tiquent pour «stériliser» les flux de capitaux.
• Cet afflux de capitaux, et l'augmentation des réserves monétaires qui en résulte, risquent d'entraîner une surévaluation du taux de change, et de compromettre l'augmentation des exportations, alors même que le modèle de croissance préconisé repose entièrement sur le marché mondial. Les deux objectifs entrent donc en conflit l'un avec l'autre. C'est concrètement la contradiction qu'a connue le Mexique, où la réévaluation du peso par rapport au dollar, destinée à lutter contre l'inflation, a alimenté à partir de 1987 un déficit de la balance commerciale. Ce déficit devait être compensé par le surplus de la balance des capitaux, permis par cette même surévaluation du taux de change. D'un autre côté, les investissements étrangers ont entraîné une forte charge d'importations de biens d'équipements et de biens intermédiaires. Un cercle vicieux s'est donc mis en place, et ne peut fonctionner durablement que si les capitaux ne sont pas trop spéculatifs. Ce qu'ils sont justement dans l'ensemble. Le potentiel de croissance durable reste donc assez faible. On est amené à faire la comparaison avec les années 1974-1982, où les flux de prêts bancaires n'ont servi qu'à alimenter la consommation des oligarchies et bourgeoisies locales, et à alimenter la spéculation et la fuite des capitaux, préparant ainsi la crise financière de la décennie suivante.
On a donc affaire à un modèle de croissance qui peut créer les conditions d'une nouvelle forme d'accumulation capitaliste en Amérique latine, mais sur la base d'une vulnérabilité et d'une dépendance à deux niveaux : au niveau technologique, l'implantation des entreprises les plus modernes n'étant capable de produire qu'une exclusion renforcée, et au niveau financier, les conditions même de cette reprise étant génératrices d'instabilités futures. Il est trop tôt pour affirmer dès aujourd'hui qu'un tel modèle est définitivement incapable d'atténuer la polarisation sociale et de trouver une forme de légitimité dans l'élargissement d'une classe moyenne et d'un marché intérieur, comme cela a pu se faire partiellement en Corée du Sud. Force est cependant de constater pour l'instant que le type d'articulation au marché et au système financier mondiaux renforce la tendance à l'aggravation des inégalités sociales et de la spéculation.*
La dette toujours !
Il y a toujours un problème de la dette, et l'habituelle autosatisfaction des cérémonies officielles, comme celles organisées début octobre à Madrid pour célébrer le cinquantenaire des «Institutions de Bretton-Woods», c'est-à-dire du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, a été troublée par plusieurs manifestations significatives. Jacques CHERBOURG
In a ainsi entendu le secrétaire général de la CISL (Confédération Internationale des Syndicats Libres, qui n'est pas vraiment située à l'extrême-gauche!) déclarer : «Le FMI et la Banque mondiale se sont écartés considérablement des objectifs adoptés lors de leur fondation. Dans le meilleur des cas, leurs programmes ont élargi l'écart entre les riches et les pauvres et, dans le pire des cas, ils ont imposé des conditions intolérables à la majorité de la population dans nombre de pays en voie de développement.» Quelques jours plus tard, dans l'assemblée même du FMI, une majorité de pays en développement s'est opposée à la volonté du G7 (les 7 pays les plus riches qui font en général la loi dans cette instance) à propos de la création de nouvelles liquidités internationales dont le Tiers-Monde a un besoin urgent, mais que les riches veulent limiter strictement.
Aujourd'hui la dette
Se battre aujourd'hui pour l'annulation de la dette du Tiers-Monde, est-ce que cela a encore un sens ? Bien sûr que non, répondent en chœur les grands médias : d'abord il n'y a plus de problème de la dette (la preuve, disent-ils, c'est que nous n'en parlons plus) et ensuite il n'y a plus de Tiers-Monde (depuis la chute du mur de Berlin, c'est-à-dire depuis la fin du second monde, l'humanité réunifiée
DETTE marche, affirment-ils, vers un univers radieux de paix et de prospérité). Ces arguments des médias sont si manifestement faux dans la situation mondiale actuelle, qu'il vaudrait mieux en rire, si l'existence même de plusieurs milliards d'êtres humains n'était en cause.
Les principaux chiffres relatifs à la dette sont faciles à retenir : si l'on prend en compte les ex-pays de l'Est, le montant total de la dette à la fin de 1992 est de 1700 millions de dollars (voir le tableau 1) et le service de cette dette est de 170 millions de dollars, dont 100 millions de remboursement et 70 millions d'intérêt (voir le tableau 2). A la fin de 1993, le montant total de la dette peut être estimé à 1770 millions de dollars.
Le montant de la dette est resté pratiquement stable de 1987 à 1990, puis il a recommencé à croître depuis 1991. Ce sont essentiellement les crédits à courtterme qui augmentent, et pour deux raisons : d'une part, certains pays d'Asie, et principalement la Chine, connaissent un développement exceptionnel et le dynamisme de leurs exportations s'accompagne d'une envolée des crédits commerciaux ; d'autre part, les impayés de remboursement ou d'intérêt, du côté des pays en difficulté, sont par convention enregistrés comme une augmentation des crédits à court-terme accordés à ces pays. Mais à part ce redémarrage des crédits à courtterme, la dette s'est stabilisée et s'est en quelque sorte autonomisée : tout se passe comme si les crédits nouveaux ne permet-
taient que le paiement du service de la dette, c'est la dette perpétuelle.
