Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

La fin de l'ère Deng Xiaoping

· Inprecor n° 387, janvier 1995 · p. 17-22 · 5 969 mots

Chine Stalinisme URSS et Russie

La transformation en cours de la société chinoise, au sein de laquelle la bureaucratie post-maoiste continue apparemment à jouer un rôle dominant, constitue un des principaux enjeux de notre temps. Et aussi un important sujet de débat. Inprecor a publié récemment (n°383 de septembre 1994 et n° 384 d'octobre 1994) une étude sur la transition chinoise de notre camarade Livio Maitan, auteur notamment de L'armée, le parti et les masses dans la révolution culturelle chinoise (Paris 1971) et de Il dilemma cinese (Rome 1994). Nous présentons aujourd'hui un point de vue différent, persuadés que l'analyse marxiste ne peut se développer sans confrontation d'opinions. Roland LEW*

La République populaire de Chine (RPC) d'aujourd'hui surprend et même stupéfie. Deux décennies plus tôt, du vivant de Mao, le pays incarnait aux yeux de nombreux révolutionnaires du monde une voie originale, de construction socialiste, sinon même le seul projet socialiste authentique dans le monde. Laissons pour l'instant de côté la caractérisation précise du vrai-faux socialisme maoïste et constatons que le régime gérait et imposait une politique originale d'autarcie économique, d'indépendance nationale fièrement assumée, de déconnexion — comme on dit aujourd'hui — par rapport au marché mondial ; et il se faisait fort de résister aux pressions capitalistes extérieures. D'une certaine façon le régime «communiste» tenu en quarantaine par les occidentaux et, de surcroît, en rupture avec l'ancien allié et mentor soviétique n'avait pas d'autre choix que d'assumer son isolement ou de se renier. Mais c'est justement la négation de ce passé, le

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Xiaoping

reniement des principes de base du maoïsme, pratiquement terme à terme, qui frappent aujourd'hui. Qui peut reconnaître la Chine maoïste dans le pays tel qu'il se présente aujourd'hui en proie à un affairisme généralisé, ouvert économiquement sur le monde, submergé par une corruption qui vaut bien celle qui ravageait la Chine de Chiang Kaishek et qui n'était pas pour peu dans l'arrivée au pouvoir d'un certain... Mao ? Sans prétendre ici que la Chine du grand timonier ne connaissait pas la corruption ; mais il y a un changement d'échelle, sinon de nature.

Un pays remodelé

La Chine se prétend toujours rouge. Elle est dirigée par le Parti communiste chinois (PCC), mais c'est un pays transformé, bouleversé par la pénétration du marché en voie de généralisation ; un pays en grande partie remodelé par l'action d'un capitalisme aux formes hybrides et largement sous tutelle bureaucratique (de l'Etat ou des régions). Un capitalisme que les autorités s'obstinent à qualifier de «socialisme de marché», une formule qui ne trompe personne mais permet à nombre de

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hauts dignitaires «communistes» éduqués dans une tradition anticapitaliste de préparer leur reconversion, et plus encore celle de leurs enfants, sans trop de douleur et surtout sans trop d'aveu. Bref, la Chine «socialiste» s'est avancée loin dans la voie de l'abandon du socialisme réel, et dans le passage d'un système économique à un autre. Plus loin sans doute que la Russie qui prétend pourtant marcher à bonne vitesse vers le capitalisme.

Mais tous ces événements en soi déjà étonnants sont éclipsés et sans doute rendus possibles par l'aspect le plus visible : la montée en puissance économique de la Chine, sa place de plus en plus grande sur le marché mondial. On en parle même dans la presse et les chancelleries du monde comme d'une des grandes superpuissances du XXIème siècle.

Là où les autres pays du socialisme réel entamaient une spirale descendante, la Chine sous l'autorité d'une équipe réformatrice entraînée par Deng Xiaoping connaissait ce qu'on dit être la «susses story» des années 80, et plus encore, de

Sinologue, Roland Lew est enseignant à l'Université Libre de Bruxelles

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ces premières années de la décennie 1990 — après, il est vrai, l'épisode sanglant de la répression de la révolte du printemps de Tiananmen.

