Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAÏTI

Une situation très mouvante

· Inprecor n° 385, novembre 1994 · p. 3-5 · 2 892 mots

États-Unis

Selon le général Shelton, qui commande les troupes américaines en Haïti, «notre objectif doit être le long terme (...) nous ne devons pas devenir les ennemis en Haïti». Les soldats américains acceptent donc d'arrêter les paramilitaires que la population leur remet. Mais c'est pour les confier à la police haïtienne, qui les relâche aussitôt. Ces hommes pourront être utiles aux Etats-Unis pour faire pression sur un Aristide hésitant et pour intimider la population. Arthur MAHON D ans la soirée du dimanche 16 septembre, une rumeur s'est répandue à travers Haïti : le général Duperval, qui remplaçait Cédras à la tête de l'armée depuis une semaine, avait voulu assassiner le président Aristide. Des gardes américains avaient en effet découvert des grenades dans sa voiture. A Port-au-Prince, durant la nuit, des milliers de personnes ont afflué devant le Palais national. Certains portaient des machettes et des bâtons. Ayant joui de quelques journées de liberté, ils étaient déterminés à ne pas laisser se dérouler un nouveau 30 septembre 1991. Vision d'horreur pour les responsables américains. Le lendemain une centaine de soldats américains stationnaient devant le Palais national. Une série d'agents de sécurité étaient là aussi. Ils portaient tous la même veste kaki, qui dissimulait mal leur gilet pare-balles. Toute la nuit, et durant la matinée, des agents américains, dotés de toutes sortes d'appareils de vision spéciaux, ont scruté la foule. Selon l'agence UPI, «ce qui avait commencé était un travail visant à identifier les agitateurs». Cet épisode est révélateur du rôle joué par les forces américaines en Haïti. Ayant eu accès au toit et aux balcons du Palais national pour protéger le président, elles utilisent cette position privilégiée pour mettre en fiches ceux

HATI qui viennent le défendre. Au nom de la restauration de la démocratie, elles vont chercher à s'assurer le contrôle de la société haitienne, en utilisant autant que possible non seulement le Palais national, mais aussi son hôte principal.

Cinq familles

Pour connaître les véritables objectifs de l'intervention américaine, le mieux est d'interroger ceux qui l'ont conçue. C'est ce qu'a fait le journaliste américain Allan Nairn, spécialiste de la politique américaine en Amérique latine et en Asie (1). Les réponses qui lui ont été faites durant les semaines précédant l'invasion sont édifiantes. Selon l'un de ses interlocuteurs. l'objectif est de faire en sorte que les Haïtiens «ne pensent pas qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent». Qui s'agit-il de protéger ? Pour un officier des renseignements, ce sera «la middle class, ceux qui ont une formation à l'américaine, certains qui font partie de la communauté d'affaires». Le major Louis Kernizan, un Américain d'origine haïtienne, a été attaché à l'ambassade de Port-au-Prince de 1989 à 1991. Il fait maintenant partie du service de renseignements du Pentagone, la DIA

(Defense Intelligence Agency). C'est l'un des principaux stratèges de l'occupation. Il s'exprime sans détour : «Qui allons-nous sauver une nouvelle fois ? Nous allons en arriver à traiter avec les mêmes gens qu'auparavant, les cing familles qui dirigent le pays, l'armée et la bourgeoisie. Ils sont considérés comme étant les méchants aujourd'hui. Mais la question clé est que nous allons être amenés à traiter avec eux parce qu'ils parlent notre langue, ils comprennent notre système, ils ont été éduqués dans notre pays. Cela ne va pas être avec le gars du bidonville de Cité Soleil». Kernizan est opposé à des augmentations de salaire car «vous devez tirer profit de vos avantages et en Haiti c'est le travail bon marché». Un officier des renseignements est d'accord avec Kernizan à ce sujet. Parlant d'Aristide, il affirme à Allan Nairn «que son ancien programme économique réformiste est maintenant du domaine de l'Histoire, et qu'il ne lui sera pas permis de le faire revivre». N'y a-t-il rien à craindre de la part d'Aristide ? Visiblement, ces Messieurs ne l'aiment guère. Mais, selon un homme du Pentagone, «le plus tôt nous pourrons faire rentrer Aristide pour qu'il

(1) The Nation, 3 octobre 1994, New York

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donne son message de réconciliation, de loi et d'ordre, le mieux ce sera». «D'autres, selon Nairn, sont incertains sur le fait de savoir s'il jouera le jeu mais notent que de toutes façons il ne dirigera pas vraiment. Le fonctionnaire des Opérations psychologiques dit que, sous l'occupation, la plus grande partie de l'armée haïtienne et de l'infrastructure administrative transférera sa loyauté au nouveau

", c'est-à-dire celui qui établit les règles. Et le nouvel homme fort, a-t-il dit, ce seront les Etats-Unis».