Les crédits d'origine bancaire se dirigent naturellement vers les quelques pays qui réussissent leur insertion dans le marché capitaliste mondial et abandonnent les autres. L'Afrique noire et l'Asie du Sud ne reçoivent plus que des capitaux publics, mais ceux-ci ne seront probablement pas d'un montant suffisant. La France vient d'ailleurs de donner le mauvais exemple en décidant que ses «protégés» en Afrique noire devraient eux-aussi passer par les diktats du FMI et en abaissant brutalement de 50 % le taux de change du franc CFA : premier résultat, les émeutes et la répression au Sénégal.
Les leçons de la crise
Les banquiers ont parfaitement tiré toutes les conclusions de la crise de la
D maintenant qu'ils ont constitué d'importantes provisions, en franchise d'impôts, ils sont prêts à des annulations partielles, qui ne leur coûteront rien.
• il ne faut pas répéter les erreurs des années 70 : aujourd'hui comme alors, ils sont à la tête d'énormes capitaux qui cherchent à se placer en dehors de la production, mais cette fois ils seront prudents et choisiront soigneusement les placements. Les ex-pays de l'Est, qui s'attendaient à voir les capitalistes se précipiter chez eux, en sont particulièrement déçus, mais il faut bien reconnaître qu'ils ne présentent pas
• ces garanties justement sont bien mieux assurées par des droits de propriété sur des entreprises, d'où une frénésie de privatisations, principalement des grandes entreprises de services publics en Amérique latine ou des quelques entreprises rentables à court-terme en Europe de l'Est.
• le rôle dominant du FMI, comme gardien de l'ordre capitaliste mondial, doit avoir sa traduction dans les divers pays et il faut ériger les banques centrales en institutions indépendantes des pouvoirs politiques qui ne sont jamais à l'abri des pressions sociales, grèves ou élections.
• la crise de la dette qui était une menace sur le système financier mondial peut maintenant être au contraire une arme politique contre le Tiers-Monde. On le voit bien a contrario dans les récentes annulations de dette (de 50 % environ) dont ont bénéficié la Pologne et l'Egypte, pour services rendus à l'impérialisme, soit comme fer de lance contre l'ex-Bloc de l'Est, soit comme allié dans la guerre du Golfe.
Ceci doit servir de leçon à ceux qui militent pour l'annulation de la dette : il s'agit aujourd'hui essentiellement d'un
Tableau 1
Régions
Europe de l'Est et ex-URSS
Europe de l'Est ex-URSS
Afrique du N. et Moy.-Orient
Pays du Golfe
Autres
Afrique noire
Rep.Af.du Sud
Af. Sub-Sahara
Amérique latine et Caraibe
Asie et Océanie
Chine
Inde
4 Dragons
Autres
Ensemble leurs dispositions, on l'a vu. Dès 1988, une mique, chômage, inflation, inégalités.
Montant de la dette brute totale (en milliards de dollars) 1970 1982 1985 1990 5 110 130 75 97 35 33 6 180 222 50 55 130 167 10 99 122 21 22 78 100 38 361 413 23 228 304 9 21 29 40 59 78 131 165 82 977 1190 problème politique. Ce n'est plus un problème financier, les banquiers ont pris étude de la CNUCED (l'organisme des Nations-Unies pour le commerce et le développement) montrait qu'une annulation partielle de 30 % de la dette devrait permettre, au bout de cinq ans, une augmentation de 34 % de l'investissement et de 24 % du revenu moyen par habitant : cet échange dette/croissance pouvait être favorable aux deux parties. Si les conclusions de cette étude n'ont pas été retenues, c'est bien, pour l'impérialisme, que l'objectif de développement passe après celui de domination et que depuis la chute du mur, l'ennemi est au Sud. D'autre part, dans les pays de l'Est, l'application brutale des méthodes du FMI a donné, encore plus vite qu'en Amérique latine, les mêmes résultats prévisibles : effondrement écono-
Annuler la dette!
Le mot d'ordre d'annulation de la dette reste d'actualité aujourd'hui. Tout d'abord d'un simple point de vue humani-
1991 1992 1993 171 179 187 187 108 111 107 108 63 68 80 79 304 304 309 312 78 76 84 86 226 228 225 226 189 191 175 166 19 17 16 15 170 174 159 151 443 445 476 494 447 496 552 612 56 65 74 89 66 70 79 81 82 93 99 114 243 268 300 328 1554 1615 1699 1771 taire. Dans de nombreux pays d'Afrique noire ou d'Asie du Sud, il s'agit d'assistance à personnes en danger, en danger de mort immédiate ou à plus long terme (analphabétisme, chute de l'investissement productif). Le cas de la Somalie est d'ailleurs un parfait exemple des enchaînements pervers liés à la crise de la dette : celle-ci entraîne la désorganisation des circuits économiques traditionnels qui, à son tour, amène la désintégration politique laquelle «justifie» l'intervention impérialiste. Le Tiers-Monde a largement payé la dette : par le montant cumulé des intérêts et des remboursements (de 1984 à 1991, ce montant a été supérieur de plus de 200 millions de dollars à celui des prêts, c'est-à-dire que, sur cette période, c'est le TiersMonde qui a «aidé» les pays riches, et ce transfert net continue au détriment de l'Afrique sub-saharienne et de l'Amérique latine), par les fuites de capitaux, par la baisse tendancielle du prix des matières premières qu'il exporte (sur la base 100 en 1985, l'indice est aujourd'hui proche de 60), par l'exode d'une partie importante de sa population active, contrainte d'aller chercher du travail dans les pays «riches».
