L'extrême gauche turque, l'une des plus puissantes de la région dans les années 70, s'est marginalisée par la suite, à la fois sous les coups de butoir du coup d'Etat militaire de 1980, et de ses faiblesses internes, caractérisées notamment par un morcellement extrême et un sectarisme, allant jusqu'aux affrontements sanglants entre groupes rivaux. Le processus de recomposition de l'extrême gauche reste très laborieux et plusieurs tentatives de regroupement ont échoué au début des années 90. C'est dans ce cadre qu'il faut étudier la fondation du Parti socialiste unifié (BSP), qui doit tenir son premier congrès avant la fin de 1994. Nos camarades de Yeni Yol (Section turque de la Quatrième internationale) participent pleinement au processus de convergence au sein du BSP et notre camarade Masis Kürkçügil a été élu vice-président du BSP. Masis KÜRKÇÜGIL
L e BSP est le produit d'un pro-
cessus d'unité d'action et de la convergence de quatre groupes différents : Kurtulus, Emek, Parti de l'unité socialiste (SBP) et Yeni Yol, regroupés sous le nom d'alternative socialiste unifiée (BSA), auquel s'est joint par la suite un 5ème groupe, Sosyalist Politika. Le BSP a été fondé juste à la veille des élections municipales du 27 mars 1994, où il a réussi à obtenir 80 000 voix, soit 0,3 % malgré une campagne organisée en très peu de temps et dans des conditions difficiles. En fait, il était prévu que le parti ne soit officiellement constitué qu'à la fin de l'année. Mais l'échéance électorale d'une part, la dissolution du Parti de l'unité socialiste (SBP, l'une des princi-
TURQUIE
La naissance du BSP
pales composantes du BSP) par la Cour constitutionnelle en raison de sa position sur la question kurde, d'autre part, ont précipité le processus d'enregistrement légal.
Numériquement, les deux principales composantes du BSP sont le Parti d'unité socialiste (SBP) et Kurtulus. Le SBP est le fruit d'une fusion entre trois partis staliniens pro-moscovites (dont le Parti communiste turc) et d'une scission du Parti maoïste pro-chinois. Il a connu dès le départ une lutte interne et une scission, avec le départ d'une aile plus droitière qui voulait abandonner toute référence au marxisme. Aujourd'hui, la force numérique du SBP est inférieure à celle de chacune de ses composantes à l'origine, qui comptaient plusieurs milliers de militants dans les années 70. On ne peut donc le comparer réellement aux PC européens, Kurtulus est une scission du Parti-Front de la libération du peuple (THKP-C principale organisation centriste des années 60-70, dont sont également issus Dev-Yol et Dev-Sol). Il a évolué d'une position centriste vers une position classiste dans les années 70. Sa force numérique se chiffrait par milliers de militants à l'époque. Mais il a beaucoup souffert de la répression et de la décomposition de la mouvance centriste après le coup d'Etat. A partir de la fin des années 80, il a adopté une attitude positive dans le processus de recomposition et s'est rapproché des positions marxistes-révolutionnaires. Il compose l'aile gauche du BSP. La 3ème composante, Emek, se base sur des relations plus traditionalistes avec sa base. Il est lui-même le fruit d'une convergence entre un mouvement de guérilla rural des années 60-70 et un courant issu des staliniens pro-moscovites. Sosyalist Politika est également une scission du Parti ouvrier de Turquie, datant des années 70. Ces camarades ont participé à la fondation de deux partis légaux ces dernières années. Ils sont plutôt portés sur les débats théoriques.
Il n'y a aujourd'hui en Turquie que deux partis d'extrême gauche ayant un enregistrement-légal. Le 2ème est le Parti ouvrier (successeur du Parti ouvrier et paysan, TIKP, maoïste), qui est présent depuis plus longtemps sur la scène légale. Mais la force numérique du BSP le dépasse d'ores et déjà et devrait atteindre les 2 000 adhérents au moment du premier congrès qui se tiendra à la fin de l'année 1994. C'est à ce moment-là que seront adoptés le programme et les statuts communs.
Le début d'un processus
Ce délai est d'autant plus nécessaire que le BSP, tel qu'il est aujourd'hui, ne se considère pas comme un processus achevé. Les cinq composantes du BSP espèrent que d'autres courants et toute une frange de militants indépendants le rejoindront d'ici-là et veulent qu'ils aient la possibilité de participer aux débats sur le programme et les statuts. La dynamique unitaire joue en sa faveur, surtout auprès des jeunes militants qui ne se reconnaissent dans aucun des courants issus des années 70. N'oublions pas que le mouvement socialiste est en crise depuis 15 ans, et les débats d'antan n'ont pas beaucoup de signification pour les jeunes.
Dépasser les vieux clivages et les désaccords programmatiques et de traditions de lutte existantes pour élaborer un programme commun sont les principaux défis que devrait relever le BSP et qui seront au cœur des débats du ler congrès. Cela pose des problèmes de fonctionnement auxquels les 5 composantes tentent de trouver des remèdes. Les forces numériques au sein du BSP sont certes déséquilibrées. Mais dès ses origines, le parti a décidé de fonctionner au consensus. Cela a des avantages et des inconvénients. Si tout le monde se met d'accord, l'organisation agit
à l'unisson mais en cas de désaccord, c'est la paralysie. Un fonctionnement à la proportionnelle serait peut-être plus efficace, mais pourrait pousser certaines composantes en dehors du mouvement, ce que personne ne souhaite.
En ce qui concerne la position de Yen Yol dans ces débats, il faut d'abord souligner qu'il n'est pas question d'une approche «entriste», mais au contraire, de prendre toute notre place dans la construction du BSP, tout en maintenant (tant que c'est nécessaire) notre liberté de se constituer en tendance et de diffuser nos idées. Il ne s'agit pas d'avoir un pied dedans et un pied dehors. Au niveau du fonctionnement, il n'y a pas non plus exigence d'un fonctionnement au consensus ni d'une représentation égalitaire. Tant que le programme d'action élaboré en commun et la déclaration de fondation sont respectés, une représentation proportionnelle pourrait parfaitement faire l'affaire, même si cela devait limiter sa représentation dans les instances dirigeantes. Cela dit, un tel processus ne peut être simplement jugé en termes numériques. Nos partenaires respectent nos apports politiques et programmatiques. Ils connaissent également nos liens internationaux, mais n'en éprouvent aucune gêne. Au contraire, les différentes expériences (heureuses et malheureuses !) de construction auxquelles participent les sections de la Quatrième internationale à travers le monde sont répercutées au sein du BSP et cela est considéré comme une contribution utile au processus de construction du BSP.
Ce parti doit être un creuset où chacun apporte ses contributions qualitatives et quantitatives et ses expériences. Le consensus devra donc encore être recherché pour un certain temps pour établir solidement les relations de confiance. Un fonctionnement plus démocratique et homogène devrait pouvoir être atteint d'ici deux ans, en forgeant le parti dans l'action commune pour dépasser les clivages de groupe. D'ici là, chaque groupe maintiendra sa propre organisation et sa propre propagande. Mais cela ne doit pas aboutir à une fédération de groupes ou à une somme d'appareils distincts. Des courants d'idées doivent certes exister, mais le but est de former un réel parti commun. La politique d'ouverture du BSP se poursuivra bien entendu au-delà du congrès, mais il ne peut se contenter d'être une plate-forme unitaire, il doit aussi, dès aujourd'hui, descendre dans la rue et lutter aux côtés des travailleurs contre les lois de la jungle capitaliste.*
Istanbul, 20 août 1994.
----- pull-quotes on this page -----
TURQUIE