Comment comprendre cette véritable mutation chinoise ? Comment en fixer le cadre, les limites, voire en relativiser la signification et les apparents triomphes ? Et surtout comment en situer les dimensions chinoises et les spécificités du modèle chinois de transition actuelle ? Autrement dit, il s'agit de réfléchir sur ce qui appartient en propre à l'expérience du pays-continent chinois, et ce qui est exportable ailleurs. Concentrons nous sur quelques points essentiels. Je partirai ici de la fin de la période Mao, comme moment critique dans l'histoire du régime ; J analyserai ensuite la trajectoire imprévue du règne de Deng Xiaoping, ce qui nous amène à l'actualité : les incertitudes de l'après-Deng.

L'ère Mao

Le pouvoir maoïste quelle ait été sa signification effective, à l'évidence très différente de ce qu'il proclamait, a bénéficié d'une considérable légitimité populaire jusqu'à la Révolution culturelle. Mao et le régime communiste incarnaient l'aura du libérateur national, du réunificateur du pays et en tiraient les bénéfices ; ils représentaient le sauveur et le protecteur du pays contre les impérialismes étrangers qui n'avaient pas été loin de réussir à détruire la Chine millénaire. Tout particulièrement contre le plus agressif et le plus déterminée des prédateurs : l'empire nippon qui avait mené plusieurs décennies de conquête progressive de la Chine, culminant dans la très cruelle guerre généralisée qui couvre la période de 1937 à 1945.

Même si la Chine s'est mal défendue, et si, de surcroît, le rôle du PCC ne fut pas, dans les faits, important dans la capitulation du Japon (les armées nipponnes ne furent jamais battues en Chine), la victoire de Mao dans la guerre civile contre Chiang Kaishek (1946-1949) fait du nouveau pouvoir communiste à la fois le libérateur national et le garant contre toute future visée impérialiste. Rien qu'à ce titre, considérable en lui-même, le PCC se trouvait muni d'un solide viatique, était entouré d'un prestige considérable.

Qui plus est, son action de réformateur social, dans les villes et les campagnes, de modernisateur d'un pays de plus en plus enfoncé dans l'arriération — après avoir été, des siècles durant (jusqu'au XVIllème siècle), l'une des civilisations les plus avancées (y compris économiquement) du monde ; sa volonté d'industrialiser rapidement le pays et donc de rattraper le retard accumulé, tout cela amplifiait l'espace de légitimité et aussi les marges de manœuvre du pouvoir communiste, qui ne dissimulait pas son côté autoritaire ou l'usage fréquent de la répression.

Peu de Chinois dans les villes (à l'exception d'une partie des intellectuels) et les campagnes avaient, avant 1949, une vraie sympathie pour le système soviétique (inconnu voire incompréhensible des campagnards, même de ceux qui avaient connu la présence et l'action du PCC avant 1949). Mais le prestige du régime récemment établi était tel qu'il avait latitude d'imposer ses solutions (les autres alternatives étant disqualifiées : libéralisme occidental, retour à l'ancien régime, etc.). L'utilisation souvent lourde et répétée de la répression contre les opposants (de droite comme de gauche), qui plus est d'un emploi très précoce et parfois de grande ampleur, tout cela ne doit pas dissimuler l'essentiel : la majorité de la population chinoise était prête à accepter les innovations apportées par les vainqueurs, y compris celles qui s'éloignaient des habitudes et attentes immédiates. Aussi la copie, jusqu'à la caricature, du système économique soviétique (le premier plan quinquennal, 1953-1957), ne posa pas de problème aux habitants. Mais il en posa de redoutables à une économie et une société peu adaptées à ce modèle extérieur.

