De la reprise économique, tout le monde en parle, pour s'en féliciter, comme si elle allait résoudre tous les problèmes. L'exemple des Etats Unis devrait faire réfléchir. Ce pays est sorti de la récession depuis 1992, connaissant une croissance relativement importante, et dans les sondages, les Américains considèrent que leur pays est toujours en récession. La dichotomie est nette entre la réalité statistique et celle ressentie par les populations. Maxime DURAND et Nicolas MAHEU
La reprise, pour les pays européens et le Japon, est donc une réalité statistique. Il faudra attendre des mouvements sociaux — ceux qui débutent en France sont prometteurs, parce qu'ils mêlent les revendications d'augmentation de salaire et de créations d'emploi — pour voir se transformer les conditions de vie. Cette séparation devrait, logiquement, alimenter les conflits sociaux.
Cette reprise s'inscrit au sein d'un mouvement cyclique à l'intérieur d'une période marquée par la crise. Elle ne représente pas, en l'Etat actuel des choses, une sortie de crise.
Le capitalisme est entré il y a une vingtaine d'années dans une période caractérisée notamment par des taux de croissance durablement inférieurs à ceux qui ont pu être réalisés entre 1950 et 1970. Cette période est scandée par des récessions qui s'inscrivent dans une évolution cyclique : ce sont les points bas des fluctuations habituelles du capitalisme. Depuis le début des années soixante-dix, depuis donc «l'entrée en crise», le capitalisme mondial a ainsi connu trois grandes récessions : 1974-1975, 1980-1982 et 1991-1993. Ces trois creux apparaissent clairement sur le graphique ci-dessous qui porte sur l'Europe capitaliste. Ces récessions ont été surmontées et ne se sont donc pas
1 ECONOMIEl dispersé
Prévisions économiques: transformées en crises majeures. La croissance moyenne oscillait entre 4 et 5 % jusqu'à la fin des années 60, la récession de 1974-75 brise ce fonctionnement relativement harmonieux. S'ouvre alors une phase assez courte où le capitalisme semble sortir de l'ornière : les taux de croissance remontent en 1978 et 1979. Mais c'est très vite la rechute, encore plus marquée que la précédente.
Une mise en perspective
Cette seconde récession ouvre alors une nouvelle phase où s'appliquent pleinement les recettes néolibérales, qui se résument en une politique déflationniste, baisse du pouvoir d'achat des salaires, baisse des charges sociales, déréglementation — nullement assimilable à un «recul» de l'intervention de l'Etat, mais à un changement des politiques étatiques — pour diminuer le coût du travail et augmenter la part des profits dans la valeur ajoutée — la création de richesses. Cette politique porte ses fruits, les profits enregistrent une hausse à partir de 1984, hausse qui ne se démentira pas. La reprise est nette entre 1988 et 1990, et s'appuie sur la montée des investissements productifs et sur la consommation des plus riches. Les idéologues du capital vantent la réussite des politiques d'ajustement pour sortir de la
ET COMME JE LE DISAIS L'ANNÉE DERNIÈRE, UN MOiS AVANT LE KRACH:
"ÇA BAiGNE!" crise et non pas de la récession. La chute du mur de Berlin — le 9 novembre 1989, 5 ans déjà ! — accentue cette euphorie : on crie à la victoire du capitalisme et à la fin de l'histoire.
Mais ce n'était qu'un cycle un peu plus marqué et plus long — surtout pour les Etats-Unis — que dans le passé, et la récession est vite venue réduire à néant les illusions sur une véritable sortie de crise : les taux de croissance reculent, de manière encore plus accusée que lors des précédentes récessions, le chômage explose Puis, peu à peu, le cycle se retourne, et l'on se remet à parler de reprise.
Comment resituer ces évolutions dans un schéma théorique d'ensemble ? Il faut d'abord souligner que la récession de 1974-1975 doit être comprise comme le passage d'une onde longue expansive (la période d'après-guerre) à une onde longue récessive dans laquelle se trouve le capitalisme contemporain depuis maintenant vingt ans. La différence essentielle entre ces deux phases est la moindre capacité du capitalisme à assurer un taux de croissance soutenu, une progression régulière du pouvoir d'achat des salaires, et enfin un relatif plein emploi. Ces caractéristiques qui paraissaient des acquis intangibles dans les années soixante sont aujourd'hui systématiquement remis en cause. C'est en ce sens que l'on peut parler d'une crise qui dure
depuis vingt ans. On peut même parler d'une «régulation de crise», car cette crise ne signifie pas une incapacité absolue du capitalisme à se reproduire, mais renvoie aux modalités de plus en plus régressives et instables qui accompagnent son fonctionnement.
