Inprecor 1974–2004

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EUROPE DE L'EST

Cinq ans après

· Inprecor n° 386, décembre 1994 · p. 18-21 · 4 085 mots

Europe de l'Est URSS et Russie Économie mondiale Pologne

Le 9 novembre 1989 tombait le mur de Berlin ce qui matérialisait la fin de la coupure en deux de l'Europe héritée du partage du monde opéré en 1945 à Yalta entre Staline, Roosevelt et Churchill. Cette chute du Mur n'est pas seulement le fruit des difficultés grandissantes des régimes bureaucratiques à se perpétuer. Elle vient après de gigantesques démonstrations de masse dans les rues de plusieurs grandes villes est-allemandes. L'onde, partie en fait de Pologne, s'étendait de proche en proche à l'ensemble de l'Europe de l'Est. Par la brèche ouverte, on pouvait espérer que les travailleurs allaient s'engouffrer et construire un ordre différent à la fois des systèmes bureaucratiques et du capitalisme. Cet espoir ne s'est pas concrétisé. Cet article ne vise pas à répondre à tous les problèmes que soulèvent ces événements. Il s'agit ici simplement de décrire l'évolution des économies des pays d'Europe de l'Est et l'avancée du processus de restauration capitaliste en cours dans ses pays Henri WILNO

C e processus de restauration

n'est achevé dans aucun des pays de la zone et les avancées en ce sens sont inégales. Elles sont plus importantes dans les pays d'Europe centrale et orientale (2) que dans l'ex-URSS.

D'un point de vue quantitatif, les économies d'Europe de l'Est ont descendu une marche d'escalier. Leur production a, selon les pays, reculé de 15 à 50 %. Le recul est plus fort dans les Etats issus de l'URSS qu'en Europe centrale et orientale

EUROPE DE ' EST D

Cinq ans après

et, parmi ceux-ci, plus important en Roumanie, Bulgarie et Albanie qu'en Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie. Les pays d'Europe centrale et orientale semblent en passe de toucher le fond : l'économie polonaise a été la première à redémarrer en 1992 (elle a atteint depuis 1993 un taux de croissance de 4 %), 1994 a vu une reprise plus ou moins forte (de l'ordre de 2 à 3 %) se généraliser à l'ensemble de la zone, à l'exception de la Roumanie et de la Bulgarie. Cette reprise ne signifie pas que ces pays s'engagent dans une phase de croissance sans à-coup; Au contraire, la Hongrie pourrait en 1995 revenir à la stagnation sous l'impact des mesures d'austérité envisagées par le gouvernement socialiste-libéral arrivé au pouvoir après la victoire du Parti socialiste (ex-PC) aux élections de mai 1994. La situation de ces pays n'en différe pas moins de l'ex-URSS : la production devrait reculer cette année de 15 % en Russie et encore plus fortement en Ukraine.

Le recul de la production

Ce recul a particulièrement affecté l'industrie et n'est pas effacé même dans les pays où la production a recommencé à augmenter (par ailleurs, en 1994, la reprise de la production industrielle n'a pas arrêté les suppressions d'emplois). Le recul n'est pas seulement quantitatif, il est aussi qualitatif. En dépit d'un retard certain sur les pays capitalistes avancés, les pays de l'Est disposaient d'industries à contenu technologique élevé comme l'électronique, la mécanique, etc. Dans bien des cas, ce sont ces industries qui ont subi le plus durement les effets de la transition : elles ont en effet pris de plein fouet la désagrégation du CAEM (le Conseil d'Assistance économique mutuelle, le Marché commun des pays de l'Est) à l'intérieur duquel existait une certaine division du travail qui faisait que la Bulgarie avait développé une industrie informatique et la Hongrie une industrie électronique, que l'ex-Tchécoslovaquie fournissait du matériel ferroviaire à l'ensemble de la zone, etc. Au lieu de permettre la modernisation de ces industries et leur mise au niveau atteint dans les pays capitalistes avancés, la transition a été souvent fatale à ces activités. L'investissement étranger est présenté par les nou-

1) Cet article n'évoque pas non plus les problèmes sociaux : montée du chômage, situation des femmes, montée de la pauvreté.