Même la désastreuse politique du «grand bond en avant» (1958-1961) lancée à l'initiative de Mao qui aboutit à un sévère recul économique et à des millions de morts n'a pas remis en cause la légitimité du régime. Mais le doute s'est alors insinué dans l'esprit de la population et parmi nombre de cadres du parti. C'est la Révolution culturelle (RC) qui a changé complètement la perception du régime par la population. La RC, qui est un événement d'une grande complexité, traversée par des tendances multiples, portée et déchirée par des passions et nombre d'intérêts inavoués, n'a qu'une seule dimension indiscutable : elle a conduit à une grave perte de légitimité du pouvoir

Mao indiscutable vainqueur des cruels affrontements de la RC est alors un despote craint, le maître absolu — plus en apparence qu'en réalité : plus à même d'assouvir ses caprices personnels et ses vengeances que d'imposer ses orientations au pays — d'une population certes terrorisée ou passive mais qui désire avant tout des changements importants.

On peut même dire que l'absence d'expression ouverte d'une population réduite au silence à la fin du règne du Grand Timonier n'implique aucun consentement : le «mandat du ciel», la survie du régime, est en fait en question. Et une bonne part de l'appareil gouvernemental et du parti entrave les directives maoïstes, tout en faisant semblant d'obéir, à l'image du premier ministre Zhou Enlai dans les dernières années de sa vie (il meurt en janvier 1976, avant Mao) qui fait assaut de courbettes devant le maître mais prépare dans son dos une politique différente, une prudente et progressive sortie du maoïsme.

L'ère post-Mao

Il faut que les successeurs agissent promptement. L'après Mao (décédé en septembre 1976) exigeait encore plus vite la démaoïsation que l'après Staline la déstalinisation. Insistons : la démaoïsation ne s'explique pas d'abord par des raisons économiques. Certes, l'autarcie maoïste n'était plus durable ; certes, la paysannerie confinée dans le cadre peu motivant des communes populaires, voire quasi tenue emprisonnée dans les village, était peu satisfaite et d'ailleurs peu active ; certes, l'économie industrielle urbaine, une «économie de commande» fort rigide était en train d'épuiser son potentiel de développement ; certes, l'encadrement bureaucratique devenait progressivement insupportable. Mais tous ces maux indéniablement et lourdement présents, qui condamnaient à terme le «socialisme d'Etat» chinois dans sa forme autoritaire, voire despotique, n'impliquaient pas des changements immédiats : l'industrie progressait encore rapidement au milieu des années 1970 ; l'agriculture nourrissait vaille que vaille les populations des villes et des campagnes ; la frustration des ruraux n'impliquait pas un risque visible de révolte ; et le régime pouvait continuer quelque temps encore, du moins en gérant une autarcie économique moins strictement appliquée.

C'est politiquement et socialement qu'il y avait urgence ; le pouvoir devait reprendre l'initiative, apporter lui-même

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du changement avant d'y être contraint malgré lui, contre lui.

La victoire de Xiaoping

Un consensus s'établit d'ailleurs assez vite (entre 1976 et 1978) dans les hautes sphères du PCC en vue d'éliminer le courant le plus maoïste («la bande des quatre»), d'écarter le successeur Hua Guofeng, un opportuniste, et de mettre à sa place une équipe réformatrice menée par Deng Xiaoping, un vieux de la vieille, au parti depuis les années 1920, un très haut cadre qui fut longtemps un maoïste fidèle (depuis le début des années 1930), Texécutant des œuvres et basses œuvres du grand chef avant de prendre ses distances avec lui après le «grand bond en avant», et même d'en devenir une des principales victimes au début de la RC. Bref, il bénéficiait d'un bon pedigree lui permettant de rassembler une large coalition de cadres

Victime lui-même de la RC (quoique moins maltraité que d'autres hiérarques du parti, comme Liu Shaogi), il pouvait mesurer le passif que cette période représentait aux yeux de l'opinion chinoise même réduite au silence. L'essentiel pour le parti-Etat était de renouer des liens avec la population, de rendre le régime à nouveau présentable et, dans la foulée, de répondre à des maux avérés du fonctionnement du socialisme réel. Il s'agissait, en gros, des même problèmes qui assaillaient les autres pays de l'Est et qui découlaient d'une application plus ou moins stricte de «l'économie de commande» stalinienne et de l'encadrement autoritaire, bureaucratique et policier de la population (policier au sens strict : l'ampleur du système concentrationnaire, le quadrillage des populations sur leur lieu de vie et de travail, le certificat de résidence — le fameux

«houku», qui bloquait toute mobilité géographique).

