Depuis plusieurs années, le Parti communiste des Philippines traverse une crise majeure, dont notre revue a retracé les étapes dans de précédents articles. (1) Inprecor a interviewé, en octobre 1994, Pedro et Ana, appartenant tous deux au MLCB - le Multilateral Coordinating Body. Il s'agit de l'un des courants issus de la crise du Parti communiste des Philippines (PCP). Il regroupe plusieurs structures ayant déclaré leur indépendance à l'égard de la fraction dominante. Entretien avec Pedro et Ana
Inprecor : La crise du Parti
Communiste Philippin est-elle arrivée à son terme ?
Pedro : Non. La crise qui traverse cette organisation n'est toujours pas surmontée, elle opère encore activement. Par exemple, les camarades de la fraction que nous appelons «RA» doivent toujours faire avec les documents que Sison a présenté — Réaffirmer et S'opposer au révisionnisme moderne (2). Or, aujourd'hui, ils sont confrontés à une situation fort différente de celle décrite dans ces documents. Ils considèrent toujours que le pays est secoué par une profonde crise révolutionnaire. De leur point de vue, une telle situation révolutionnaire est un trait permanent de la réalité philippine, du fait de la crise de l'impérialisme. Ils veulent toujours se comporter - même maintenant, alors qu'il n'y a pas de situation révolutionnaire — comme un parti en guerre. Ce qui implique que la lutte armée doit rester la forme principale de lutte. Je m'attends donc à de nouvelles polémiques, des débats, la confrontation d'arguments, même parmi nos camarades de RA.
Quant aux autres groupes, d'opposition — devenus indépendants ou autonomes parce qu'on leur a retiré leurs responsabilités, qu'on les a exclus ou qu'ils ont démissionné — ils font aujourd'hui
PHILIPPINES face au défi que représentent les changements dans la situation mondiale et dans le climat politique aux Philippines même. La situation n'est donc pas très facile pour tout ceux qui se considèrent comme autonomes ou indépendants. Ils doivent précisément répondre à des questions embarrassantes que le PCP de 1968 n'avait pas su résoudre (3). Voilà qui peut, je crois, caractériser le cadre dans lequel nous nous trouvons tous, aujourd'hui. Notre situation reste mouvante, alors même qu'il faut répondre aux besoins des luttes populaires courantes.
• Comment les principaux courants issus de la crise du PCP répondent-ils aux enjeux politiques et théoriques d'aujourd'hui ?
A mes yeux, le problème essentiel de la direction , et je parle ici seulement de la direction de la fraction RA, n'est pas un «retour» au maoïsme, mais qu'elle est devenue «ultra-maoïste», d'une façon fort dogmatique. Elle s'est immergée plus profondément encore que par le passé dans les position chinoises de l'époque du débat sino-soviétique de 1962-1963 et de la
GRCP [Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, à partir de 1966]. Cela va soulever bien des problèmes dans la fraction RA, car les membres du parti n'étaient pas familiarisés avec ces questions-là. Il y avait une difficulté fondamentale à théoriser ces conceptions et à assurer la formation politique au sein du parti. Notre cours de formation le plus utilisé, Ang Kurso ng Partido, se contentait de paraphraser des passages tirés de PSR [Philippine Society and
1) Paul Petitjean, La crise du Parti communiste (Inprecor n° 379 d'avril 1994), Du débat manqué à la crise (Inprecor n° 364 du 4 décembre 1992), Chronique d'un débat attendu (Inprecorn° 335 du 19 juillet 1991).
2) Jose Maria Sison, vivant actuellement en exile aux Pays Bas, a diffusé en 1992 deux documents signés en tant que président du PCP sous le pseudonyme d'Armando Liwanag : Reaffirm Our Basic Principles and the Rectify Errors et Stand for Socialism against Modern Revisionism. Les membres du PCP qui acceptent l'orientation établie dans ses documents sont appelés les «reaffirmistes» (ou «RA»), et ceux qui la rejette sont appelés les «rejectionistes» (ou «RJ»).
3) Le «nouveau» PCP (maoiste) a été fondé en 1968 par une poignée de militants issus, pour la plus part, de l'«ancien» PCP, devenu pro-soviétique.