2) Dans la suite de l'article, l'expression «Europe centrale et orientale» désignera les anciens «partenaires» de 'URSS. L'expression «Europe de l'Est» englobera l'Europe centrale et orientale et les Etats issus de l'URSS (qui, à l'exception des trois Républiques baltes, ont formé la Communauté des Etats indépendants, CEI).

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(1).

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veaux dirigeants des pays de l'Est et les organisations économiques internationales

(Fonds monétaire international (FMI),

Banque Mondiale, OCDE) comme le seul moyen de rehausser le niveau technologique de l'Europe de l'Est. Il y a des cas où l'investissement étranger permet la modernisation et le développement de certaines industries : c'est, par exemple, le cas de l'automobile en Hongrie, Pologne et

République tchèque (dans ce dernier pays,

Volkswagen n'a cependant pas tenu ses engagements en matière d'investissement). Mais fondamentalement, une stratégie de développement véritable ne peut être fondée sur l'investissement étranger.

Dans l'industrie des pays de l'Est comme dans d'autres régions du monde, il est animé par un double objectif : conquérir de nouveaux marchés, profiter du moindre coût de la main d'œuvre.

Dans divers cas, l'investisseur étranger a voulu éliminer un concurrent et les effets sur la production nationale ne sont pas positifs

(sans parler de l'emploi).

Même dans les branches industrielles, où l'investissement extérieur est ressenti comme un apport car il permet d'accéder à de nouveaux produits, mieux conditionnés comme dans l'agro-alimentaire, il se traduit bien souvent par un effort de recherche-développement très limité. L'industrie des pays de l'Est apparaît donc de plus en plus dépendante des techniques occidentales, d'autant que les politiques d'austérité mises en œuvre par les gouvernements impliquent une diminution des budgets de recherche, voire d'éducation.

L'agriculture et les services

L'agriculture a également souffert de la transition. Les politiques de privatisation précipitées des terres ont abouti à des résultats catastrophiques, notamment en

Lituanie, Bulgarie et Hongrie. Le cas de la

Hongrie est particulièrement significatif :

ce pays ne connaissait pas de pénuries alimentaires et les coopératives de production y étaient relativement efficientes. Les dogmatiques de la privatisation dans les pays de l'Est ont oublié qu'on ne s'improvise pas exploitant individuel et que dans les pays occidentaux où se maintient une agriculture fondée sur la petite ou moyenne exploitation, celle-ci repose sur un réseau d'organismes coopératifs et de mécanismes de crédit et de subvention spécifiques. Par ailleurs, la production agricole a également souffert de la modification du contexte économique global : modification du prix des approvisionnements, baisse du pouvoir d'achat de la population, etc. Des circonstances climatiques défavorables se sont ajoutées à tout ceci et ont, par exemple, abouti à ce qu'un pays comme la Hongrie, pour qui l'agriculture est une ressource essentielle, n'a pas pu tirer parti complètement des possibilités d'exportations supplémentaires qui lui étaient ouvertes par l'accord d'association conclu avec l'Union européenne.

Le secteur qui s'est développé est celui des services privés. Pour une part, cela a permis de mieux satisfaire certains besoins de la population (du moins des catégories qui peuvent payer) et, parfois, grâce à la concurrence de dynamiser certaines entreprises publiques, jusque là peu préoccupées du consommateur ou de l'usager. Pour une autre part, il s'agit de l'augmentation d'activités qui prospèrent dans les économies capitalistes : publicité, services financiers, etc. Par contre, les services publics ont subi le contrecoup des politiques d'austérité.

Les services de santé antérieurement en place s'étaient dégradés dans les années 80 mais ils offraient la possibilité de soins de qualité médiocre à toutes la population et de soins d'un meilleur niveau aux nomenklaturistes et à ceux qui pouvaient verser un bakchich aux médecins. Le système de santé qui risque de sortir de la transition en cours accroît les difficultés du plus grand nombre. La situation est particulièrement catastrophique en Russie (3) : en 1993, les cas de diphtérie ont été multipliés par 2,4, la mortalité infantile déjà élevée (17 pour mille en 1990) est passée à 19 pour mille en 1993. En 1992, la production de l'industrie pharmaceutique a chuté de 12 % alors que l'industrie pharmaceutique ne travaillait qu'à 60 % de ses capacités en 1990 et 1991. En conséquence, un certain nombre de médicaments de base se sont ajoutés à la liste des médicaments déficitaires. La Russie a toujours fortement recouru aux importations de médicaments mais cette part a augmenté et dépasse, semble-t-il, désormais 50 % du marché. Le problème est qu'en raison de la crise des finances publiques, une part de moins en moins importante de ces importations est prise en charge par l'Etat. Le relais commence à être assuré par des importateurs privés dont les choix sont avant tout orientés par le critère du profit : ils ont ainsi tendance à s'intéresser aux médicaments délivrés sans ordonnance qui font de gros volumes et à délaisser des médicaments moins rentables car touchant une demande plus restreinte même s'il s'agit de maladies graves comme le diabète, l'asthme, le cancer ou la tuberculose. Des perspectives incertaines

