d'importance à la stabilisation, tantôt il se cantonnait dans une position défensive, quelques éloges déplacés du plan Real, comme par exemple le mot d'ordre «monnaie forte oui, bas salaire non». C' était une erreur totale, parce que cela accréditait l'idée que le PT croyait que le Real était déjà consolidé comme monnaie forte. Cela signifiait reconnaître à l'adversaire un succès que lui

J'ai souvent dit devant mes amis du PT que le parti, face au Real, était comme les Aztèques devant Cortez sur son cheval, ne sachant s'ils devraient s'attaquer à lui

• Quelques jours après les élections les premières pressions à la hausse des prix ont commencé à se faire sentir.

Comment le gouvernement compte-t-il maintenir une stabilité durable et comment la gauche doit-elle réagir ? Ce qui a été réalisé jusque-là c'est une stabilisation temporaire. Pourtant, ce plan dispose d'un gros avantage par rapport aux programmes précédents : le haut niveau des réserves en dollars de la Banque centrale brésilienne. Cela donne au gouvernement une certaine marge de manœuvre que les autres programmes n'avaient pas. Mais il subsiste des problèmes. D'abord, rien n'indique que les mesures d'ajustement fiscal aient été suffisantes, du point de vue de la stabilisation à moyen et long terme. Ensuite, il n'y a eu ni réforme du régime monétaire, ni changements dans la structure de la Banque centrale. Enfin, se pose toujours le problème de la balance des payements, étant donnée que la politique de change et de commerce extérieur sont toujours subordonnés à l'objectif de stabilisation à court terme — ce qui peut générer une grave dépendance vis-à-vis des capitaux externes, pour la plupart très volatiles. Pour consolider le plan, il faut s'attaquer sérieusement à toutes ces ques-

• Le ministre des Finances, Ciro

Gomes - un ancien gouverneur de l'État du Ceará et dirigeant du PSDB — a présenté, lors de la 49ème réunion annuelle du Fonds monétaire international (FMI), un mémorandum dans lequel il est prévu que le payement des intérêts internes et externes se poursuivra au niveau actuel et que le

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gouvernement essayera d'équilibrer son budget en réduisant les investissements sociaux et d'infrastructure. Quel est le sens de tout cela?

Les intérêts auprès de créanciers internationaux ne cessent d'augmenter depuis le début de l'année, et la dette extérieure brésilienne continue d'augmenter. Le service de la dette augment de concert. Par ailleurs, comme le programme de stabilisation n'est pas très solide, il dépends toujours davantage du maintien de taux d'intérêts intérieurs très élevés. La dépense liée au service de la dette intérieure connaît également une forte augmentation. Dans des situations comme celle du Brésil, avec une très forte inflation chronique, une forte baisse du taux d'inflation engendre toujours une expansion du niveau d'activité économique. Le problème du gouvernement est d'éviter qu'il y ait surchauffe. Quand on mène une solide politique fiscale, elle permet de résoudre cette difficulté en prenant, par exemple, l'argent des plus riches. Comme ce n'est pas le cas du Real, le gouvernement doit résoudre le problème par sa seule politique monétaire — en payant des intérêts très élevés pour contenir la demande. ceci finit par avoir des effets collatéraux très négatifs sur les finances publiques.

• Le gouvernement tente d'éviter l'emballement des prix par une réduction des quotas de l'importation et par le maintien d'un dollar à bas prix.

Quelles pourraient en être les conséquences sur l'industrie nationale et la balance des payements ?

C'est la combinaison d'une politique de change volontariste et d'une ouverture commerciale agressive qui ont contribué jusqu'à présent à maintenir un bas niveau d'inflation. le prix que nous allons payer est très élevé. Nos exportations vont perdre de leur compétitivité et nous allons stimuler les importations. Déjà dans ce deuxième semestre 1994, le gouvernement expose l'industrie nationale à un degré de compétition très violente, qu'elle ne pourra jamais soutenir. Il y aura encore une chute considérable de l'excédent de la balance commerciale au cours de l'année à venir, un déficit de la balance des services, auquel le payement des intérêts contribue pour beaucoup, et enfin un déficit notables en des comptes courants. Un directeur de la Banque centrale en est arrivé à dire que le Brésil doit se préparer à l'idée d'avoir un déficit commercial. C'est quelque provoquer un déficit de transactions counous a conduit à la crise de la dette.

salaires ? se défendre.

chose de très préoccupant. Étant donné la structure de la balance des payement du Brésil, un petit déficit commercial peut rantes de plus ou moins 4 % du Produit intérieur brut (PIB). C'est sensiblement le nouveau atteint par le Brésil dans les années 70 et au début des années 80 et qui

• Un des piliers de sa politique que le gouvernement veut maintenir est le principe d'un seul réajustement salarial par an. Rien que si le taux d'inflation est maintenue à 3 % par mois, la perte de pouvoir d'achat des travailleurs avoisinera les 25 %. Quelle politique permettrait de préserver les

Il faut modifier le cadre institutionnel qui régit les relations de travail. Dans le document que j'ai mentionnée tout à l'heure, nous proposons de centraliser les négociations, d'instaurer des contrats collectifs et des négociations plus fréquentes, afin de permettre aux travailleurs de mieux

• Nous aurons pendant quatre ans un gouvernement dont la programme est très proche du néolibéralisme. Comment la gauche peut-elle relever ce défi et qu'elle leçon peut-elle tirer pour les batailles dans lesquelles elles sera impliquée à partir d'aujourd'hui ?

Il faut retenir la fait que les partis de gauche ne peuvent pas perdre le contact avec la demande de la grosse majorité de la population; Il faut avoir une vision très claire des questions économiques, et de leur importance sociale et politique. Quant au gouvernement de Fernando Henrique

Cardoso, la gauche a pour rôle centrale d'exercer une opposition critique, qui ne doit pas apparaître comme opportuniste.

Nous devons constituer une opposition constructive, et nous exprimer en faveur des projets permettant la consolidation de la stabilisation, parce que faire le contraire serait contre-productif du point de vue politique; Nous devons, de plus, défendre les intérêts nationaux, la reprise du développement, une politique fiscale plus juste. Nous avons l'espace suffisant pour mener une opposition vigilante et intransigeante, qui empêche le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso de soumettre le Brésil à un schéma d'ajustement néolibéral qui a déjà causer tant de ravages dans d'autres pays d'Amérique latine.*

Propos recueillis par Brasil

Agora.

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