4) Philippine Society and Revolution (PSR), publié en 1970 par Jose Maria Sison sous son pseudonyme de premier président du PCP, Amado Guerrero, a été le principal livre de référence du parti concernant l'histoire des Philippines, l'analyse de la société et de la révolution philippines. calque, par bien des aspects, les précédents ouvrages de Mao Zedong concernant la Chine et du PKI concernant l'Indonésie.
Révolution (4)], du DHN [Matérialisme historique et dialectique] de Staline, de son économie politique, etc. Il n'y a pas eu de discussions à partir des années 70, sur les concepts développés dans notre école régionale, «l'école révolutionnaire de la pensée marxiste». Il existe donc une grande hétérogénéité sur le plan théorique.
Aujourd'hui, des camarades appartenant à d'autres groupes oppositionnels, par exemple la direction du Comité Manila-Rizal [MR, la région de la capitale], semblent vouloir opposer point-à-point une alternative aux conceptions de la fraction RA. Pour mieux polémiquer avec Sison, la direction MR se réfère plus systématiquement à la tradition «russe». Il ont déjà publié au moins trois documents présentant leurs points de vue. Alors que nous mêmes, nous n'avons pas encore commencé à discuter formellement des ces trois documents. Au fond, le débat porte sur ce que le «isme» devrait être aux Philippines: léninisme, marxisme-léninisme, opposé au stalinisme dont ils accusent la fraction RA. MR représente ainsi le deuxième courant issu de la crise du PCP.
Le troisième courant d'idées, celui auquel j'appartiens, ne pense pas avoir fini d'étudier les leçons de l'histoire et d'analyser les réalités contemporaines, aux Philippines et dans le monde. Nous voulons que le processus de clarification théorique soit aussi démocratique que possible, que beaucoup de camarades y participent. Nous avons initié des groupes de travail, bien qu'il nous reste encore à les formaliser. Les points forts de ces ateliers théoriques sont les suivants :
1. Sur le plan philosophique, nous tentons de revenir sur la question de l'humanisme, comme beaucoup de camarades l'appellent. En effet, je pense qu'il y a eu une absence de réflexion théorique en ce domaine. Il y a eu un bref moment de réveil philosophique, après le 20ème congrès du PCUS, mais sans suite.
2. Sur la question des modes de production, nous avons eu des échanges animés, sans nous enfermer dans un choix de catégories comme capitaliste, semi-capitaliste, féodal et semi-féodal. Nous devons encore approfondir nos recherches sur l'économie politique actuelle des Philippines. A mes yeux, il reste des vestiges de féodalisme, mais je ne crois pas que le pays soit pour autant «semi-féodal», comme l'explique Sison. Je proposerai plutôt l'analyse selon laquelle notre économie est une économie marchande arriérée, où le capitalisme local est entravé. Nous allons avoir davantage de débats à ce sujet, au cours des semaines à venir.
3. Sur la stratégie et les tactiques : à la différence d'autres camarades oppositionnels qui pensent que la stratégie ne doit pas être utilisée comme un concept, nous jugeons que les notions de stratégie et tactiques doivent toutes deux être utilisées. Nous sommes ouverts à toutes les formes de lutte (et à toutes les combinaisons), y compris la lutte armée. La combinaison appropriée de formes de lutte dépend de la
4. Sur l'impérialisme — cela faisait bien longtemps que nous n'avions plus eu de débats approfondis à ce sujet. Nous avons donc essayé de les reprendre. Il nous reste, en ce domaine, beaucoup à apprendre : ses formes actuelles, la question à la mode de la «globalisation», etc. A mes yeux, l'évolution internationale est largement conditionnée par la réorganisation du capital mondial, ce qui aura des effets dramatiques aux Philippines — le remplacement du GATT par l'OMC, la proposition française visant à transformer
Il y a beaucoup de discussions concernant le marché et nous voulons en comprendre les implications pour les Philippines. Mais, ce dont nous sommes convaincus, c'est qu'il faut mettre en question l'analyse traditionnelle des rapports néo-coloniaux entre l'impérialisme U.S. et l'Etat Philippin. Ces rapports ont changé. L'Etat Philippin manifeste une certaine dynamique propre, comme l'a montré l'histoire récente, par exemple durant les soulèvements de 1983-1986. Il n'est pas toujours vrai que l'impérialisme US dicte la politique philippine. Voici notre deuxième problème théorique majeur, avec la question de l'Etat. Beaucoup de camarades réfléchissent à l'utilité du concept de société civile aux Philip-