Cette appréciation générale ne signifie en aucun cas que le pire est toujours sûr, autrement dit que le capitalisme suit une courbe régulièrement descendante vers une espéce de blocage ou d'effondrement final. Au contraire, son fonctionnement est devenu de plus en plus fortement cyclique : la recherche de la fameuse flexibilité a retiré peu à peu tous les dispositifs qui lissaient les fluctuations durant l'après-guerre et de ce point de vue (comme de beaucoup d'autres) la dynamique du capitalisme contemporain renoue avec un fonctionnement classique.
Mais qui dit fluctuations cycliques dit alternance de récessions et de reprises. Il y a donc des moments où l'économie redémarre, après avoir touché le fond : c'est ce qui se produit actuellement. Les mécanismes à l'œuvre répondent à l'analyse des cycles avancée par le marxisme le plus «orthodoxe». La dynamique de moyen terme du capitalisme contemporain n'est capable ni de renouer avec des taux de croissance équivalents à ceux de l'onde longue expansive, d'avant 1974, ni d'assurer une progression régulière du pouvoir d'achat des salaires, encore moins de résorber le chômage — ce qui n'a jamais été possible sans luttes sociales —, sans parler de la définition d'une nouvelle économie dominante qui fait des crises monétaires et financières des composantes essentielles de la période. C'est là que réside la différence fondamentale entre une reprise conjoncturelle et la sortie de crise.
Une seconde distinction à introduire concerne les objectifs mêmes du capital : son souci principal n'est pas la croissance en soi, encore moins le chômage, mais la rentabilité. Ces différentes variables ne sont évidemment pas indépendantes, mais le taux de profit est l'objectif, la croissance et l'emploi n'étant que des moyens. Le graphique ci-joint permet de comparer les deux courbes qui y figurent : on s'aperçoit que taux de profit et taux de croissance sont étroitement corrélés. Les années de forte croissance correspondent à des taux de profit élevés et les récessions à une chute des taux de profit. Ce parallélisme n'est cependant pas absolu, et l'un des traits essentiels du capitalisme contemporain est justement sa tendance à découpler croissance et profit. Depuis la reprise de 1988-1989, on se trouve dans une configu-
CROISSANCE ET PROFIT EN EUROPE 6,0 4,8 3,6 12
ADYEAMESASZRLES SUR TACES AMIS 00 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 86 89 90 91 92 93 g1
-- CROISSANCE - - - PROFIT ration inédite : d'un côté, le taux de profit continue à augmenter régulièrement, et retrouve des niveaux comparables à ceux d'avant la crise, sans que la dernière récession infléchisse vraiment cette tendance. Mais, d'un autre côté, la croissance fluctue violemment autour d'un niveau médiocre.
Cette dérive entre profit et croissance est l'indice le plus synthétique du fonctionnement régressif du capitalisme : en bloquant les salaires, en développant la flexibilité du travail, il restaure le taux de profit, et, du coup, la demande baisse, tirant vers le bas la dynamique d'ensemble du système.
Après la récession
1993 était l'année de l'ouverture du Grand Marché, et l'on nous promettait monts et merveilles, et même des emplois par millions. Elle fut l'année de la récession, et une récession sans précédent, se traduisant par l'hécatombe d'emplois. Sur les deux années 1992 et 1993, ce sont près de cinq millions d'emplois (sur 140) qui ont été supprimés au niveau de l'Union européenne. Les pays du Sud de l'Europe ont été particulièrement touchés. Ainsi l'Espagne, l'Italie et le Portugal ont perdu entre 5 à 8 % de leur emploi total sur les deux années 1992 et 1993 ! Le chômage représente aujourd'hui 11,3 % de la population active européenne et touche 17,4 millions de personnes. Telle est l'une des incertitudes majeures de la période actuelle : malgré l'optimisme de l'OCDE, la reprise assez nette prévue pour 1994, et surtout pour 1995, ne devrait pas empê-
- 14,0 -13,5 -13,0 -11,0 T-10,5 cher le taux de chômage de progresser encore, et de franchir la barre des 12 % dont l'Union européenne était restée éloignée lors de la dernière récession. Même la croissance de 2,8 % prévue pour 1995 ne permettrait au mieux que de stabiliser le taux de chômage à ce niveau élevé. C'est pourquoi l'OCDE évoque sans détour le risque d'une «reprise sans emploi», d'autant plus vraisemblable que l'on constate «le ralentissement de la croissance de l'emploi dans les services dans tous les pays de l'OCDE, à l'exception de l'Allemagne, alors que durant les récessions précédentes, l'emploi dans le secteur des services marquait une progression qui compensait la diminution dans les autres secteurs».
