Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Les Républicains écrasent les Démocrates

· Inprecor n° 386, décembre 1994 · p. 12-13 · 2 003 mots

États-Unis

Par un vote que la direction du Parti républicain a qualifié de «révolution politique», les électeurs américains ont donné au Parti républicain le contrôle des deux chambres du Congrès américain. La dernière fois que les Républicains avaient contrôlé le Congrès, c'était en 1954 quand il y avait un président républicain. Malik MIAH

Be Parti démocrate du président Bill Clinton a perdu ses 78 sièges de majorité à la chambre des représentants (435 sièges), et sa majorité de 8 sièges au Sénat (100 sièges). Le nouveau Congrès aura une majorité républicaine de 30 sièges à la chambre (232 contre 202 à la Chambre et 1 indépendant) et 5 sièges contre 4 au Sénat.

La signification de cette victoire républicaine en termes de politique intérieure sera un nouveau coup de barre à droite de la part du gouvernement. Les travailleurs, et surtout les Afro-Américains, les Latinos, les Asiatiques et d'autres personnes de couleur subiront des attaques encore plus virulentes contre leurs acquis de ces trente dernières années. Les droits des femmes seront aussi menacés par la droite chrétienne active dans le parti républicain, qui va renforcer sa campagne antitéministe et pro-familiale.

En ce qui concerne la politique étrangère, il ne devrait pas y avoir beaucoup de changements. L'administration Clinton a suivi les principes de base des administrations Reagan-Bush. Historiquement, les démocrates et les républicains ont eu une approche bipartite des questions internationales. La politique de Clinton vis-à-vis de Cuba, par exemple, est plus droitière que celle suivie par Reagan ou Bush. Les républicains en majorité soutiennent l'occupation militaire d'Haiti, approuvent le soutien à Israël et aux régimes réactionnaires arabes, ainsi que l'aide apportée par Washington aux forces pro-capitalistes en Russie, en Europe de l'est et autres anciens pays communistes. La droite

ETATS-UNIS

Démocrates

républicaine se contentera d'encourager un Clinton coopératif à soutenir plus franchement des régimes antidémocratiques, comme le régime indonésien, pour développer le commerce. La première visite internationale après les élections sera le voyage de Clinton à Jakarta, en Indonésie, pour assister au forum de l'APEC, le 15 novembre.

Une déroute

La profondeur de la victoire républicaine s'est mesurée par le fait «qu'aucun député, sénateur ou gouverneur républicain sortant n'a été battu», selon le New-York Times du 10 novembre. Sept des huit plus grands Etats ont maintenant des républicains à leur tête. Plusieurs démocrates de premier plan, y compris le puissant président de la chambre Thomas Foley, ont été battus. La dernière fois que le président de la chambre n'avait pas été réélu au Congrès, c'était en 1860, avant la guerre

Le Sud, traditionnellement démocrate, a aussi changé. Les républicains ont maintenant une majorité des sièges au Sénat et la parité à la chambre.

La raison principale, donnée par les électeurs, de cette déroute : Clinton et les politiciens de carrière. Plusieurs Etats ont même organisé des référendums pour limiter la durée des mandats des élus.

Des commentateurs de tous bords ont immédiatement condamné le président battu et le Parti démocrate. Les élections, écrivent-ils, sont le signe d'une secousse politique de «dimensions historiques».

Hyperbole mise à part, ces élections étaient significatives, et nous apportent des enseignements sur le changement d'état d'esprit du peuple américain.

Selon les sondages effectués à la sortie des bureaux de vote, un tiers des électeurs ont agi ainsi parce qu'ils désapprouvent Clinton. Le taux de popularité de Clinton est de moins de 50 %, un des plus bas jamais enregistré à la mi-mandat. Le mécontentement a plusieurs causes, ses fréquentes volte-faces. Il annonce un plan pour supprimer la discrimination contre les homos contraint dans l'armée, puis adopte une politique guère meilleure que l'ancienne qui a exclu tous les homosexuels déclarés à quitter l'armée. Ensuite il promet des diminutions d'impôts pour la «classe moyenne». Et ne tient pas sa promesse. Puis il présente la réforme du système de santé comme sa grande réforme. Et recule jusqu'à ce que le projet soit mort-né avant les élections.

