Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Un nouvel automne chaud

· Inprecor n° 385, novembre 1994 · p. 10-11 · 1 367 mots

Italie Syndicalisme

Après le précédent célèbre de 1969, et celui, moins connu, de 1992, l'automne italien a été caractérisé une nouvelle fois par une vague de luttes ouvrières et de manifestations populaires, qui ont secoué en profondeur la péninsule. Livio MAITAN

Be point culminant a été atteint

L

le 14 octobre avec la grève générale de quatre heures — prolongée à huit dans certaines régions — qui a remporté un succès spectaculaire. Le 14 octobre a été précédé pendant deux semaines par des grèves et des mobilisations multiples qui, dans certains cas, par exemple à Gênes et plus généralement en Ligurie et à Brescia, ont paralysé à plusieurs reprises la production à partir des grandes entreprises, et a enregistré des manifestations presque sans précédent depuis des décennies (au total sont descendues dans les rues trois millions de personnes et par exemple à Turin, au dire de militants des vieilles générations, il faut remonter à 1945 pour établir une comparaison).

Ces événements ont indiqué, tout d'abord, que le rôle central de la classe ouvrière industrielle et notamment des grandes concentrations n'est guère un mythe du passé, mais une réalité vivante. Sans aucun doute, c'est justement la relance de ce rôle qui a eu un effet positif, d'un côté sur les mobilisations des moyennes et petites entreprises et, de l'autre, sur le taux de participation au mouvement y compris de la part de cadres, parfois occupant des places à un niveau élevé de la hiérarchie (par exemple, chez FIAT Mirafiori). En outre, contrairement à des préoccupations nourries dans une première phase, les secteurs de la fonction publique ont participé eux aussi massivement au mouvement. Ainsi malgré tous les reculs des dernières années et les difficultés de la situation qui s'est créée après la victoire électorale des formations de droite, on a assisté à une

ITALIe en Italie mobilisation impétueuse de grandes masses des salariés. Deuxième élément à souligner : des secteurs assez larges et combatifs d'étudiants ont fait aussi leur réapparition. Au début, il y a eu des mobilisations, pour ainsi dire, séparées et avec des objectifs spécifiques, contre la menace de privatisation de l'enseignement, contre les augmentations des redevances universitaires, etc. Mais par la suite ces mobilisations ont convergé dans le mouvement d'ensemble avec une participation active aux manifestation du 14 octobre, par ailleurs soutenues par des appels et déclarations de représentants de l'intelligentsia et de couches de la petite bourgeoisie.

Un mouvement défensif d'abord

Troisième point : incontestablement, les mesures annoncées à l'occasion de l'adoption par le gouvernement de la loi de finances ainsi que les attaques contres les retraites ont constitué le détonateur du mouvement ; c'est pourquoi, il est correct de caractériser le mouvement comme étant un mouvement de portée défensive. Mais, si l'on tient compte de ce qui est souvent apparu dans les innombrables assemblées, les cortèges et les discussions dans les rues reflétant les aspirations et les états d'âme assez répandus, on ne saurait ignorer que, au-delà de la compréhension de la menace représentée par les mesures gouvernementales, il y a eu une incontestable motivation politique, aussi peu définie soit-elle, avec un rejet, bien que plus instinctif que conscient, de conceptions idéologiques et politiques caractérisant l'ambiance conservatrice et politique qui prévaut à l'heure actuelle. Evitons toute généralisation abusive et trop rapide : toujours est-il que, comme on l'a souligné de différents côtés, ont participé aux luttes même des travailleurs qui avaient cédé au charme électoral de la droite et qui, sans doute, ne rectifieront pas cette attitude à des échéances rapprochées.

La virulence des attaques gouvernementales et patronales a eu, par ailleurs, une double conséquence. D'un côté, les bureaucraties syndicales des confédérations ont dû, du moins pour l'instant, renoncer à des tentatives de conciliation avec Berlusconi et proclamer une grève susceptible, en dépit de sa durée limitée, de provoquer des effets multiplicateurs. De l'autre, les secteurs les plus radicaux, syndicaux et extra-syndicaux, ont su faire preuve d'esprit unitaire sans renoncer pour autant à leur identité. Ainsi, il n'y a pas eu dans le meetings des contestations de dirigeants des Confédérations comme en automne 1992 (à Milan, à la suite d'un accord explicite, un représentant du Cobas

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Alfa Roméo a parlé à la tribune officielle), mais en même temps il y a des manifestations clairement caractérisées ( à Milan, à la fin de la manifestation commune, un cortège distinct a réuni plus de 30 000 personnes alors qu'à Rome une manifestation convoquée par des Cobas, la Confédération unitaire de base (CUB, et des auto-organisés, quelques heures après celle des syndicats confédéraux, a eu environ 50 000 participants).

