L'Amérique latine serait-elle tirée d'affaire ? Fin de la décennie perdue, retour à la croissance, affirment le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Pure propagande ? De même qu'il y aurait «reprise» dans les pays industrialisés, il y aurait aujourd'hui en Amérique latine dépassement de la crise de la dette et de la crise tout court. Certains pays en particulier le Chili, le Mexique, et d'une certaine façon la Colombie, apparaissent dans la littérature du FMI et de la Banque mondiale comme des «histoires à succès» : réussite des politiques d'ajustement et de libéralisation, réorientation efficace de l'appareil productif en direction du marché mondial, croissance bientôt comparable aux «nouveaux pays industrialisés» d'Asie, la Corée du Sud ou Taïwan. Sophie JOANNY
S i on examine ce qu'il en est
Men réalité, on constate effectivement une récente reprise de la croissance du PIB pour l'ensemble du continent : le taux de croissance annuel entre 1991 et 1993 est en moyenne de 3,5 %. C'est nettement plus qu'au cours de la décennie 80 : entre 1982 et 1991, le taux de croissance annuel moyen du Produit intérieur brut (PIB) était de 1,8 %. Mais il convient de nuancer cette observation : en effet, ce rythme de croissance n'est pas plus élevé que celui des années 1984-87, et n'est donc remarquable que par rapport au ralentissement de 1988-1990, années au cours desquelles la croissance était inférieure à 1 %. Quant à l'augmentation du PIB par tête, elle reste très faible (moins de 1 % en moyenne par an).
En tout état de cause, et quel que soit le contenu économique et social que pourrait avoir par ailleurs cette reprise, il est
• AMERIQUE LATINE donc hasardeux aujourd'hui de pronostiquer plus qu'un redémarrage conjoncturel : l'investissement productif, qui pourrait créer les conditions d'une croissance à plus long terme, a bien lui aussi connu une reprise, mais son poids par rapport au PIB n'est pour l'instant même pas revenu au niveau de 1982, année de forte récession. Ce qui n'est pas étonnant si l'on songe aux effets destructeurs des privatisations massives et à la baisse de l'investissement public, qui est loin pour l'instant d'être relayé par la reprise de l'investissement privé.
Un autre argument optimiste souvent rencontré est l'allégement de la charge de la dette extérieure, qui a pesé sur la croissance de l'Amérique latine pendant toute la décennie 80. A nouveau, c'est une idée qui comporte une part de vérité, tout en étant nettement exagérée : la dette totale par rapport aux exportations et au PIB a bien connu une diminution (depuis le maximum atteint en 1986) et est redevenue inférieure au niveau de 1982 ; on assiste également à une diminution de la part de la dette à court terme sur le total.
Quant au ratio du service de la dette sur les exportations, il n'est «plus qu'à» environ 43 % en 1991 au lieu de 53.6 % en 1982, année du déclenchement de la crise de la dette pour les pays d'Amérique latine (1). Mais ces chiffres ne sont pas meilleurs que ceux de 1983 ou 1984 ! Et surtout, ils restent beaucoup plus élevés que dans les autres régions du monde. Ce qu'on peut en revanche constater de façon indéniable, c'est une diminution de la charge des intérêts de la dette à partir de 1986 (de 30 % à 20 % aujourd'hui).
Enfin, la «reprise» est très inégalement répartie. Les «performances» concernent certains pays seulement : le Mexique, le Chili, la Colombie, et depuis peu de temps l'Argentine. Le Brésil et le Pérou, au contraire, pour ne citer qu'eux, font toujours figure de mauvais élèves pour les institutions financières internationales, à l'aune des critères du taux de croissance du PIB et du taux d'inflation. Donc, si l'on s'en tient aux chiffres, il s'agit d'une reprise réelle, mais incertaine, inégale et toujours largement hypothéquée par le poids de la dette.
A quel prix ?