Des conjonctures désynchronisées
L'un des traits nouveaux qui apparaît avec cette récession, c'est le décalage des conjonctures. Les pays anglo-saxons sont entrés en récession plus tôt et ont connu une reprise avant les autres. La reprise aux Etats-Unis est déjà en train de retrouver une évolution plus modérée. Le Japon a connu un ralentissement extrêmement marqué de son économie : alors que la demande totale progressait à un rythme voisin de 6 % au début de 1990, elle est tombée à zéro et dépasse à peine 1 % à la fin de 1993. La reprise devrait intervenir dans les prochains mois, mais il aura fallu inscrire au budget de 1994 des dépenses exceptionnelles de stimulation de la demande équivalant à 2 % du PIB. Même
----- photo credits and running heads -----
CROISSANCE EN % TAUX DE TALIX DE PROFIT EN %
si le Japon continue à accumuler de considérables excédents commerciaux (130 milliards de dollars pour 1993), il semble bien que les ressorts profonds de la croissance y soient durablement atteints.
Cette désynchronisation peut surprendre, aujourd'hui où l'on ne cesse de parler de mondialisation et d'intégration. Mais le paradoxe n'est qu'apparent, puisqu'il existe une autre tendance, contradictoire, à la constitution de grandes zones disposant chacune de sa dynamique propre. Les choses sont cependant encore plus compliquées. Cette désynchronisation résulte certes d'une divergence croissante des politiques économiques, mais elle renvoie également à l'une des contradictions les plus profondes de l'économie mondiale, à savoir l'insuffisante coordination au niveau international, pour déterminer une politique économique commune, au moins entre les grands pays capitalistes. Tous les patrons de l'industrie seraient aujourd'hui prêts à reconnaître par exemple que l'on est allé beaucoup trop loin dans la libéralisation financière : les capitaux sont devenus tellement volatils qu'ils représentent un facteur permanent d'incertitude et d'instabilité qui explique en partie pourquoi les dévaluations sauvages sont venues briser l'ordre voulu par le Traité de Maastricht, qui proposait d'accentuer les politiques libérales. Aujourd'hui se profile le thème du «retour de l'Etat», de la reréglementation, liée à la «théorie de la croissance endogène» défendue aux Etats-Unis par Paul Romer. Cette évolution pourrait se trouver bloquée par la victoire écrasante des Républicains aux dernières élections, affaiblissant Clinton. D'ores et déjà la réforme du système de santé américain — une des grandes réformes de Clinton — se heurtera à l'hostilité du Congrès la rejetant dans les limbes. La ratification de l'Uruguay round
— la constitution d'une Organisation Mondiale du Commerce, OMC - risque de connaître le même sort.
Plus fondamentalement, la reprise fait de nouveau apparaître un certain nombre de dissymétries à l'échelle mondiale, que personne ne maîtrise correctement. La croissance des Etats-Unis par exemple provoque immédiatement des réactions en chaîne - creusement du déficit, baisse du dollar et augmentation des taux d'intérêt. Cette augmentation des taux d'intérêt à long terme pouvant bloquer la croissance, dans la mesure où tous les pays capitalistes développés se trouvent obligés de suivre le mouvement déclenché par les Etats-Unis.
1983-1991
3,3
Allemagne (a)
2,5
Belgique
Espagne
3,6
France
2,5
2,7
Italie
Pays-Bas
2,9
Royaume-Uni
2,5
Europe
2,9
Etats-Unis
2,8
4,5
Japon
Source : OCDE l'article de Nicolas Benies, «La folie
Inprecor n° 383, septembre 1994 titude domine.
