Inprecor a rencontré le camarade Erdal KARA, l'un des cinq vice-présidents du BSP. Erdal KARA est en même temps l'un des principaux dirigeants de Kurtulus, un groupe dont les origines remontent aux mouvements étudiants révolutionnaires des années 60 et 70 et qui est aujourd'hui l'une des principales composantes du BSP.
• Inprecor : Comment définiriez-vous le Parti socialiste unifié (BSP)?
Erdal KARA : Dès le début, le parti légal que nous voulions créer était défini comme un organisme chapeautant les groupes socialistes. Autrement dit, il s'agit d'un cadre commun où tous les groupes présents maintiennent leur organisation et leur propagande propre. La principale leçon que nous avons tiré des précédentes tentatives d'unifier le mouvement socialiste de Turquie autour d'un programme communiste, est que ce processus prendra du temps. Prendre conscience de cette réalité nous a amené à développer d'autres types de projets. Le BSP est donc le fruit d'une conception qui tient compte de ces leçons-là et se base sur un programme très simple, qui est, si je puis dire, un programme d'action permanente sur certains principes. Il est clair qu'un tel programme n'a pas une perspective détaillée de prise de pouvoir et sert surtout à assurer une convergence des luttes. Mais il ne rejette pas non plus la possibilité de dépasser le stade actuel. Ce qui est important, c'est que la discussion sur l'élaboration d'un programme plus détaillé se fasse en gagnant au BSP les autres secteurs de la gauche.
Le processus que nous avons vécu depuis novembre 1993, avec BSA puis le BSP, nous montre que cette démarche a suscité un intérêt considérable au sein du mouvement socialiste. Si nous réussissons à élargir le BSP à d'autres secteurs, ce qui est parfaitement possible, la gauche socialiste pourra rapidement dépasser sa marginalité et apparaître comme une alternative crédible devant la société. C'est la question la plus fondamentale à résoudre et le développement du BSP jusqu'à aujourd'hui nous montre qu'il en possède les moyens.
• Quel est le regard que vous portez sur vos partenaires au sein du BSP?
Le BSP se compose actuellement de cinq groupes : Kurtulus (Libération) Emek (Travail), Sosyalist Birlik Partisi (Parti de l'unité socialiste, SBP), Yeni Yol (Cours nouveau) et Sosyalist Politisi (Parti socialiste).
Le Sosyalist Birlik Partisi a été fondé par les camarades originaires des anciens partis pro-soviétiques (PC turc, Parti ouvrier, Parti socialiste ouvrier) et pro-chinois (Parti ouvrier paysan). Au départ, le SBP avait réuni tous ces camarades autour d'un programme droitier. Mais les éléments issus du PC turc ont quitté le parti en s'opposant à ce que le SBP se définisse comme marxiste. Ainsi, avec le départ de ceux qui voulaient transformer ce parti en un parti sicial-démocrate, le recul programmatique a été stoppé. Mais, à notre avis, l'approche de ce parti sur les principales questions du socialisme reste droitière.
En ce qui concerne Emek, nous pouvons dire que nous avons (en tant que Kurtulus) beaucoup de convergences avec ce groupe. Cependant, nous divergeons sur les concepts de la démocratie socialiste et de la question femme. Emek est certes, un groupe révolutionnaire, mais il serait pas faux de dire qu'ils en sont restés aux
concepts de la Troisième internationale.
De même, Sosyalist Politika est le groupe qui est resté le plus attaché aux principes de la Troisième internationale, il en est le représentant le plus cohérent. Certes, ils ont évolué de façon positive dans leur approche des problèmes actuels du socialisme, mais ils n'en restent pas moins des représentants typiques du courant de la
Troisième internationale.
Quant à Yeni Yol, nous considérons aussi ce groupe comme un courant révolutionnaire. Le troskisme n'est pas un mouvement massif et très enraciné en Turquie.
Mais plusieurs groupes trotkistes se sont développés à partir du milieu des années
80. L'une des principales raisons de ce développement était que le mouvement socialiste avait commencé à cette date à questionner l'héritage de la Troisième internationale et approchait avec méfiance les stéréotypes de cette période. On peut dire que pour une importante partie du mouvement socialiste, les troskistes ne sont plus assimilés à des «traîtres», même s'il existe encore des groupes qui n'ont pas bougé d'un iota sur cette question.