Masques à gaz

Lorsqu'on demande à Kernizan s'il ne craint pas un soulèvement populaire, il répond : «Un soulèvement populaire? Sous l'œil attentif des 6000 ou 7000 observateurs internationaux? J'en doute. C'est seulement le genre de merde qu'ils ont pu faire quand il n'y avait personne pour les surveiller. (...) Ils ont essayé cela avant, et cela les a menés à deux ans d'embargo et à ce que leur petit gars se retrouve en exil doré aux Etats-Unis». Tout le monde ne partage pas cet avis. Selon Nairn, «un fonctionnaire nord-américain des opérations psychologiques qui se spécialise sur Haïti prédit que s'il y a une invasion, le peuple commencera par applaudir le départ de Cédras, mais qu'un sentiment anti-américain — et donc des attaques contre les forces des Etats-Unis — pourrait se développer en l'espace de quatre semaines. Ceci serait moins probable si Aristide revenait rapidement, mais même en ce cas, a-t-il dit, le danger de soulèvement demeure si les attentes populaires ne sont pas rapidement comblées» En tout cas, «selon des documents et de longues conversations avec des militaires nord-américains et des stratèges dans le domaine des renseignements, quelle que soit la façon dont le général Cédras se retire — à travers une invasion, un coup d'Etat, ou une entente - les Etats-Unis entendent contenir le mouvement populaire, par la force si nécessaire». Pour cela, du matériel a été préparé: «Un fournisseur qui travaille pour le département d'Etat a dit que la force navale qui se tient maintenant près d'Haïti a remplacé ses stocks d'armes antiblindés par des instruments de contrôle de foule, tels que boucliers, masques à gaz et matraques». Mais il est prévu que les forces américaines soient retirées au bout de quelques mois. Et après ? D'après Nairn, «il est prévu que toute une armée de militaires nord-américains, de conseillers de la CIA et de civils demeurent en arrière, participant aux affaires haïtiennes plus profondément qu'ils ne l'ont fait depuis des années.

L'ICITAP, par exemple, l'agence nord-américaine chargée de reconstruire la police haïtienne doit, selon son planificateur pour Haïti, rester trois ans, avec plusieurs centaines de formateurs nord-américains chargés de façonner une force haïtienne de cinq mille hommes». D'après un homme du Pentagone, cette police sera destinée avant tout à empêcher toute tentative de révolte.

Les Etats-Unis ne comptent pas s'appuyer seulement sur la répression ou l'espionnage pour contrôler la société haitienne. «Certains fonctionnaires nord-américains, écrit Nairn, disent que, bien qu'ils soient préparés à serrer la bride du mouvement populaire, sa capacité de résistance a été affaiblie par la terreur sans frein des forces armées et du FRAPH». Par conséquent, après la «guerre de basse intensité», place à ce que le chercheur américain William Robinson a appelé «la démocratie de basse intensité

Sous la dictature, en complément de la répression, les Etats-Unis ont déjà, par divers biais, essayé d'infiltrer le mouvement populaire et de l'acheter. Ils vont maintenant consacrer beaucoup de moyens à construire une «société civile organisée» à leur manière. Cela est considéré, selon Nairn, comme «la clé pour tout programme de contrôle de la population». Ils vont également, bien sûr, agir sur le plan politique. Selon l'hebdomadaire Haïti Progrès (Volume 12, n°29), qui cite un mémorandum de l'ambassade des Etats-Unis, on va encourager et financer les «éléments responsables au sein du mouvement populaire» et «les secteurs duvaliéristes modérés». Clinton a accordé récemment cinq millions de dollars à la CIA pour mener, selon le New York Times «des actions politiques non spécifiées».

Casernes abandonnées

Les militaires interrogés par Allan Nairn avant l'invasion raisonnaient à partir de schémas trop classiques. Ce qui s'est passé lors de l'arrivée des troupes américaines n'était pas vraiment prévu au programme. Et les stratèges américains ont été amenés à modifier leurs consignes au jour le jour. En effet, la présence de militaires américains suscita des mobilisations populaires au lieu de les freiner. Plus précisément, au moins dans les grandes villes où les militaires américains étaient en nombre, des Haitiens de plus en plus nombreux et de plus en plus audacieux les ont utilisés comme boucliers pour se regrouper, manifester et défier l'armée haitienne. Au Cap Haitien, les militaires américains ont dû arrêter leurs patrouilles une nuit car, dès qu'elles apparaissaient, les gens sortaient dans les rues et les suivaient.