Il y a eu donc à la fois un recul de la production et une restructuration non achevée des appareils productifs. Si le recul de la production est en voie de se terminer, du moins en Europe centrale et orientale, beaucoup d'inconnues subsistent quant au visage futur des économies de la zone. Avant la Seconde Guerre mondiale, en-dehors de la Bohème-Moravie (actuelle République tchèque), le capitalisme de l'Europe centrale et orientale était pour l'essentiel un capitalisme dépendant, exportateur de produits primaires ou de produits peu élaborés. Quelle sera la tra-

3) Les éléments qui suivent sont essentiellement empruntés à un article du Courrier des Pays de l'Est : «L'industrie pharmaceutique de l'ex-URSS en quête de partenaires», Hélène Naudet, Emmanuelle Rivier, n°391, avril 1994.

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jectoire future de ces pays? Les analystes mettent l'accent sur le fait qu'ils disposent de deux avantages comparatifs : une main d'œuvre qualifiée, de faibles coûts salariaux. A partir de là, on peut dégager des trajectoires différentes de développement : l'une «optimiste» voit ces pays réussir à s'insérer à un haut niveau dans la division internationale du travail, l'autre «pessimiste» les voit développer un type d'insertion peu différent de celui qu'ils avaient avant 1939.

En fait, le destin de l'Europe centrale et orientale dépendra pour partie de ses relations avec l'Union européenne. Le processus de restauration capitaliste engagé (et tant que des perspectives alternatives ne se dégagent pas), les gouvernements mais aussi, dans une très large mesure, les populations ne voient de salut que dans une adhésion à l'Union européenne. Celleci, si elle a finalement lieu, se fera dans des conditions bien différentes de celles dans lesquelles se sont déroulées les adhésions du Portugal et de l'Espagne : la politique agricole commune aura été largement démantelée et les nouveaux adhérents ne bénéficieront vraisemblablement que dans une faible mesure des fonds structurels européens (4). Enfin, l'Europe «maastrichienne» n'est certes pas une garantie d'une amélioration rapide de la situation des couches populaires et du recul du chômage.

Les interrogations sont encore plus fortes pour ce qui est des Etats de l'ex-URSS : leurs économies étaient étroitement imbriquées. Ainsi, un Etat ukrainien est tant bien que mal en train de se constituer (et encore son avenir peut-il paraître incertain) mais il faudra du temps avant que l'Ukraine existe comme espace économique. L'Etat le mieux doté est encore la Russie : elle a hérité de l'essentiel de l'appareil étatique soviétique et elle dispose de ressources en pétrole et gaz naturel qui trouveront toujours preneur sur le marché mondial. Les autres Républiques sont dans une situation plus dramatique. Elles subissent de plein fouet les décisions prises à Moscou : libéralisation des prix, réformes monétaires, hausse des prix de l'énergie (en-dehors du Turkménistan, les ex-Républiques soviétiques sont en effet fortement dépendantes du pétrole russe). Les difficultés politiques de plusieurs d'entre elles (parfois attisées par la Russie) ne sont pas particulièrement incitatives pour les investisseurs étrangers. Les relations économiques qui sont en train de se créer entre les nouveaux Etats indépendants sont, par certains aspects, encore plus inégalitaires que celles qui existaient antérieurement : à des institutions théoriquement fédérales se sont substituées celles de la Russie dont certaines des autres Républiques font de plus en plus figure de protectorats. L'avancée du processus de restauration capitaliste

La phase de transition vers le capitalisme se déroule en deux grands moments : le moment de la destruction de l'ancien système, le moment de la construction du nouveau système. Ces deux moments ne se succèdent pas dans le temps mais s'interpénètrent.