La question la plus questionnante, pour nous, est celle de l'organisation ; comment faut-il se comporter dans la situation actuelle, en prenant en considération tous ces développements. Nous avons des débats sur la notion d'avant garde, sur le centralisme démocratique, etc. Nous nous attendons, ici, à des débats très enri-
Je souligne ce point, que d'autres considèrent trop théorique, car c'est cela qui démarque — aujourd'hui et dans les mois ou années à venir — les différentes fractions. Outre la question de la force organisationnelle, il y a la façon de maintenir nos organisations, de les développer politiquement le plus raisonnablement, en rapport avec la conjoncture dans le pays. Ces problèmes sont à la racine de la crise
D'autres divergences concernent notre conduite militante. Nous aspirons à un changement sur les questions d'éthique. Il y avait, dans le PCP, un système que j'appelle de «padrino» (parains), celui des «PO» [Political Officers] avec, en particulier, la suspension des instances élues, justifiée au nom de la situation de guerre dans laquelle se trouvait le Parti. Les implications de cette « realpolitik» au sein du parti ont été très sous-estimées, c'est mon sentiment. Je pense qu'elles constituent l'arrière plan de questions plus profondes encore, comme celle des campagnes «anti-infiltration» qui nous ont énormément coûté en membres et base de masse (5).
Nous sommes nombreux à être très heureux que les positions théoriques, politiques, d'organisation ou idéologiques puissent être pour la première fois débattues. C'est une bonne chose. Mais il n'y a pas eu suffisamment de réflexion sur les faiblesses organisationnelles du Parti : une sorte de dégénérescence qui a frappé notre
Ana : Sur ce que nous appelons éthique - éthique révolutionnaire, ou nouvelle éthique. Dans le passé, il n'y avait pas de concept d'éthique, nous n'en débattions jamais dans le Parti. En conséquence, presque tout pouvait être justifié au nom des fins politiques, hormis quelques principes de base. Bien que les termes n'étaient pas forcément utilisés, il y avait quand même une certaine éthique, des valeurs vécues auxquelles le Parti se conformait, mais sans être véritablement discutées en tant que telle. Il s'agissait de principes tombant d'en haut, sous forme d'ordres ou de directives. Leurs présupposés, leurs fondements n'étaient pas étudiés. Réduits à de simples règlements, ces principes ne sont pas devenus partie intégrante de la formation, des conceptions idéologiques profondes. Ils pouvaient donc être mis de côté, au nom de pressantes considérations politiques. C'était le cas de la
Nous n'avons jamais discuté dans le Parti de notre conception des droits. Les discussions n'avaient lieu que sur le plan de l'intervention politique, pas du concept idéologique. Dès lors, il n'a jamais été clair si le Parti acceptait l'universalité de certains droits, pour tout le monde, ou ne reconnaissait que les droits de classe. On retrouve ces problèmes dans les campagnes anti-infiltrations. Quand le Parti est revenu là-dessus, lors de son soi-disant 10ème plénum, beaucoup a été dit sur
5) Durant les années 1980, dans diverse provinces du pays, des campagnes ont été engagées pour démasquer des agents infiltrés au sein du PCP. Recourant à la torture, dans un climat souvent paranoïaque, elles se sont soldées par l'exécution de centaines de militants, dans leur très grande majorité innocents. Voir notamment le rapport de Walden Bello reproduit dans Inprecor n° 363 du 20 novembre 1992.
l'absence de mécanismes juridiques appropriés. Mais nous avons aussi été incapable de revenir sur nos présupposés idéologiques de base.
Quels sont nos notions sur les droits humains fondamentaux ? Est-ce qu'il y a eu des discussions sur l'usage de la torture ? Politiquement, en principe, la torture n'était pas autorisée - à moins que son usage ne soit sanctionné par le CC! Ainsi, la torture est devenue une simple question organisationnelle et politique, qui pouvait être justifiée par une autorité organisationnelle tel que le CC. Ce n'est qu'un exemple. L'éthique touche un vaste éventail de questions, tout comme la démocratie. Il semblait, dans le PCP, que tout pouvait être subordonné aux nécessités politiques, pour autant qu'une autorité organisationnelle appropriée le disait.