Un des objectifs de l'accord signé le 18 septembre par Jimmy Carter et les dirigeants putschistes était d'empêcher l'effondrement de l'armée haitienne grâce à une coopération entre les deux armées. L'armée américaine ne voulait pas se substituer à l'armée haitienne et assumer les fonctions d'une police. D'une part parce que, comme l'a dit un officier, «se transformer en police, c'est devenir une cible». D'autre part parce que les responsables américains voulaient que l'appareil d'Etat haïtien continue à fonctionner, sans rupture. Dans plusieurs villes, ce schéma a pu fonctionner. Dans certaines d'entre elles, les soldats américains étaient trop peu nombreux pour pouvoir être utilisés comme «boucliers» par la population. Dans d'autres, ils ont appliqué de manière stricte les consignes découlant de l'accord du 18 septembre, au risque de voir leur popularité entamée.

Le FRAPH veille

Au Cap Haïtien et aux Cayes, il en fut autrement. Les militaires américains se sont rapidement retrouvés devant un vide : devant la montée des protestations populaires, les militaires ont préféré abandonner les casernes. A Port-au-Prince, où est concentrée la plus grande partie des militaires haitiens, ce fut un autre cas de figure. Après que la police haïtienne eut tué des manifestants enhardis par la présence américaine, on renonça au projet de patrouilles communes entre les deux armées. Et la police militaire américaine surveilla les forces de répression haïtiennes.

Celles-ci se révélèrent bien incapables d'assumer certaines missions que les responsables militaires américains voulaient leur confier (désarmer des paramilitaires, protéger des manifestations). Finalement, face à des manifestants de plus en plus audacieux, qui allaient jusqu'à s'emparer de postes de police, les militaires désertèrent les rues de la capitale.

Jusqu'à présent, l'armée américaine a veillé, avec intelligence, à préserver sa popularité. Son attitude lors de la manifestation du 30 septembre, qui devait rendre hommage aux victimes de la dictature, est cependant très significative de la politique sinueuse qu'elle a adoptée. Il avait été promis aux responsables de la manifestation que les soldats américains la protégeraient. Finalement, après une concertation avec la Maison blanche, il fut décidé un partage des tâches.

(2) Covert Action, printemps 1994, Washington

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L'armée haïtienne devait surveiller le parcours de la manifestation. Les militaires américains allaient, quant à eux, se tenir à distance et bloquer les carrefours menant vers les quartiers bourgeois et les bâtiments officiels. Mais les militaires haitiens ne se sont pas montrés. Et, bien que postés non loin de là, les troupes américaines laissèrent les nervis du FRAPH attaquer la manifestation. Pour conserver son crédit, l'armée américaine organisa un raid sur certaines caches d'armes et arrêta quelques dizaines de personnes. En faisant main basse sur le local du FRAPH, les soldats américains devinrent des héros alors qu'ils n'avaient pas levé le petit doigt trois jours plus tôt lorsque ses occupants tiraient à bout portant sur des manifestants.

On peut tracer un parallèle entre cet épisode et ce qui passé depuis 1991 : les Etats-Unis portent une responsabilité écrasante dans le coup d'Etat et la répression qui s'en suivit, et pourtant ils risquent finalement d'être considérés comme les «libérateurs d'Haïti». L'acte I de la pièce est oublié. Seul le dénouement reste dans les mémoires. L'ambassade américaine avait largement trempé dans le coup. La CIA reconnaît maintenant qu'elle était au courant à l'avance du coup d'Etat. Emmanuel Constant, l'un des chefs du FRAPH, a révélé à Allan Nairn (3) que des responsables de la CIA et de la DIA se trouvaient à ce moment-là au quartier général de l'armée. Le FRAPH est une structure paramilitaire qui sème la terreur dans tout le pays.

Les Etats-Unis voudraient en faire l'équivalent de l'ARENA salvadorien. Selon Constant, c'est un agent de la DIA, le colonel Patrick Collins, revenu tout récemment en Haiti, qui lui a demandé de créer le FRAPH après le coup d'Etat. Constant travaillait déjà pour la CIA et pour son émanation haitienne, le SIN (Service d'intelligence nationale), une structure qui organisait la répression politique depuis 1987. Les liens de Constant avec les Etats-Unis sont si étroits qu'au lendemain du raid contre le FRAPH, l'ambassade lui organisa une conférence de presse, fournissant micro, techniciens et protec-