C'est une évidence de rappeler que l' «ajustement structurel», en Amérique latine comme en Afrique et dans un grand nombre de pays d'Asie, a été payé au prix fort par l'immense majorité de la population, surtout par les salarié(e)s, les pay-
1) FMI, World Economic Outlook, différentes années.
san(ne)s, les travailleur(se)s du secteur informel. Depuis le début de la décennie 80, les salaires réels ont chuté, les conditions de vie se sont dégradées, en grande partie à cause des coupures dans les dépenses sociales, jusqu'à voir réapparaître des maladies, comme le choléra, qu'on pouvait croire disparues. Les «réformes économiques» se sont taillé la voie en aggravant les inégalités et la pauvreté. Parmi leurs victimes se comptent les population insurgées du Chiapas qui en janvier dernier ont, symboliquement, sonné le glas de l'entrée du Mexique dans la premier Monde et la «modernité libérale» que la signature du traité de libre-commerce entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique était censée inaugurer.
Avantage comparatif industriel du Mexique, assaisonné à toutes les sauces dans la vulgate qui accompagne le traité : les coûts salariaux. Ils étaient déjà faibles, bien entendu, et la part des salaires dans le PIB est passée de 36 % à 28,6 % de la valeur ajoutée entre 1980 et 1986. Le salaire minimum a connu une chute de plus de 50 % au cours de la décennie (3).
Cette dégradation sociale était-elle seulement le fruit de la récession économique, de la «décennie perdue» ? C'est ce qu'on pourrait croire à lire tous les satisfecit récents. Dans ces conditions, une fois passés les premiers sacrifices, l'actuelle reprise se traduirait tout naturellement par une amélioration progressive de la situation de la majorité de la population. C'est l'illusion que représente, à la suite des résultats obtenus par le plan «Real» sur le front de l'inflation, l'élection de F. H. Cardoso à la présidence du Brésil : celle d'un capitalisme moderniste, capable de rompre avec les archaïsmes de l'oligarchie du nordeste. La réalité est un peu plus complexe. Ainsi, les salaires réels industriels ont continué au cours de la période récente à se dégrader en Argentine, au Pérou, au Venezuela. Mais ils ont connu une légère augmentation au Brésil, au Mexique, et
Argentine 1711 1243,4
Brésil 984,6 1689,4
Chili 15,9 23,9
Colombie 18,7 23.9
Mexique 67,1 24,7
Pérou 2032,9 3956,1
Source : BID (1993) (2)
(taux de croissance en %, moyenne annuelle)
1988-89 1990-91
Argentine -4,1 4,4
Bresil 1,6 1,6
Chili 8,7 4,0
Colombie 3,7 3,2
Mexique 1,8 4,0
Pérou -10,0 -1,4
Source : BID (1993), CEPAL (1993), Banque mondiale. (2) surtout au Chili et en Colombie.
Cependant, il ne faut pas perdre de vue que les augmentations constatées ne représentent qu'un rattrapage bien faible par rapport aux chutes importantes des années précédentes (particulièrement au Chili) et surtout que ces chiffres ne concernent qu'une proportion minoritaire de la population active, celle qui a un emploi formel
Face aux menaces d'explosion sociale que représente l'extension de la pauvreté (et aux explosions bien réelles qu'ont représentées les émeutes de la faim au Venezuela en 1989 et les pillages de magasins en Argentine), les gouvernements du continent cherchent à se reconstruire une légitimité ; d'une façon générale, on assiste à une centralisation des politiques de contrôle social sur les plus exclus. C'est le cas au Mexique, où le gouvernement a mis en place le Pronasol, programme qui prend pour cible l' «extrême pauvreté» ; dans le même temps, le PECE («Pacte de Stabilité et Croissance Economique»), destiné à contrôler les salaires, à partir de 1987-1988, a marqué une alliance avec le grand capital pour casser en partie les piliers du corporatisme syndical. Il faut noter que le Mexique ne constitue pas Taux d'inflation (moyenne annuelle %)
17,8 1404,4 14,1 25,0 12,5 60,8
PIB
1992-93 7,1 1,5 8,1 3,9 1,7 1,7 une exception à cet égard puisqu'on recense des programmes types Pronasol en 1991 dans au moins onze pays d'Amérique latine (3).