• Pourriez-vous revenir sur la question de «l'avant-gardisme» et de l'unité avec d'autres organisations politiques?
Pedro : Je crois qu'il y eu des erreurs pas des interprétations dogmatiques — concernant l'avant-gardisme. Il ne devait y avoir qu'un seul parti d'avant-garde, avec une seule ligne correcte démarquant les réformistes des révolutionnaires, les révolutionnaires des contre-révolutionnaires. A mon avis, la notion d'avant-garde n'est pas, en premier lieu, un concept organisa-
Il s'agit d'un concept idéologique, social et politique appliqué au domaine organisationnel. Il concerne étroitement la question des rapports entre les marxistes révolutionnaires et la classe ouvrière, le peuple, les autres secteurs de la population ayant un potentiel révolutionnaire. C'est l'aspect essentiel du problème de l'avant-garde. Cela n'exclut absolument pas l'existence de plusieurs partis s'affirmant révolutionnaires. Ils peuvent alors être considérés collectivement comme une avant-garde. Cela dépend donc de la situation, du rapport de forces avec le capitalisme, l'impérialisme, la réaction.
Ces mouvements peuvent coopérer, s'unir à des degrés divers, ou même fusionner, en fonction de la situation. Je ne crois pas à une conception dogmatique de T'avant-garde.
D'autres diront que la pratique tranchera, mais cela ne suffit pas pour éclairer les rapports entre révolutionnaires et classes. Il en est de même avec le centralisme démocratique qui n'est pas simplement un principe organisationnel, mais aussi un concept idéologique, social et politique appliqué à l'organisation. Ce n'est pas une série de principes statiques mais, en quelque sorte, un rapport organique — une fusion dialectique — car il y a toujours des modifications dans les rapports de forces, une dynamique dans le comportement des formations de classe et dans les luttes au sein des classes, des changements dans l'Etat. Par conséquence, je pense qu'il faut réajuster la pratique du centralisme démocratique en fonction des conditions concrètes qui prévalent à un moment donné.
En ce qui concerne l'unité avec les autres forces : Dans les conditions actuelles (absence de situation révolutionnaire), j'ai suggéré qu'il ne s'agit pas seulement de mettre sur pied des coalitions pour elles-mêmes, et pour combattre un ennemi commun. Il s'agit aussi de nous encourager nous-mêmes à poursuivre un processus continue de clarification, d'auto-éducation, et d'encourager les autres partis à faire de même. Il reste toujours beaucoup à faire dans ce domaine au sein de chaque parti !
Je ne peux qu'espérer et prier pour que les autres camarades, dans les groupes «rejectionnistes» écartent certaines conceptions. Nous devons nous engager dans un dialogue constructif, si nous refusons l'hégémonisme idéologique qui considère les autres groupes comme de simples concurrents. Nous devons favoriser l'échange d'idées, la coopération dans l'action politique, tout en renforçant simultanément, pas à pas, l'unité idéologique.
A la différence d'autres courants «rejectionnistes», le MLCB est indépendants du parti-père. Il lui est déjà «extérieur». Nous ne reconnaissons plus les statuts du PCP. Au sein du MLCB, nous préférons commencer par coopérer sur des projets politiques communs, et poursuivre en même temps des échanges théoriques rigoureux. Je suis optimiste quant à la possibilité de constituer une formation «pré-parti», du moins si nous pouvons nous entendre sur les lignes de force théoriques majeures. Il serait erroné de vouloir s'unir sur toutes les questions, seuls les questions majeures comptent car, sinon, il n'y aurait plus de lutte d'idées dès que nous aurions formé un parti ! Je crois que nous approchons du moment où les blocs qui composent le MLCB vont devoir se dissoudre, pour une fusion plus étroite, solide. Il faudra une déclaration claire sur la dissolution des blocs avant la fusion.
• Quels sont vos projets?