De ce point de vue, les vives critiques émises par Mao sur le modèle soviétique n'avaient pas abouti à des modifications significatives. Les dirigeants du PCC de l'après Mao en conviennent : la Chine maoïste est un monde très soviétique.

Cet ensemble de données et d'exigences fournit la thématique du projet de réforme accepté par consensus (en dehors des plus farouches maoïstes écartés ou mis en prison). Deng et son principal allié des débuts de la réforme (1978-1979), l'économiste Chen Yun, un vétéran du parti (il est né en 1905), et un adversaire prudent de Mao depuis longtemps dans le domaine économique, lancent la réforme fin 1978. Ils reprennent pour l'essentiel des propositions de Chen Yun datant des années 1950 et 1960 et visant à améliorer et assouplir le système économique de type soviétique. Il s'agit de rendre moins étroit le contrôle de la vie économique, d'élargir la sphère d'initiative économique des entreprises, donc le pouvoir des chefs des unités de production à la ville et à la campagne D'introduire une forme de «système de responsabilité» à la place d'une obéissance passive aux ordres venus d'en haut, et, dans ce contexte, de faire réémerger un peu de marché pour rendre plus compréhensibles et visibles les besoins de la population, afin de pouvoir les satisfaire mieux et plus vite. L'essentiel reste l'économie centralisée, mais allégée, et moins fixée sur l'industrie lourde que sur l'élévation du niveau de vie de la population ; d'où la valorisation du rôle de l'industrie légère et des petites entreprise rurales.

La réforme au-delà de la réforme

L'important était donc d'entreprendre une autoréforme aux objectifs relativement réduits, autoréforme attendue depuis longtemps — et même invoquée par Mao — du fonctionnement du socialisme réel ; mais il n'était pas question de sa remise en

L'équipe réformatrice voulait obtenir une amélioration rapide du niveau de vie, en parallèle avec un desserrement des contrôles économiques et politiques, ainsi qu'une ouverture politique et économique accrue sur le monde extérieur. Le pouvoir tentait d'acheter sinon une nouvelle popularité du moins un consentement de la population pour l'action et surtout la présence du pouvoir «communiste».

C'était là du moins les espoirs et options du projet réformateur que l'on met en place au début de 1979. Dans les faits, l'histoire a pris un cours très différent, source de surprise pour tout un chacun, acteurs et sujets de la réforme, et aussi les observateurs du monde entier. Car si la réforme remporte des succès et permet de rétablir des liens — mais pas une véritable légitimité — entre le pouvoir et la population, elle ne se déroule pas comme prévu, et surtout pas là où c'était prévu. La réforme dans une première étape donne en effet peu de résultat à la ville et dans le secteur industriel, donc au cœur même du système

Face à une population traumatisée et un appareil du PCC craintif, échaudé par la RC et de toute façon peu préparé au changement (faute de connaissance technique pour le gérer), le pouvoir avance prudemment, à l'essai, au coup par coup, en multipliant les expériences locales tout en évitant les généralisations (qui avaient coûté tellement cher pendant le «grand bond en avant»). Prudence justifiée mais qui aboutit à un quasi échec dans les villes : l'appareil conservateur ou incompétent bloque les réformes des entreprises d'Etat, et limite par des chicaneries bureaucratiques la réémergence du petit commerce privé, voire de la petite entreprise, pourtant légalisés pour la première fois depuis le début des années 1950. Deux ou trois ans après son lancement, vers 1982-1983, la réforme est au point mort ou presque dans les villes et l'indus-

Mais les campagnes, que l'on n'attendait pas à cette étape de la réforme, réagissent très différemment : elles vont plus loin que la réforme. Elles imposent en effet sans violence mais par une pression irrésistible la décollectivisation des terres que le pouvoir n'avait ni prévu ni voulu, mais qu'il accepte, au vu des résultats économiques remarquables obtenus par des paysans qui ont transformé le «système de responsabilité» que le PCC leur proposait en un véritable retour à l'agriculture familiale, privatisée de fait (la terre reste, en principe, propriété d'Etat).