De plus, Clinton, qui s'identifie lui-même comme un «nouveau démocrate», était en fait un républicain «mou» en pratique. Il a montré ses vraies couleurs néolibérales sur les questions du libre échange et de la criminalité. Il s'est battu férocement pour le Traité de libre échange nord-américain (NAFTA) et pour le nouveau traité du GATT. Il a pesé sur ses «amis» dans le mouvement syndical et le mouvement écologiste pour que le NAFTA soit adopté. Il a perdu beaucoup de ses supporters libéraux dans cette affaire. Sur la criminalité, il a fait pression sur le Black Caucus du Congrès pour qu'ils soutiennent une loi qui enverra en prison des milliers d'Afro-Américains, tout en refusant des subventions nécessaires aux programmes

Page 13

sociaux. La loi porte aussi atteinte aux libertés et entraînera une augmentation massive des prisons et des forces de police. Le gouvernement Clinton s'est engagé à renforcer la police des frontières, et prend des mesures pour aggraver la persécution des travailleurs sans papiers et de leurs familles. Les républicains déclarent ouvertement leur intention de s'attaquer aux immigrants et aux travailleurs. Mais Clinton et son parti font la même chose tout en prétendant défendre les intérêts des travailleurs.

Les conservateurs et l'aile droite à l'intérieur et à l'extérieur du Parti républicain considèrent que les actions de Clinton sont insuffisantes, et l'accusent même d'être un libéral qui lève l'impôt et dépense. La droite chrétienne veut surtout mettre l'avortement hors-la-loi et remettre en cause les droits des minorités et la législation sociale dont bénéficient presque 40 millions d'Américains sans couverture de santé et des millions de travailleurs sans emplois stables.

Dans un contexte sans alternative viable, beaucoup de travailleurs se sont tournés vers les démagogues républicains. Leurs discours en faveur de la division, du racisme, leur hystérie anti-immigrés semblent une bonne solution au problème du manque d'emplois convenables, au mauvais système scolaire, aux soins médicaux trop chers. Leurs promesses de diminuer les impôts, de combattre le crime et de refuser l'accés aux services sociaux aux immigrants illégaux sont séduisantes.

Polarisation en Californie

Le gouverneur républicain Pete Wilson de Californie a mené une campagne de division et de polarisation. A la traîne dans les sondages l'an dernier, Wilson s'est emparé des questions de la criminalité et de l'immigration. Pour lutter contre la criminalité, il a soutenu une nouvelle loi qui prévoit d'enfermer à vie les prétendus récidivistes, après trois délits. La plupart des «criminels» sont des personnes de couleur. La nouvelle loi doublera le nombre de prisons d'Etat d'ici l'an 2000. La loi la plus pernicieuse, approuvée par 51 % des voix contre 49 %, refusera l'accés à l'éducation, aux soins et aux autres services sociaux aux travailleurs immigrés illégaux. Quiconque ayant des faux papiers risquera 5 ans de prison ou une amende de 25 000 dollars. Les professeurs et les employés des services de santé devront se transformer en auxiliaires de police et exiger la preuve de la citoyenneté. La loi va si loin que même les enfants qui sont citoyens américains risquent d'être exclus des écoles si leurs parents sont sans-papiers. Wilson a fortement soutenu cette initiative et répandu le mensonge qui prétend que les immigrants viennent pour bénéficier de l'éducation gratuite et des soins médicaux. Il a fait ouvertement appel à des sentiments anti-immigrés et promis plus d'emplois et de sécurité si la loi passait. Cette loi est actuellement contestée devant les tribunaux.

Une réaction positive a été la mobilisation politique de la communauté latinoaméricaine dans tout l'Etat. Avant le vote il y a eu une manifestation massive de cent mille personnes, principalement des Latinos, à Los Angeles. De nombreux lycéens se sont mis en grève à Los Angeles et dans d'autres villes. Le conseil municipal de Los Angeles a refusé d'entériner les articles de la loi, sauf celui portant sur la vente et la possession de faux papiers.