Pedro : Coopérer dans l'action sur la fiscalité, le GATT. Partager ressources et compétences, collaborer en matière de formation politique, assurer les transferts de cadres en fonction des besoins. Nous agissons également dans un mouvement politique légal qui a ses propres statuts et règles de fonctionnement — des règles qu'il nous faut respecter pour préserver son intégrité propre. Nous sommes très ouverts à l'idée d'un front unique avec d'autres groupes oppositionnels, si tous ne fusionnent pas. Cela concerne aussi d'autres forces comme Bisig, ou certaines ailes du mouvement populaire.
• La crise du PCP affecte-t-elle les coalitions et le mouvement de masse, dont le courant
National Démocratique (6) ?
Ana : La scission du PCP a rejailli sur les formations légales de masse et les forces associées au mouvement national démocratique. Pendant longtemps, les Nat Dem ont constitué la plus importante force de gauche, aux Philippines. La scission a donc modifié le terrain politique d'ensemble et le cadre des coalitions. Les forces de gauche autres que Nat Dem n'ont pas voulu interférer dans les débats internes au PCP. Mais elles ont évidemment plus ou moins de sympathies envers les divers courants issus de sa crise.
Le bloc «RA» [Sison] n'a pas bien réagi, dans cette situation (c'est un euphémisme). Via les formations légales qu'il contrôle ou influence fortement, il rejette l'ensemble des forces d'opposition et les autres mouvements qui collaborent avec eux. Il dénonce les autres comme des contre-révolutionnaires, ou complices des contre-révolutionnaires.
Dans le passé, le mouvement Nat Dem a eu une attitude sectaire envers les autres groupes. Ces dernières années, des changements avaient eu lieu, pour le meilleur. Les «RA» ont aujourd'hui inversé cette évolution positive, revenant à des comportements qui remontent à la fin des années 60. Ils s'auto-isolent, en conséquence, refusant de collaborer avec beaucoup de groupes et quittant diverses coalitions, comme par exemple le mouvement contre la dette, Freedom from Debt.
Le côté positif de cette situation, c'est qu'il y a maintenant des liens plus fermes entre les groupes oppositionnels issus du mouvement Nat Dem, et les autres forces politiques. Nous rompons avec les restes de ce sectarisme qui fut longtemps notre apanage. D'un point de vue d'ensemble, les scissions du PCP ont provoqué un affaiblissement provisoire du mouvement
6) Le mouvement national démocrate (Nat Dem ou ND) a une composante légale et une autre clandestine. Il comprend les organisations dirigées par le PCP, ou qui se reconnaissaient dans son orientation.
progressiste car, au lieu d'être uni, il est divisé. Il y a deux ou trois mobilisations concurrentes, lors des grandes campagnes politiques, avec des mots d'ordres et des revendications différents. Au lieu de combattre ensemble la politique gouvernementale, la gauche reste divisée. C'est l'aspect négatif de la scission dans le PCP.
Mais mon jugement personnel n'est pas pour autant négatif. Sur le long terme, la scission était nécessaire pour que les composantes du mouvement progressiste et révolutionnaire qui le voulaient puissent s'adapter aux réalités d'aujourd'hui et devenir ainsi plus pertinentes, en tenant compte de l'évolution de la situation nationale et internationale. Nous connaissons un processus initialement douloureux, fragilisant. Mais il existe des raisons d'être optimiste car, même par delà les nombreuses confusions, dans l'ensemble, les groupes progressistes maintiennent avec détermination leur engagement à transformer notre société. Evidemment, cela provoque quelques désorientations en ce moment, mais je crois à la possibilité d'agir ensemble. Je suis, par contre, pessimiste quant au bloc «RA» et à sa capacité de changer. Ils n'ont pas seulement refusé de changer, mais ils sont en train de revenir à des idées d'une époque révolue, des idées dont beaucoup se sont révélées inefficaces et erronées.
• Comment caractériser la situation nationale et internationale actuelle ?