Dans ce nouveau système économique agricole, les paysans se sont remotivés et activés, augmentant leur production (de surcroît mieux payée par l'Etat), et ils ont profité d'entrée de jeu des marchés agricoles reconstitués et du droit à la commercialisation privée des excédents agricoles (au-delà des livraisons obligatoires), ou encore de la possibilité de créer des petites entreprises rurales (privées, ou coopératives, ou du village, etc.) pour améliorer fortement leur revenus. Le capitalisme, en fait le petit capitalisme, renaît en RPC dans et par les campagnes.

Les paysans ont ainsi répondu presque immédiatement aux nouvelles règles qu'ils se sont d'ailleurs empressés de transgres-

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ser, pour presque d'un coup (en une période de deux ou trois ans, entre 1979 et 1982) décollectiviser, en quelque sorte «désocialiser» la vie campagnarde, donc celle de 80% de la population. Même si la base du «socialisme d'Etat» est principalement dans les villes et l'industrie, la décollectivisation et ses réussites économiques (élévation rapide du niveau de vie paysan, une plus grande fourniture de biens aux villes) transformaient complètement les données et la face de la Chine, revenue presque au point de départ, à la réforme agraire de 1950, reconstituant ainsi un océan de petits paysans propriétaires, et sapant sans brutalité mais radicalement les fondements du dit socialisme d'Etat. Un véritable basculement de période, un remodelage du paysage rural qui, au surplus, posaient les scellés définitifs sur le mausolée de Mao, lui qui avait imposé, en 1955-1956, contre l'avis de nombre de dirigeants communistes - probablement la majorité d'entre eux — la rapide et complète collectivisation des terres.

Ce n'est pas seulement parce que le PCC est aux abois, ou pour le moins désorienté après les ravages de la RC, qu'il accepte si facilement le mouvement imprévu de privatisation et de réémergence d'un petit capitalisme à la campagne. C'est surtout parce que les dirigeants communistes estiment, à juste titre, que le monde paysan mieux nourri, mais toujours fragmenté, même s'il échappe à la tutelle étroite du parti, n'est pas une menace pour le régime : dans l'histoire chinoise seule une paysannerie désespérée pouvait représenter un danger de mort pour la dynastie régnante. Le capitalisme renaissant dans le monde rural n'est pas perçu comme un grave danger pour le pouvoir ; plutôt comme un atout pour sa survie.

La réforme arrive dans les villes Le processus réformiste moribond en ville pouvait renaître grâce aux acquis obtenus dans les campagnes. Et les réformateurs politiquement sur la défensive, après les débuts peu fructueux de leurs initiatives dans les villes, pouvaient repartir à l'offensive en s'attaquant à l'industrie, les places-fortes du socialisme d'Etat ; et ils se sentaient, en outre, assez forts pour contenir leurs adversaires.

Parmi ceux-ci, il faut compter dorénavant l'initiateur de la réforme, Chen Yun, devenu assez vite un opposant farouche face à ce qui n'était plus tout à fait une autoréforme du système, mais une mutation rampante : non pas l'introduction d'un peu de marché comme un régulateur parmi d'autres de l'économie et qui devait être subordonné au plan, mais le déploiement d'un capitalisme inavoué à partir de la privatisation de l'agriculture et de la

L'ouverture sur le monde s'élargit rapidement, les capitaux extérieurs commencent à arriver en Chine. Ils vont affluer à la fin des années 1980 (plus de 200 milliards de dollars négociés entre 1979 et 1993, dont 58 milliards en 1992, et plus de 100 milliards en 1993, mais peut-être le tiers ou le quart effectivement investi). Qui plus est, par hostilité aux soviétiques, le régime noue une quasi alliance avec les USA, à la fin des années 1970, poursuivant ainsi la politique mise en œuvre par Mao (ou acceptée par lui) depuis 1970-1971. Le pays présente un profil bas sur la scène internationale, au point de devenir un partenaire responsable et utile aux occidentaux, notamment à l'ONU et agit seulement en fonction de ses intérêts d'Etat et de puissance montante.