Pour pouvoir réellement parler de sortie de la crise et d'instauration d'un processus de développement à long terme, il faut également s'interroger sur le contenu de la croissance.
Une croissance extravertie
Celle-ci jusqu'à présent est peu créatrice d'emplois : ainsi les seuls emplois créés au cours des dernières années au Mexique se sont limités à quelques dizaines de milliers dans les «maquiladoras» de la frontière nord (alors que l'emploi industriel total, au début de 1994, est de 26 % inférieur à son niveau de 1980 (et que la chute est continue) (4). Dans tous le pays, la libéralisation a entraîné la poursuite de la déstructuration sociale des campagnes et de l'exode rural, et une poursuite de la croissante des cultures d'agro-exportation, au détriment des cultures vivrières.
Enfin, on observe peu de modification de la place des pays, même ceux qui «réussissent» le mieux, dans la division internationale du travail. On constate même plutôt une poursuite de la tendance à la désindustrialisation par rapport aux années 70. La plupart des pays connaissent bien une croissance de leurs exportations industrielles ; mais celle-ci est due pour l'essentiel aux productions d'assemblage électronique ou de biens de consommation fortement standardisés comme les chaussures de sport, souvent sur la base
2) cité par D. Felix, Industrial development in East Asia, Revue de la Cnuced, 1994.
3) cf V. Soria, «Nouvelles politiques d'ajustement et relégitimation de l'Etat au Mexique. Le rôle du PRONASOL et de la privatisation des entreprises publiques», Revue TiersMonde, tome XXXIV, n° 135, juillet-septembre 1993.
4) Banamex, revista mensual, Examen de la situacion economica de Mexico, vol. LXX, n° 826 septembre 1994.
d'intrants importés, fortement intensives en travail, et pour lesquelles l' «avantage comparatif» des bas salaires est déterminant. C'est le cas en particulier dans les Caraibes et en Amérique centrale. Un autre modèle de «promotion des exportations» est celui qui se développe sur la base d' «exportations non-traditionnelles». Celles-ci reposent sur un double créneau : soit valorisation simple de certaines matières premières comme le bois, sous la forme par exemple de pâte à papier, ou le produit de la pêche, comme la farine de poisson, soit productions agricoles à plus forte valeur ajoutée que les cultures traditionnelles, utilisant par exemple l'avantage de la contresaison, comme le raisin, les kiwis, etc. ou les fleurs coupées ! Ce modèle a largement assuré le «succès» de l'économie chilienne au cours de la dernière décennie, mais s'étend également en Colombie, au Pérou, en Equateur et au Costa-Rica. L'extension de ce type de production, dont la commercialisation suppose un minimum d'infrastructure, s' accompagne d'une recul tant des industries traditionnelles tournées vers le marché intérieur, que de l'agriculture de subsistance. Or la demande pour ce type de produits n'est pas extensible à l'infini : qui peut affirmer que le marché mondial n'évoluera pas pour eux, sur le long terme, comme pour le café ou le cacao ?
En ce qui concerne le Mexique, il est indéniable que la croissance de ces dernières années a été permise par le dynamisme à la fois de l'investissement privé et des exportations industrielles. Or celles-ci ne se limitent pas au modèle des industries d'assemblage ou textiles dominant dans les maquiladoras de la frontière nord Une part non négligeable de la croissance est due en effet aux exportations des secteurs de biens d'équipement, de la chimie, et des moteurs automobiles (5). Mais ces branches «modernes» sont aussi celles où domine le capital étranger, le capital mexicain restant cantonné dans les industries de biens intermédiaires (ciment) ou de consommation (bière) à faible potentialité de modernisation technologique. De même, les quelques améliorations salariales restent cantonnées dans ce secteur. On est donc en présence d'un modèle dualiste (et qui apparemment va le rester), et il est illusoire de faire référence, selon les bonnes habitudes de la Banque mondiale, à un «modèle» est-asiatique, et coréen en particulier : 'industrialisation telle qu'elle se réalise au Mexique semble devoir rester isolée du tissu économique dans son ensemble, et ne diffuser ni progrès technologique, ni amélioration de la productivité, ni à fortiori amélioration du pouvoir d'achat et élargissement du marché inté-
1980 1988-89
Argentine 100 90,1
Brésil 100 78,7
Chili 100 101,3
Colombie 100 122,3
Mexique 100 61,1
Pérou 100 60,2
Venezuela 100 48,0
Source: BID (1993), CEPAL (1993), Banque mondiale. (2) rieur. Comme l'écrit M. Husson, «Il n'existe pas d'articulation dynamique entre le capital transnational et le capital local, entre les exportations et le marché intérieur» (6).