En parlant de Yeni Yol, il serait utile de le comparer aux autres groupes trotskistes. A mon avis, Yeni
Yol a une caractéristique radicalement différente de tous les autres groupes trotskistes de Turquie : il cherche à trouver des solutions aux problèmes qui se posent à nous dans la pratique quotidienne, alors que les autres ont une approche que l'on peut qualifier de sectarisme théorique.
• Quelle est votre évaluation du travail en commun réalisé durant la campagne électorale ?
Même si nous avons rencontré ça et là des difficultés dues au fait que nous avions des traditions de travail différentes, on peut dire que cela a été satistaisant dans l'ensemble. La nécessité de mener conjointement la campagne électorale et la construction d'un parti commun nous a fait vivre des moments difficiles. Mais nous estimions dès le début que ces deux processus devaient être intimement mêlés.
Sinon, nous aurions commis la même erreur que les précédentes tentatives de regroupement, autrement dit, nous nous serions contentés de faire des déclarations mutuelles sur nos divergences théoriques réellement ce parti dans l'action, en très peu de temps. ce que des groupes comme les nôtres, qui sonnable de ce groupe.
et programmatiques. Or la plate-forme du travail réalisé en commun durant la campagne électorale nous a permis de fonder
Il est clair que l'on ne peut s'attendre à ont des traditions enracinées, abandonnent du jour au lendemain ce qui a fait leur identité. Cela prendra du temps. Mais l'on peut dire qu'en peu de temps, nous avons appris à être sensibles aux problèmes de nos partenaires et à essayer de les résoudre ensemble. Par exemple, le groupe Emek, qui participe au BSP, avait décidé de boycotter les élections, alors que le BSP y participait. Mais cela n'a pas fait éclater le processus grâce à notre attitude face à la position d'Emek, et au comportement rai-
• Quel est le point de vue du
BSP sur la question kurde, quelles seront ses relations avec les organisations kurdes ?
Les divers composantes du BSP ont des attitudes différentes sur la question kurde. Mais nous avons adopté une attitude commune dès notre première déclaration publique. Ce cadre commun est la reconnaissance inconditionnelle du droit à l'autodétermination des peuples. Cela veut dire pour moi la reconnaissance du droit à fonder un Etat séparé. Certes, la reconnaissance d'un droit et la façon dont ce droit va être utilisé sont deux choses distinctes.
Le BSP doit s'organiser en Turquie mais s'abstenir de le faire dans les provinces kurdes. Pour nous, il s'agit d'une question de principe sur laquelle nous serons intransigeants. Mais nous estimons que ce principe est également valable en sens inverse pour les organisations kurdes.
Ce n'est qu'ainsi que la solidarité entre les deux peuples pourra s'établir de façon saine et nous pourrons alors mener nos relations avec les organisations kurdes sur des bases saines. Les organisations kurdes, et en particulier le PKK représentent le peuple kurde et l'on doit s'opposer aux tentatives de chercher des interlocuteurs au sein du régime.
Quelle est l'approche du BSP sur les relations internationales entre les mouvements socialistes ?
Le BSP se considère comme partie prenante du mouvement socialiste international. Mais il ne suffit pas de le dire, il faut agir en conséquence. Même si les conditions ne sont pas réunies aujourd'hui pour construire une internationale, cela ne doit pas nous pousser à maintenir nos réflexions dan des limites purement nationales. L'un des principaux objectifs du
BSP est d'instituer des relations durables et régulières avec le mouvement socialiste international. Dans la mesure où la question kurde est notamment très importante aussi bien pour nous que pour les pays voisins, nous devons nous atteler à la tâche de construction d'un mouvement de solidarité durable et régulier à l'échelle régionale au Moyen-Orient, et si possible par la suite, à la construction d'une organisation régionale, qui sera elle- même en lien avec le mouvement socialis-
Istanbul, 15 juillet 1994
Propos recueillis par Erdal TAN.