En 1984, année record de la production agricole, période d'euphorie économique, est promulguée la réforme générale du système urbain, donc des grands bastions industriels. Et là tout se gâte. Car cette fois-ci, la logique des réformes amène des changements importants dans la vie industrielle et urbaine. Mais dans des sens très divers. Le secteur d'Etat qui représente la majeure partie du potentiel industriel, l'essentiel d'un monde ouvrier soumis mais aussi privilégié, citadelle d'une bureaucratie étatique, résiste aux changements, les entrave. Cette bureaucratie détourne les principes de la réforme à son avantage, surtout au profit des cadres du parti. On assiste alors à un processus de différentiation important dans la nomenklatura, l'appareil du PCC, entre ceux, nombreux, qui veulent garder les avantages et pouvoirs du passé et se sentent incapables de s'adapter aux nouvelles contraintes et habitudes du marché et du profit et ceux qui n'essaient pas de s'adapter mais seulement de profiter de la situation pour parasiter les réformes et faire payer le pouvoir qu'ils détiennent, enclenchant ainsi une spirale sans fin de corruption (le tampon qui est indispensable pour ouvrir une entreprise privée ; l'argent que l'on peut plus facilement détourner dans l'usine en profitant des nouvelles marges de liberté économique, etc.). Ou ceux encore — un groupe menu au départ mais progressivement en nombre plus élevé — qui préparent une privatisation de fait de l'économie d'Etat, donc leur reconversion capitaliste, essentiellement par des voies illégales, mais le temps passant, en profitant des nouvelles possibilités légales.

On entre ainsi dans une période agitée où diverses logiques économiques et sociales contradictoires s'affrontent, dans un climat d'affairisme qui envahit tout, dans une atmosphère de corruption qui atteint aujourd'hui des sommets égalant et peut-être dépassant les pires périodes du passé (notamment les années réprouvées du pouvoir Guomindang de Chiang Kaishek, surtout après 1945).

Automutation et automutilation

Cette évolution très rapide — cette logique de réformisme prudent qui prend vite la forme d'une automutation pour ne pas dire d'une automutilation du système érigé en 1949 — est, on le voit, inséparable des données propres à la Chine, et de la crise de la fin du maoïsme. Et probablement aussi de ce qu'étaient effectivement les liens entre la société et le régime. Même à l'époque du raidissement maoïste, dans la phase apparemment figée d'une Chine d'après la RC qui est aussi une fin de règne, les rapports entre le régime et la société sont plus complexes que les apparences ne pouvaient le faire croire. La société et le régime sont en mouvement, en partie dans la même direction, et en interaction. Ce n'est pas la séparation totale entre «eux» et «nous», même si tout un chacun connaît sa place — les avantages, les inconvénients et quelques fois les malheurs qui en découlent — dans un univers très hiérarchisé, où le commandement va strictement du haut vers le bas.

La société chinoise, au moins celle des villes, a évolué à la suite des changements induits par l'industrialisation et une certaine modernisation du monde urbain. Le parti, une société complexe en lui-même, n'est pas resté impénétrable aux évolutions de la société, à ses demandes et attentes, à ses sourdes pressions aussi. Il a bougé malgré les inlassables efforts des hauts cadres désirant préserver la séparation entre les dirigeants et les dirigés ; entre

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ceux qui doivent maintenir ferme le cap («prolétarien», ou «maoïste», ou, etc.) et ceux qu'il faut diriger et contrôler (éduquer, contraindre, châtier, parfois cajoler) et surtout ne pas laisser aller à leurs tendances spontanées, dont on sait bien qu'elles ne correspondent pas aux intentions des maîtres du parti. La dynamique d'évolution de la société, comme le mouvement propre du parti, un fragment de la société chinoise en mouvement, conduisent de ce fait à une irrésistible démaoïsation, à la conquête d'un espace de liberté, personnelle, intellectuelle, sexuelle, et d'une initiative économique, tendance accentuée, rendue pressante par l'effet de repoussoir de la RC — mais aussi par l'apprentissage chez les jeunes gardes rouges de zones de libertés involontairement offertes durant la RC dans le contexte de chaos politique, de perte d'autorité et de pouvoir subis par quantité de petits et grands bureaucrates.