Néanmoins, ce régime d'accumulation désarticulé peut avoir une certaine viabilité. Toute la question pour les révolutionnaires est de savoir si le système capitaliste est en mesure de passer à une nouvelle phase d'expansion sur le continent, ou s'il s'est seulement aménagé un régime de survie en attendant des jours meilleurs. En d'autres termes, un modèle de croissance durable peut-il surgir des décombres des stratégies d'industrialisation des années 50 et 60, fondées sur la planification et la «substitution d'importations» ?
Retour des flux de capitaux
L'approfondissement des inégalités peut-il donner au taux de profit un nouveau souffle, suffisant pour surmonter les contradictions internes ? Comme ailleurs dans le monde, le problème de la demande effective serait alors résolu par une redistribution régressive des revenus et par une orientation vers l'exportation concentrée sur quelques créneaux bien ciblés. Il faut s' intéresser ici à l'argument des néolibéraux, selon lequel les «sacrifices» de l'ajustement et les réaménagements permis par la libéralisation auraient préparé les conditions d'une croissance nouvelle, permise par le retour des capitaux : ceux-ci seraient à la fois la récompense du retour à la vertu (la «sanction de la stabilité macroéconomique») et la condition de la poursuite sur cette voie vertueuse. Or, il est certain qu'une nouvelle période semble ouverte pour l'Amérique latine, marquée par le fait qu'après la raréfaction des liquidités mondiales au cours des années 80, les flux de capitaux amorcent, depuis 1990-1991, un retour vers le continent,
Salaires réels industriels 1990-91 1992-93
79,9 77,5
88 97,3
106,7 114,2
130,9 134,5
65,8 71,0
37,9 39,6
40,2 40,6 encouragé par la libéralisation des mouvements de capitaux et un quasi complet démantèlement des réglementations antérieures ; en 1992, ces flux ont totalisé 62 milliards de dollars, représentant 5 % du PIB. Cette tendance s'est poursuivie en 1993. A partir de 1991, les transferts nets sont redevenus positifs pour la première fois depuis 1982. Certains pays semblent en bénéficier particulièrement : le Mexique, bien sûr, mais aussi la Bolivie, où on passe de 6 % du PIB en 1983-1989, à 11-12 % en 1990-1991, et à 22 % en 1992-1993 (7).
L'ensemble des données concernant les flux de capitaux semble donc montrer, au plan quantitatif, un retour à la situation des années 1974-1981.
Mais ces flux de capitaux ne résolvent pas tout ; au contraire, ils suscitent une série de contradictions et de dilemmes. En effet, comme il s'agit surtout de capitaux à court terme, très volatiles (et dont beaucoup ne sont que le résultat du retour au pays des capitaux enfuis au cours de la décennie précédente, etc.), ils risquent en favorisant la spéculation. d'alimenter 'hyperinflation, et la surévaluation du taux de change.
D'où, pour les gouvernements, les dilemmes suivants:
• Augmenter les taux d'intérêt, pour attirer les capitaux et les placements financiers, a pour effet normal de décourager les investissements productifs, avec pour résultat un effet dépressif sur l'activité, et un risque de retour à la récession. Cet effet est parfois renforcé par les opérations de «stérilisation», c'est-à-dire d'austérité financière, que certains gouvernement pra-
5) M. Husson, «La modernisation libérale de l'économie mexicaine», Problèmes d'Amérique latine, n° 2, juillet-septembre 1991.
6) idem, p 138.
7) R. Ffrench-Davis, D. Titelman et A. Uthoff. «International competitiveness and the macroeconomics of capital account opening», Revue de la Cnuced, 1994.