Le retour

Le retour de Jean-Bertrand Aristide, le 15 octobre, s'est accompagné d'explosions de joie dans les quartiers populaires. Mais l'affluence devant le Palais national fut moindre que prévu. Car la crainte de la répression reste grande. Quelques jours auparavant, un camion rempli de membres du FRAPH avait foncé sur une manifestation dans le sud du pays, causant la mort de vingt-quatre personnes. Dans certaines zones rurales, les chefs de section continuent à faire la loi. Ce qui va se passer dans les mois qui viennent ne pourra pas être une réplique des sept premiers mois de la présidence d'Aristide. Beaucoup de données ont changé. C'est ainsi que le coup d'Etat a permis la reconstitution d'un réseau d'auxiliaires de l'armée et de paramilitaires fortement implanté. Ils disposent d'un arsenal d'armes considérable. Aristide voudrait que l'armée nord-américaine les désarme. Mais il y aurait tout à craindre d'une opération à grande échelle de fouille des maisons. Lorsque, sur dénonciation de la population, les militaires américains ont fait main basse sur quelques dépôts d'armes, ils ont commencé par perquisitionner la maison des partisans d'Aristide. Ils avaient écouté les conseils d'un chef pro-putschiste du Cap Haïtien.

Le problème des paramilitaires ne pourra être réglé que par une mobilisation générale de la population. Elle doit avoir le droit de se protéger elle-même. Aristide lui-même, avant de prendre ses fonctions en février 1991, avait fait référence aux brigades de vigilance qui ont surgi à plusieurs reprises depuis 1986. Durant la nuit du 16 au 17 octobre, lorsque courra la rumeur d'un coup d'Etat, on vit à nouveau des habitants des quartiers populaires constituer des barrages pour contrôler les véhicules. Mais Aristide ne semble pas disposé à favoriser ce genre d'initiatives. Et le ministre de l'Information, Hervé Denis, a annoncé que toute personne qui se livrerait à des pillages ou qui attaquerait les maisons d'opposants politiques (c'est-àdire de pro-putschistes) serait arrêtée. C'est la première fois qu'un ministre d'Aristide parlait le langage de la répression, et ce n'est sans doute pas la dernière. Car le cours politique adopté par Aristide a ses corollaires. Il a annoncé qu'il voulait inclure dans le gouvernement des représentants des familles riches d'Haïti.

Privatisations

Avec un gouvernement de ce type, il ne pourra être question de laisser des foules assiéger le parlement ou barricader les portes de tribunaux où siègent des juges corrompus, comme on l'avait vu en 1991. La politique économique dans laquelle Aristide s'est engagé risque de l'amener à donner son aval à des actions de répression. C'est un des grands problèmes de la période à venir.

En 1991, il n'avait pas encore choisi une orientation économique bien définie. Le programme présenté par des représentants d'Aristide à une réunion de bailleurs de fonds, tenue à Paris en août 1994, est par contre extrêmement clair. Il a été notamment rédigé par Leslie Delatour, qui fut ministre des Finances dans le premier gouvernement, de triste mémoire, qui suivit la chute de Duvalier. La politique économique libérale qu'il entreprit de mener eut des conséquences catastrophiques. Le programme présenté au mois d'août prévoit en particulier la suppression de la moitié des emplois de fonctionnaires, la privatisation des industries appartenant à l'Etat, la suppression des droits de douane à l'importation (sauf, de manière transitoire, pour quelques produits agricoles). Un «filet de sécurité» social, non défini, est annoncé. Interrogé au sujet de ce plan trois semaines après sa présentation, Chavannes Jean-Baptiste, fondateur d'un mouvement paysan, a répondu que, bien qu'il soit membre du cabinet privé d'Aristide et réside à Washington, on ne l'avait jamais consulté et il n'avait pas pu se procurer une copie du texte. Après en avoir lu des extraits, il déclara : «C'est le plan de la Banque mondiale et du FMI, celui qu'ils nous proposent depuis des années et qu'on appelait le plan américain (4)». Cohérents avec ce plan, des responsables américains proposent que le fonds d'indemnisation pour les victimes de la répression, prévu par la loi d'amnistie ambiguë votée début octobre (qu' Aristide devra interpréter dans un décret, soit constitué d'actions provenant de la privatisation des entreprises publiques !

Ce programme économique a une logique redoutable. Pour pouvoir attirer des investissements étrangers, il faut que l'environnement soit «sûr et stable», comme on aime à le dire à Washington. Il faut donc que les pauvres se tiennent tranquilles et s'en remettent à l'Etat haitien (ou plutôt haitiano-américain) pour régler leurs affaires. Il serait désastreux que la gauche haïtienne appuie Aristide dans cette voie.*

20 octobre 1994

(3) The Nation, 24 octobre 1994, New York

(4) Multinational Monitor, juillet-août 1994, Washington

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