La volonté de survie d'un pouvoir moins monolithique que l'unanimisme forcé de la fin du maoïsme ne le faisait penser, comme la volonté de vivre, de bouger, de connaître un mieux-être, d'être mieux traité, du peuple chinois, expression d'une extraordinaire vitalité, ont convergé pour donner au chef réformateur, Deng, et à son équipe une marge de manœuvre importante, mais aussi l'obligation d'aller plus loin ; en dépassant les schémas maoïstes auxquels ils ne croyaient plus guère, et, à la limite, sans s'embarrasser d'aucun dogme inscrit dans les tablettes sacrées.

Le double pragmatisme

Dans les années 80, nombre de cadres et une bonne part de la population étaient prêts à tenter une nouvelle expérience qui rompait avec le maoïsme, sans pour autant rejeter Mao lui-même, sans ressentir non plus de nécessité de baptiser ouvertement ce que l'on faisait : sortir du socialisme réel, entrer dans une forme ou l'autre de capitalisme. Ce n'est pas seulement le parti qui se cache à lui-même sa métamorphose capitaliste pour ne pas admettre son reniement ou effaroucher ceux qui refusent le changement ; c'est la population elle-même, qui s'intéresse moins à «l'aveu» du capitalisme, ou à la discussion sur la nature du capitalisme en gestation ou de tout autre nouveau système à introduire, qu'aux résultats concrets, matériels, immédiats que l'on en obtient. Le pragmatisme du denguisme renvoie et s'appuie sur le pragmatisme de la population — puissamment enraciné dans la vie rurale, et dans des villes encore fortement ruralisées : sur un consentement sans phrase, sans accord explicite, pour bouleverser sans violence le pays, et l'imposer à ceux, encore nombreux qui n'en veulent pas, ou qui en subissent seulement les méfaits (la nouvelle pauvreté, les confins arriérés du pays, etc.). Le mouvement suit d'autant plus sa propre dynamique, celle aussi des poussées et attentes de la population, qu'on ne peut pas parler d'une orientation cohérente et articulée vers le capitalisme, ou même d'une direction vers un capitalisme bien situé, voire d'une place bien définie d'une Chine plus ouverte sur le monde. Le capitalisme qui sort de partout ; la Chine revenue vers le marché mondial ; le monde fortement présent dans la Chine (au point que près de 40 % du commerce extérieur du pays dépend en 1994 d'entreprises à capitaux étrangers, en majorité, il est vrai, des entreprises sino-étrangères) ; tout cela n'implique pas que l'on sache où l'on en est et où l'on va. La Chine qui avance et qui monte est bien un pays en crise et en transition, qui a érigé le pragmatisme et la politique au coup par coup, à l'essai, comme programme général de transformation quitte à générer une crise sociale de grande ampleur.

Mais comment faire autrement avec la société chinoise réelle, et avec une élite provenant encore presqu'exclusivement du PCC, ou avec un monde extérieur et des règles du capitalisme que l'on est toujours en train d'apprendre, de subir, d'essayer d'utiliser, d'apprivoiser ou de parasiter ?

Le capitalisme chinois se compose pour l'instant d'un petit capitalisme urbain et rural essentiellement familial, 18 millions d'entreprises (à la ville et à la campagne) employant près de 30 millions de personnes. Le capitalisme officiel est celui qui vient du monde extérieur, 170 000 entreprises (en fait souvent sino-étrangères) faisant travailler 6 millions de personnes, ou encore le capitalisme chinois autochtone légal (officiellement plus de 7 personnes par entreprise) encore bien modeste : 240 000 entreprises utilisant environ 3,5 millions de personnes. C'est significatif, et en fait relativement peu.