L'économiste belge Jacques Nagels (5) a résumé l'essence de la phase destructive par la formule suivante : il faut rendre les moyens de production et les travailleurs «disponibles». Rendre les moyens de production disponibles, c'est les enlever à l'Etat : supprimer le Plan et la subordination aux ministères économiques, libéraliser la formation des prix et le commerce extérieur et, enfin, commencer à transférer la propriété. Rendre les travailleurs disponibles, c'est remettre en cause le quasi plein emploi, faire entrer dans la pratique le droit de licenciement, supprimer les systèmes de prestations sociales qui lient les salariés à l'entreprise.

Si l'on observe les différents pays de l'Est à la lumière de ce programme, on constate, qu'avec des nuances, l'essentiel de la phase destructive a été accomplie dans les pays d'Europe centrale et orientale et particulièrement dans les quatre pays du groupe dit de Visegrad (6). Dans ces derniers pays, au-delà des incertitudes statistiques, la part du produit national émanant d'entreprises privées atteint au moins 40% (les chiffres officiels sont supérieurs), les relations de marché ont pénétré toute la sphère économique. L'ancien système a donc été radicalement démantelé. La bureaucratie a perdu toute homogénéité et les individus qui la composaient sont, pour l'essentiel, occupés à trouver leur place dans la société capitaliste en formation : comme patrons, banquiers, politiciens bourgeois ou «bureaucrates ouvriers» à la tête soit des ex-PC social-démocratisés et revenus au pouvoir en Pologne et Hongrie, soit des syndicats (ce sont ces derniers qui ont le langage le plus «gauche»). Le pouvoir politique (qui a pris la forme de démocraties parlementaires) agit clairement et uniquement comme élément moteur de la restauration capitaliste (7). Au-delà des aléas de la gestion quotidienne, il bute sur deux difficultés essentielles : la privatisation des grandes entreprises industrielles et l'absence d'une véritable bourgeoisie stabilisée.

La privatisation de la grande industrie et des banques est un problème difficile à résoudre. Il n'y a pas assez d'épargne interne pour les acquérir. Si on veut vendre, il faut accepter que les capitalistes étrangers jouent un rôle essentiel. C'est le choix de la Hongrie. Par ailleurs, cela prend du temps. L'alternative est constituée par divers formes de distribution de la propriété qui, parmi les pays du groupe de Visegrad, ont surtout été mises en oeuvre par la République tchèque. Dans ce dernier pays, le processus est en passe de s'achever : le problème est que le système adopté a créé une structure de la propriété dont l'avenir n'est pas encore clair. Les citoyens ont reçu des coupons quasi-gratuits pour acquérir des actions des entreprises. Les deux tiers des coupons ont été confiés à des fonds d'investissement qui sont donc désormais «propriétaires» des entreprises. Les citoyens sont donc actionnaires des fonds mais ces fonds ont en fait été créés par des banques (souvent soit non privatisées, soit privatisées par le moyen

Une bourgeoisie faible

Enfin, les bourgeoisies de ces pays demeurent faibles et largement incapables de formuler un projet cohérent au-delà de celui de chacun de leurs membres de gagner le plus d'argent possible le plus vite possible. Les projets de long et moyen termes restent encore formulés soit par le pouvoir politique de façon autonome (c'est le cas en République tchèque) soit (en Hongrie et en Pologne) sous le contrôle des représentants du FMI et de la Banque mondiale qui surveillent au jour le jour la politique économique.

Les choses sont moins nettes en Bulgarie et en Roumanie en raison d'un contexte historique et géopolitique différent. Avant la Deuxième Guerre Mondiale, la Roumanie et la Bulgarie étaient des pays essentiellement agraires, nettement moins développés que les «quatre» de

4) Les fonds structurels européens sont des subventions versées par la Communauté aux régions les moins développées comme le Portugal et la Grèce, le sud de l'Espagne mais aussi la Corse, etc.

5) Jacques Nagels, Du socialisme perverti au capitalisme sauvage, Editions de l'Université de Bruxelles, 1991.