Aujourd'hui, on s'interroge de plus en plus sur les prochaines phases du mouvement : comment la lutte pourrait et devrait-elle continuer ? Que fera le gouvernement ? Quelle sera l'attitude des centrales syndicales et comment les secteurs syndicaux les plus radicaux au sein des centrales et en dehors d'elles, pourront-ils intervenir ?

La bataille doit continuer

Ne risquons pas de prévisions qui apparaissent aujourd'hui particulièrement difficiles. Le gouvernement a esquissé des concessions tactiques que des syndicats considèrent à juste titre tout à fait insuffisantes. Pour Berlusconi, il est difficile de faire des concessions plus substantielles. Dans le contexte de crise presque permanente que connaît son gouvernement, son principal point de force réside dans le consensus exprimé par les patrons italiens sur la loi de finances, y compris les moins enthousiastes à son égard, ainsi que les potentats économiques internationaux. C'est pourquoi il ne veut pas risquer de mettre en danger ce consensus, à moins d'être obligé de céder par un mouvement encore plus puissant que celui qui s'est développé jusqu'ici, capable de remettre tout en discussion. Voilà l'essentiel : une telle dynamique est-elle possible ?

Il est incontestable qu'aux yeux des protagonistes le 14 octobre n'est pas un aboutissement, mais une première étape d'une bataille qui doit continuer. Les bureaucraties syndicales elles-mêmes ont échelonnées) qui déboucheront sur une manifestation nationale d'un million de travailleurs le 12 novembre à Rome. Tout cela ne sera pas sans doute suffisant à l'emporter dans un affrontement si important qui, dans un sens ou dans l'autre, va peser énormément sur les développements futurs de la situation.

Vers la crise politique ?

La question se pose de savoir comment aborder les nouvelles phases de lutte, comment adopter des formes de mobilisations plus radicales, comment organiser des grèves y compris générales et prolongées et des occupations d'usines éventuelles, etc. Il faut en même temps définir le rôle que pourront jouer des secteurs d'avant-garde, au sein des syndicats ou en dehors d'eux, pour éviter que la lutte se termine par des compromis démoralisants et pour que la lutte puisse éventuellement continuer même dans le cas d'une reddition des bureaucrates confédéraux.

Il faut toutefois, souligner que le talon d'Achille même de ce mouvement extraordinaire réside dans l'absence persistante d'une alternative globale. Sur ce terrain, rien n'a changé par rapport à la situation qui a précédé et immédiatement suivi les élections du mois de mars 1994. Le «pôle progressiste» ne peut plus compter sur des formations mineures en crise (dont le Réseau) ou en régression modérée (l'Alliance démocratique). Le parti le plus fort, le Parti démocratique de la gauche (PDS), se préoccupe beaucoup plus de déblayer le terrain pour la formation d'une alliance stable avec le centre, le Parti populaire italien (PPI) en premier lieu, que de relancer l'ancien bloc électoral : il poursuit cet objectif par un déplacement à droite aussi bien tactique que stratégique. Pour sa part, le Parti de la refondation communiste (PRC) n'a pas réussi à combler son vide stratégique, comme l'admet son secrétaire Fausto Bertinotti lui-même, et vit au jour le jour sur le terrain tactique dans la perspective illusoire d'un recentrage à gauche du PDS.

Il va de soi que, si le mouvement en cours continuait et, à plus forte raison, s'il remportait un succès, une crise politique s'ouvrirait à tous les niveaux. Une solution à gauche, du point de vue du mouvement ouvrier, n'existe pas à l'heure actuelle et, qui plus est, ne semble pas s'esquisser à une échéance prévisible. Voilà l'impasse de la situation italienne, qui subsiste en dépit des potentialités qui ont émergé lors de ce nouvel automne chaud.*

Rome, 22 octobre 1994.

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