Taux de croissance du produit intérieur brut (PIB)
1992
2,1
1,4
0,8
1,2
0,7
1,4
-0.6
1,0
2,6
1,1
(a) Données RFA avant 1991, (b) Estimations, (c) Prévisions
Chaque pays a désormais besoin des capiparts de marché taux étrangers pour financer son propre dû réduire plus déficit des finances publiques — voir rationnelle des marchés financiers», dans
- avec comme conséquence en chaîne la baisse des marchés financiers, et la poursuite des crises monétaires. Un «krach en douceur» peut avoir des effets favorables à la croissance en orientant les capitaux vers la sphère productive, au moment où les profits restent relativement élevés, permettant aux entreprises de se passer, pour le moment, d'emprunts pour financer leurs investissements. Il n'empêche que le déficits publics.
couple Japon Etats-Unis ne pourra fonctionner durablement comme il l'a fait au cours des années quatre-vingts, lorsque l'excédent japonais venait financer les déficits américains. Au déficit de la balance commerciale, il faut rajouter celui du budget. Personne d'ailleurs ne se risque à prévoir au-delà de 1995, tellement l'incer-
A l'intérieur de l'Europe, l'alignement sur le mark — dont la gestion est déterminée exclusivement par la question du financement de la réunification — n'a plus les vertus stabilisatrices d'avant. Le corset monétaire a explosé et, depuis l'éclatement du Système monétaire européen, en septembre 1992, on peut distinguer deux groupes de pays ; les «mauvais élèves» qui ont laissé filer leur monnaie (Royaume-
Uni, Italie, Espagne, Suède), ont gagné des
1993 1994 b 1995 c -1,3 1.8 2,6 -1,3 1,5 2,6 -1,0 1,2 2,7 -0,9 1,8 2,9 -0,7 1,5 2,6 0,2 1,4 2,8 1,9 2,8 3,2 -0,4 1,9 2,8 3,0 4.0 3,0 0,1 0,8 2,7 à l'exportation, mais ont nettement leur demande intérieure, en baissant plus encore leur coût du travail, et en diminuant les dépenses de l'Etat. Les pays dont la monnaie s'est appréciée (Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique, Autriche, Danemark, Suisse) ont vu au contraire leurs exportations reculer notablement. De telles distorsions éloignent d'autant d'une coordination des politiques économiques et d'une relance simultanée, comme celle que propose le Livre blanc de la Commission européenne. Ce projet de relance se heurte par ailleurs au lancinant problème des
Maintien de l'austérité budgétaire
La récession a creusé de manière considérable les déficits publics, la moyenne des pays européens s'est nettement écartée de la norme de 3 % fixée par le traité de Maastricht, mais les relances budgétaires ont également éloigné le Japon de l'équilibre qui le caractérisait jusqu'alors. Les causes d'un tel mouvement renvoient aux fortes résistances sociales qui viennent freiner dans la pratique l'application des politiques néo-libérales visant au «retrait» de l'Etat, corrélées avec la récession elle-même qui diminue mécaniquement les recettes. Les ressources courantes des administrations publiques représentent un pourcentage du PIB supérieur de six points
à ce qu'il était en 1978, et cette tendance à la hausse ne devrait pas s'inverser en 1995. A moyen terme, et conformément aux critères de Maastricht, la réduction du déficit constitue un objectif-clé des politiques économiques. L'OCDE parle de «situations budgétaires soutenables» et dresse un inventaire éloquent des objectifs budgétaires des différents pays. Ainsi la Belgique se propose de faire passer le déficit budgétaire de 7,2 % du PIB en 1993 aux 3 % fatidiques en 1996. Cet objectif sera très difficile à atteindre, sauf si les luttes sociales ne sont pas au rendez-vous. Mais les grèves actuelles en Italie - la manifestation de près de 1 million de personnes à Rome le samedi 12 novembre contre la réforme des retraites - donnent une idée des réactions sociales que les projets des classes dirigeantes suscitent. Paradoxalement ces mobilisations sociales pourraient se traduire, si elles aboutissent, à augmenter la demande finale et nourrir la croissance des économies européennes.
Ce «maintien de l'austérité budgétaire» que prévoit l'OCDE fait donc peser des incertitudes supplémentaires sur l'ampleur de la reprise. L'OCDE présente un scénario de référence où le déficit budgétaire moyen passe en Europe de 6,3 % en 1993 à 2 % en l'an 2000, grâce à une croissance qui retrouve un rythme moyen de 3 % l'an. Mais si les finances publiques s'assainissent, le taux de chômage ne recule que faiblement, passant de 10,7 % en 1993 à 10,4% en 2000.