6) Le «groupe de Visegrad» comprend la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie. Ce sont les Etats les plus avancés dans la transition capitaliste. L'inflation y est maitrisée, la croissance a commencé à redémarrer et (la Slovaquie mise à part), les forces politiques dominantes sont disposées à accepter les règles du jeu imposées par la FMI, la Banque Mondiale et l'Union européenne.

7) La question est ouverte de savoir si la poursuite de la stratégie néo-libérale n'impliquera pas à terme des entorses à la démocratie parlementaire. Karol Modzelewski (dirigeant de l'Union du Travail, issue de la gauche de Solidarité) estime, pour sa part, qu'en Pologne, une telle stratégie se heurte désormais au refus de la majorité et ne peut plus être poursuivie dans le cadre de la démocratie. cf K. Modzelewski, «Ce qui est arrivé à Solidarité», Le Monde diplomatique, novembre 1994.

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Visegrad. Par ailleurs, avant 1990, la Bulgarie était économiquement presque intégrée à l'URSS (avec qui elle réalisait 80 % de son commerce extérieur) : l'effondrement de celle-ci a eu en Bulgarie des conséquences plus dramatiques que dans les autres pays d'Europe centrale et orientale. Au surplus, la Bulgarie a une dette extérieure considérable et une situation géographique qui lui fait subir directement le contrecoup de la guerre en Yougoslavie. C'est aujourd'hui le pays politiquement le plus instable de la zone. Quant à la Roumanie, la politique de Ceaucescu avait abouti à une paupérisation considérable de la population à qui il était donc difficile de faire admettre d'emblée qu'elle devait s'appauvrir encore plus pour passer au capitalisme. Par ailleurs, la chute du dictateur a signifié dans un premier temps une simple relève au sein de la bureaucratie : celle-ci a conservé le pouvoir politique sans guère être forcée de composer avec d'autres forces. Mais dans ces deux pays, les lignes de force sont pour l'essentiel les mêmes que dans les pays de Visegrad. Le processus a deux ou trois ans de décalage et est plus difficile. Il en est de même en Albanie.

La Russie dans la phase destructive

Les Républiques de la Communauté des Etats indépendants en sont à un stade différent. La phase constructive n'y a pas vraiment commencé et la situation économique globale se caractérise toujours par un entre-deux : «ni plan, ni marché». La «privatisation» russe offre une bonne illustration de cette situation. Selon les chiffres officiels, 70 % de l'industrie russe seraient désormais privatisés, soit un pourcentage atteint dans aucun autre pays en transition à l'exception de la République tchèque grâce à la privatisation par coupons). En fait, si on y regarde de plus près, on constate que les deux tiers des privatisations de grandes entreprises se sont faites dans le cadre de l'«option 2». C'est-à-dire que les salariés de ces entreprises ont choisi, lors de la transformation de celles-ci en sociétés commerciales, d'en acquérir à bas prix, 51 % du capital. Dans un certain nombre de cas, cette part a encore été accrue grâce aux coupons que tous les citoyens russes ont reçus et qui leur permettent d'acquérir des actions : les salariés les ont parfois utilisés pour acheter des actions de leur propre entreprise. L'économiste libéral russe Grigori Yavlinski dit que l'on a en fait assisté à une «collectivisation de l'industrie» qui en a remis la responsabilité aux travailleurs et aux cadres (8). Au-delà des termes employés (il est naturellement erroné de parler de collectivisation), ce point de vue met l'accent sur un vrai problème : les modalités de privatisation utilisées en Russie ont démantelé la propriété d'Etat mais sur la base d'un compromis avec les dirigeants en place de l'industrie. Dans un certain nombre d'entreprises, ceux-ci ont commencé à racheter les titres des salariés du rang ou à céder des parts du capital à des étrangers ou des Russes enrichis. Mais de là à la création d'une propriété capitaliste, il y a une marge.