L'exemple du seul pays qui ait remboursé entièrement sa dette n'est d'ailleurs pas très encourageant : il s'agit de la Roumanie de Ceaucescu qui, pour se faire bien voir de l'impérialisme, a véritablement affamé sa population, sans parler de la répression. Mais que signifie exactement aujourd'hui le mot d'ordre d'annulation de la dette, pour nous militants en Europe ? Il n'est pas question, bien sûr, de soutenir Hassan II, Mobutu ou les nouveaux capitalistes chinois, face à leurs banquiers, mais de participer à la lutte des populations sur lesquelles pèse effectivement le fardeau de
Les propositions suivantes ont été avancées dans le mouvement pour l'annulation et devraient être approfondies et examinées pays par pays:
• annulation immédiate et sans condition de la totalité de la dette publique, c'est-à-dire des prêts accordés par nos gouvernements avec l'argent de nos impôts, qui seraient ainsi transformés en dons. Cette mesure viserait particulièrement les pays les plus pauvres, principalement d'Afrique et d'Asie, auxquels les banquiers privés ont, depuis longtemps,
• annulation immédiate et sans condition de la partie (environ un tiers) de la dette privée, qui est couverte par des provisions, celles-ci étant indirectement finan-
Tableau 3
Dette brute et nette à fin 1993 (en milliards de dollars)
Régions
Europe de l'Est et ex-URSS
Europe de l'est ex-URSS
Afrique du N. et M.-Orient
Pays du Golfe
Autres
Afrique noire
Rep.Af.du Sud
Af. Sub-Sahara
Amérique latine et Caraibe
Asie et Océanie
Chine
Inde
4 Dragons
Autres
Ensemble impôts. Cette mesure concernerait surtout les pays à revenu moyen.
partiel de la dette avec les dépôts des pays endettés dans banques occidentales, car ces dépôts sont presque tous le résultat des fuites de capitaux et des détournements peuple. Cette mesure toucherait tous les pays. Le montant total de ces dépôts dans les banques occidentales (voir le tableau 3)
est considérable (plus dans les pays les plus pauvres (24 % de la dette en Afrique subment, pour les banquiers, ce calcul d'une
Dette Dépôts brute
187
108
79
312
86
226
166
15
151
494
253
612
245
89
50
81
97
114
328
90
1771
810
Paiements Europe de l'Est,ex-URSS Europe de l'Est Afri. du N. et M.-Orient Am. latine et Caraibe dette nette, c'est-à-dire dette brute moins dépôts, est une véritable hérésie : la dette brute leur «appartient» et doit être remboursée par les pays, alors que les dépôts sont aucun rapport entre les deux. Dans le même esprit de rendre aux populations l'argent de la supporter la charge, on devrait aussi prendre en compte les propriétés pays occidentaux des dirigeants corrompus. L'ensemble de ces trois proposition, ceux qui crient à la ruine du systèapparemment oublié que, lors du krach boursier d'octobre 1987, un montant de l'ordre de 2000 millions de dollars a brutalement disparu, sans catastrophe notable, au contraire il y a eu une mique après cet «assai-
Service de la dette en 1992
(en milliards de dollars)
Intérêts
Total
LT
CT
14
6
22
12
6
10
25
39
2
3
9
6
30
21
6
5
13
11
28
15
4
47
26
16
49
5
3
9
3
3
11
12
22
17
99
50
21 nissement», comme ils disent.
Bien sûr, l'annulation de la dette ne résoudra pas par miracle les problèmes du sous-développement au Sud ou à l'Est, mais elle devrait au moins permettre d'arrêter l'effondrement des années récentes. Pour préparer ensuite un véritable développement, des conditions politiques nouvelles sont nécessaires, et c'est une autre raison de lutter pour l'annulation de la dette. Il faut répondre au matraquage des médias sur «la défaite du socialisme et la victoire définitive du capitalisme». C'est vrai, le capitalisme est profitable, mais toujours seulement pour une minorité : les trois-quarts de la population mondiale n'en bénéficient pas, l'écart se creuse entre pays riches et pays pauvres, et dans tous les pays les inégalités s'accroissent.
• Le capitalisme fonctionne à partir d'inégalités et il les amplifie. Il ne pourra jamais permettre un développement harmonieux de l'humanité avec un juste partage des ressources. Les peuples du Sud, de l'Est et du Nord devront ensemble trou-