La demande salariale
Ce maintien prévisible du taux de chômage à un niveau élevé a au moins un mérite, comme l'explique l'OCDE : «les hausses salariales sont restées modérées dans la zone de l'OCDE, reflétant dans une certaine mesure la persistance de taux élevés de chômage». C'est pourquoi les bourgeoisies s'accordent implicitement sur le maintien de l'austérité salariale. Une étude publiée dans Economie européenne n° 54 l'écrit noir sur blanc : «l'amélioration de la rentabilité est donc essentiellement à attendre de la poursuite d'une progression modérée des rémunérations réelles par rapport à la productivité du travail».
Le Livre blanc de la Commission déclare quant à lui qu'une progression du salaire réel inférieure d'un point à celle de la productivité «pourrait constituer une règle empirique acceptable». Ce nouveau recul de la part des salaires serait la condition d'une relance de l'investissement puis de la croissance. Mais cet enchaînement vertueux n'a pas fonctionné au cours de la dernière décennie : entre 1981 et 1992, l'indice de rentabilité a augmenté d'un tiers en Europe sans que le ratio investissement/PIB ne montre une semblable tendance à la hausse. Actuellement on assiste l'arrêt du destockage, et d'une timide augmentation des investissements, qui avaient trop baissé jusque là, remettant en cause la capacité de produire.
Une reprise minée
Pour que la reprise des investissements se confirme, il faudrait que la consommation augmentât. Or, en France, les ventes dans le grand commerce ont baissé de 2,3 % en octobre suivant une enquête de la Chambre de commerce et d'industrie de Paris. Dans La Tribune de l'économie du 9 novembre 1994, un économiste d'entreprise — du Centre d'Observation Economique - note que l'on ne peut attendre pour 1995, une performance de l'économie française équivalente à celle de 1988, «dans la mesure où la consommation européenne souffrira l'année prochaine des fortes ponctions fiscales décidées dans le cadre de plans de réduction des déficits publics». Pourtant la consommation pourrait être orientée, provisoirement, à la hausse grâce à la diminution du taux d'épargne, si le «moral des ménages» se trouvait «amélioré» par la croyance dans l'embellie de l'emploi. En France, l'INSEE note que «le moral des ménages s'est légèrement dégradé en octobre, tout en restant à un niveau élevé proche des maximaux atteints à la fin des années 80, en pleine période de croissance».
Si l'on table ainsi sur une austérité budgétaire affirmée et sur une modération salariale persistante, on peut en fin de compte se demander d'où viendra la demande : l'Europe peut-elle compter sur la demande extérieure comme moteur principal de la reprise ? La réponse à cette question définit les traits essentiels de cette reprise.
C'est d'abord une reprise minée par la contradiction qui résulte du maintien de l'austérité salariale face à une production croissante qui a besoin de débouchés. Cette contradiction ne peut se résoudre à la mode keynésienne, par une relance de la demande, en raison des contraintes provenant de la concurrence internationale, des finances publiques, et en fin de compte de la rapacité des classes dominantes.
Les bourgeoisies vont tenter de contourner la difficulté d'une autre manière : d'abord, en perpétuant une répartition de plus en plus inégalitaire des revenus, afin de trouver du côté des riches les débouchés que les salaires bloqués ne pourront offrir. Le second volet du programme de la bourgeoisie est, de manière très cohérente, la mise en place d'une société de plus en plus fractionnée, permettant de dégager un volant d'emplois au rabais plus ou moins atypiques ou informels, pour absorber au moins en partie le flux croissant des chômeurs. Pour 1995, la reprise pourrait provenir de la diminution du taux d'épargne des ménages, que La lettre de l'OFCE (n°131 du 11 octobre 1994) chiffre à 2 %, en deux ans, qui relancerait la consommation. Prévision logique, si l'on tient compte de la baisse de la consommation qui a fortement marqué l'année 1993. Après 1995, c'est l'inconnue. Aucun économiste ne se risque à faire le pronostic d'une reprise de longue durée, encore moins d'une sortie de crise. La pru-
Cette reprise aura un goût social particulier, celui de l'extension et de l'approfondissement de la précarité et des exclusions. Le modèle social «rhénan», pour employer la terminologie de Michel Albert, dans son livre Capitalisme contre capitalisme — il l'opposait au capitalisme «sauvage», anglo-saxon — semble avoir vécu. L'Allemagne vit la crise de son système spécifique de relations sociales, en se lançant dans la baisse du coût du travail et une forme de déréglementation. Cette déréglementation devrait s'étendre à la sphère financière. Comme au Japon.
Reprise donc, mais pas pour tout le
15 novembre 1994