La Russie n'en est qu'au début du processus de transition. Les nouveaux bourgeois vivent au jour le jour et ne se lancent que dans les activités susceptibles de leur permettre de récupérer leur mise plus rapidement : le commerce et la spéculation sous toutes ses formes les intéressent donc plus que l'industrie. Les nomenklaturistes de l'industrie font de même : les dirigeants des industries pétrolières et gazières (non privatisées) ont placé des milliards de dollars à l'étranger en ne rapatriant pas les recettes d'exportation : alors que la Russie est incapable de faire face aux échéances de sa dette extérieure (et a obtenu des mesures de rééchelonnement), les sorties de capitaux hors de Russie sont évaluées à 1 milliard de dollars par mois. Ces sorties avaient commencé alors que l'URSS existait encore et se poursuivent. Une enquête officiellement lancée en 1992 par le gouvernement russe avec le soutien du FMI et du «groupe des Sept» (grandes puissances capitalistes) a tourné court en raison du manque de coopération des autorités

Les Russes enrichis commencent à acquérir des biens en Occident : en Grande-Bretagne, ils sont présents sur les marchés de l'immobilier, des antiquités et de la joaillerie et certains de leurs enfants sont inscrits dans les plus prestigieuses des «public schools». Les mafias (10) prospèrent et prélèvent leurs dîmes : selon une étude russe citée dans la presse américaine, 80 % des entreprises privées et des banques commerciales devraient payer environ 20 % de leur chiffres d'affaires aux maffieux pour pouvoir fonctionner (11). Les nouvelles banques privées russe sont particulièrement en prise avec les mafias qui les utilisent pour laver «l'argent sale» et les rançonnent, n'hésitant pas à employer la manière forte en cas de défaut de paiement : plus d'une douzaine de banquiers ont été tués sur commande dans les deux dernières années et aucun de ces crimes n'a été élucidé (12). Enfin, la corruption gangrène la police (selon le chef de la police de Moscou, 95 % de ses hommes seraient plus ou moins corrompus) (13), la justice, les politiciens et même les sommets de la hiérarchie militaire.

Quant au pouvoir politique, la Russie se caractérise par un régime semi-autoritaire. La légitimité de la nouvelle Constitution russe est plus que douteuse : les résultats du référendum au cours duquel elle a été adoptée ont sans doute été «arrangés» pour obtenir le nombre de votants nécessaires (14). Pour le moment, la bourgeoisie en formation tire partie du désordre : l'exdissident Vladimir Boukovski juge que le mot le plus adapté pour définir l'état présent de la société russe est «kleptocratie» (pouvoir des voleurs) (15). Un moment viendra où, bourgeois et politiciens jugeront que la bonne marche des affaires nécessite plus d'ordre. Imposer le capitalisme à la Russie nécessitera sans doute plus d'autoritarisme et se traduira par plus de barbarie (16).

Il en sera à plus forte raison de même dans les autres Républiques de la CEI. Celles-ci bénéficient d'une assistance beaucoup plus restreinte que la Russie de la part des pays impérialistes et, pour les raisons exposées ci-dessus, leur situation économique est beaucoup plus difficile.*

15 novembre 1994

8) Interview de Grigori Yavlinski dans «Les Echos de Russie et de l'Est», mars 1994. Voir aussi «Russian privatization : Not the real thing yet», The Economist, 1er mars

9) «Probe into capital flight from Soviet Union shelved», Financial Times, 7 février 1994.

10) Dans l'ex-URSS, le mot «Mafia» désigne aussi bien le crime organisé que les extorsions par les fonctionnaires et les hommes politiques profitant de leur position de pou-

11) «Russian reforms : too late to stop ?», Business Week, 14 février 1994.

12) Financial Times du 27 juin 1994, supplément sur la Russie

13) «Russia's Mafia. More crime than punishment», The Economist , 9 juillet 1994.

14) Voir notamment «Les mystères d'un dépouillement peu orthodoxe», Le Monde du 15 décembre 1993.

15) «The dissident who reckons there's nothing to be done», Financial Times, 4/5 septembre 1993.

16) Un des meilleurs exemples de la barbarie du processus en cours en Russie est la situation faite aux enfants et aux jeunes. Selon des enquêtes dans les grandes villes de Russie, deux enfants sur cinq mangent tous les jours à leur faim, 30 % de temps en temps, un sur cinq estime que ça lui arrive rarement. La crise du système scolaire public et la paupérisation ont pour conséquence la désertion prématurée des écoles et l'apparition d'une criminalité organisée et d'un marché noir spécifiques aux enfants. «Quelle situation pour les enfants de Russie dans les années 90 ?» Natalia Rimachevskaãa, Courrier des Pays de l'Est, n°383, octobre 1993.

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