Ana : Une nouvelle situation est née du fait de l'évolution du régime et de l'élite gouvernante en général. Nous faisons face à une élite consolidée, en comparaison avec les années de transition de la période Aquino où la classe dirigeante était divisée, et objet de luttes de fractions intenses. Cela nous place dans une situation plus difficile, nous et le mouvement progressiste en général. Evidemment, le régime traverse une crise profonde, mais il est toujours dans une meilleure position que ne l'était le gouvernement Aquino. Plus important est la division de la gauche, largement due à ses propres faiblesses : le régime Ramos bénéficie de ce fait d'une vaste marge de manœuvre, tant politique qu'économique. Il n'y a pas seulement consolidation de l'élite gouvernante, mais aussi consolidation de nouvelles formes de domination, plus sophistiqués, plus difficiles à démasquer que sous le règne dictatorial de Marcos. Cela requiert beaucoup de sophistication de notre part, une flexibilité tactique, plus de finesse pour maximaliser toutes les possibilités présentes, dans différents domaines. Nous n'avons pas encore su nous ajuster à la nouvelle donne, bien que le régime Marcos se soit effondré il y a plus de 8 ans. Nous avons perdu du temps, au début, en croyant que les changements dans la situation politique ne seraient pas très importants, que fondamentalement rien n'avait changé.
En matière internationale, dans le passé, nous avions tendance à être introvertis. Nous n'analysions, par exemple, les changements économiques aux Philippines que dans leurs rapports avec les
L'impérialisme n'était pour nous que l'impérialisme US. Nous essayons maintenant d'aller au-delà de cette vision statique du monde. Il est très important pour nous, de comprendre ce qui s'est passé en Union Soviétique et dans les pays de l'Est. Nous rejetons l'analyse un peu courte que font les «RA» dans leur document Lutter contre le révisionnisme moderne. Nous rejetons ses prémisses mêmes. Néanmoins, je ne peux pas encore parler d'analyse claire, de notre part, ou de conclusions sur la situation internationale. Je dirais que nous sommes dans une période d'apprentissage, très importante.
Nous essayons d'appréhender les problèmes et de les comprendre. Pour beaucoup d'entre nous, il s'agit de quelque chose que nous ne faisions pas auparavant. Dans le passé, au sein du Parti, il n'y avait que quelques camarades qui, par leurs fonctions, devaient suivre ces questions. Les autres membres du PCP n'en entendaient parler que dans la mesure où cela avait un lien avec leur action. Sinon, cela restait du domaine exclusif de ceux et celles qui étaient investis dans le travail international. La majorité d'entre nous était exclusivement orienté sur les questions nationales. Il y a maintenant beaucoup d'enthousiasme pour s'ouvrir au nombreuses idées de la gauche internationale, étudier les changements complexes qui ont eu lieu.
Pedro : Ce que nous n'avons pas su voir dans le passé, ce sont les équilibres dialectiques entre les luttes du Tiers Monde, des pays capitalistes et socialistes ; si l'un est plus faible que l'autre, les deux vont s'affaiblir et vice-versa.
Parce que nous sommes dans un pays du Tiers Monde, je suis très heureux que beaucoup de groupes révolutionnaires et progressistes des pays capitalistes s'engagent dans la lutte. Les effets des contradictions dans le domaine du marché, pour les zones d'influence, les changements drastiques opérés dans les forces productives, tout cela touche aussi les pays capitalistes. Cela doit nous permettre de développer une solidarité plus proche, non seulement avec le Tiers Monde et les pays anciennement socialistes, mais aussi avec les mouvements dans les pays capitalistes.
Il ne s'agit pas d'une voie à sens unique! La solidarité doit s'exprimer non seulement des pays capitalistes vers les Philippines, mais aussi des Philippines vers ces pays. J'espère que nous allons trouver les mécanismes pour développer ce genre de relations et arriver à un équilibre adéquat entre les différents secteurs de la révolution mondiale.
Il existe un danger permanent de dogmatisme — cette question du «isme». De notre point de vue, nous voulons apprendre le plus possible des révolutions russe, chinoise, nicaraguayenne, y compris avec leurs faiblesses, comme la dégénérescence de partis dans certains pays socialistes. Il ne s'agit pas seulement de déterminer certains principes et de les transfor-
Il faudra beaucoup d'auto-clarification. Mais le danger de se transformer en un club de débats est aussi très réel. Nous voulons combiner travail théorique et pratique politique. Ce que nous devrions faire, alors, est de développer des relations de coopération avec le plus de forces anticapitalistes et anti-impérialistes possibles de par le monde. Voilà ce que nous pouvons offrir en ce moment.
Propos recueillis par Paul Petitjean.