Non sans ironie, la seule chose positive que les démocrates s'attribuaient les a desservis. L'économie est considérée comme étant en expansion, mais cela a été un facteur important de leur défaite. Bien que les USA soient officiellement sortis de la récession depuis 2 ans, ce n'est pas évident pour tout le monde. Les grandes entreprises continuent à licencier, restructurations et redéploiement sont les maîtres-mots du grand capital pour diminuer les salaires et réduire le nombre d'emplois. Les revenus réels des travailleurs sont en baisse alors que les profits montent en flèche pour les riches.

Quand Clinton a pris ses fonctions, les 20 % de foyers américains les plus riches percevaient un revenu onze fois supérieur à celui des 20 % les plus pauvres, le rapport était de 7,5 en 1969. Le résultat a été de donner aux 20 % les plus riches 45 % du revenu total net du pays en 1992, un record depuis l'après-guerre, et aux plus pauvres une part de 4 % seulement. Et le fossé continue à se creuser.

Pour le second trimestre consécutif, les profits des grandes entreprises ont augmenté de 45 %. Les ventes ont grimpé de 10 %, la plus grosse augmentation depuis le quatrième trimestre de 1990. «Qu'est ce qui rend les entreprises si rentables?» s'interroge Business Week. «C'est une simple question de productivité et de frein sur les coûts salariaux, qui représentent 75 % des frais des entreprises. Les coûts salariaux, les salaires et les avantages augmentent à un rythme de moins de 1 %, ce qui ne s'était plus vu depuis le début des années soixante. Dans les usines, les coûts salariaux ont diminué de 2,7 % au troisième trimestre. D'autre part les prix des marchandises et des services ont augmenté de 2,8 % pendant la même période.» (Business Week, 14 novembre.) Bien que le taux de chômage ait diminué depuis la prise de fonction de Clinton (5,9 % contre 7,3 % il y a un an) les statistiques du chômage ne tiennent pas compte d'environ quatre millions de travailleurs à temps partiel qui recherchent des emplois à temps plein et du nombre sans cesse croissant des travailleurs précaires.

L'incertitude a pesé sur un grand nombre d'électeurs désabusés. Les démocrates sont perçus par beaucoup comme, au mieux, des républicains «mous».

L'une des conséquences de ce recentrage à droite des démocrates a été l'affaiblissement de leur base. Beaucoup de noirs, par exemple, n'ont pas jugé nécessaire de voter. Alors que 88 % des Afro-Américains qui votaient le faisaient pour les démocrates, la participation a été très inférieure aux espérances. 35 % seulement des noirs ont voté, contre 65 % des blancs.

Candidats alternatifs

Il y a eu quelques signes positifs dans ces élections. La participation a été faible, pas seulement parce que ce n'était pas une élection présidentielle. De plus en plus d'Américains ne se reconnaissent plus dans l'un ou l'autre des deux grands partis. et préfèrent être identifiés comme «indé pendants». Dans une récente enquête du Times Mirror, 53 % ont dit qu'ils étaient favorables à l'idée d'un troisième grand parti, seulement 43 % ont dit non. En 1982 quand la même question avait été posée, 44 % avaient dit oui, et 44 % non.

Le faible nombre de voix recueilli par les autres partis reflète le caractère discriminatoire des lois électorales, le monopole du grand capital sur le financement des campagnes, et le contrôle des médias. Néanmoins, des candidats ont fait des scores honorables. comme le Parti vert et le Parti Paix et liberté en Californie, qui ont recueilli ensemble 3,5 % des voix. Au Nouveau-Mexique, le candidat Vert pour le siège de gouverneur, Roberto Mondragon, a recueilli suffisamment de voix (10 %) pour faire du Parti Vert un parti important au Nouveau-Mexique.Les travailleurs sont démoralisés, mécontents et veulent un changement. Ils veulent moins d'impôts et la sécurité de l'emploi. Malheureusement, les forces de progrès sont trop faibles pour offrir une alternative viable. La politique de polarisation raciste, de division et de démagogie a gagné pour le moment. En même temps, le désir d'une troisième force qui viendrait concurrencer les démocrates augmente. La mobilisation des Latinos contre les attaques anti-immigrés, en Californie, le succès des Verts et d'autres petits groupes progressistes aux élections sont les bases sur lesquelles on pourra construire l'avenir.*

Une erreur sur cette page ?