Le vrai capitalisme qui monte est logé, plus discrètement mais aussi parfois de manière plus tapageuse, dans une fraction de la nomenklatura — donc parmi les hauts cadres du PCC — qui joue soit la privatisation progressive de l'économie des villes, soit la gestion, voire le parasitisme d'un capitalisme d'Etat : les grandes entreprises commerciales d'import-export, les entreprises d'investissement international (CITIC et autres) qui ont pignon sur rue sont des créations de l'Etat ou des provinces et sont dirigées par des grands commis de l'Etat (ou des régions).

Les tendances futures du capitalisme chinois dépendent des évolutions, intérêts et reclassements qui concernent et agitent la haute nomenklatura, et tout particulièrement les fils (plus rarement les filles) des grands chefs du PCC, ce qu'on appelle «le parti des princes», qui prépare une reconversion complète de la Chine, mais avec des options diverses. L'Etat, qui a toujours joué un rôle considérable dans la vie économique dans le passé (durant l'empire, mais aussi sous le Goumindang, sans parler bien sûr de la période maoïste), a de nombreux partisans, soit sous forme de capitalisme d'Etat, soit d'un capitalisme privé mais sous supervision étatique (voire soumis à son parasitisme), à l'exemple du cas taïwanais qui fascine les hauts dignitaires de la RPC.

Une situation incertaine

Autant dire que si la situation est incertaine, et l'issue du processus en cours bien aléatoire, la RPC est sortie depuis des années de la phase d'autoréforme du système pour entrer dans une étape de décomposition et de préparation peu cohérente et surtout chaotique de l'après-«socialisme d'Etat». Et cela dans le contexte d'une crise sociale généralisée mais où les mécontentements ne convergent pas pour mettre à bas le régime. Pas encore du moins.

Les mécontents sont de plus en plus nombreux. Parmi les paysans qui après les débuts favorables de la réforme sont maintenant en proie à nombre de difficultés : abus fiscaux, stagnation du niveau de vie. écart croissant entre les prix des produits agricoles et ceux des biens qu'ils achètent. Ils sont de nouveau en retard sur l'évolution du niveau de vie urbain. Mais nombre d'urbains sont eux aussi insatisfaits : les ouvriers d'Etat menacés de perdre leur sta-

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tut ; les nouveaux secteurs ouvriers surexploités sans limite (jusqu'à 16 heures de travail par jour parfois 7 jours sur 7). Ces travailleurs multiplient les grèves et actes de protestation et commencent même à créer des structures, encore très embryonnaires, de défense de leurs intérêts, en dehors des syndicats officiels peu actifs, voire se plaçant carrément du côté du patron (il arrive que le patron même dans des joint-ventures soit à la fois le directeur, le secrétaire du parti de l'entreprise, et le chef du syndicat : une sainte trinité redoutable pour les ouvriers). Les intellectuels cherchent toujours une plus grande liberté d'expression, qu'ils conquièrent d'ailleurs péniblement, pas à pas. Mais la tutelle du parti est toujours pesante. La censure jamais très loin et toujours capricieuse. Et même de nombreux petits capitalistes se plaignent des exactions des bureaucrates qui les exploitent, qu'il faut corrompre sans cesse pour survivre, des cadres qui les briment et parfois entravent illégalement leur champ d'action économique. Sans oublier une vaste marginalité sociale comprenant des dizaines millions de paysans vivotant illégalement en ville, ou encore un «milieu» chinois, une délinquance, voire un gangstérisme en plein développement ; ou les exclus du système : la nouvelle pauvreté en ville et surtout dans les campagnes éloignées et arriérées. Pas étonnant alors que la Chine qui avance vite, et s'affirme de plus en plus sur la scène internationale, soit aussi une nation envahie et menacée par une vaste crise sociale, cinq ans après l'explosion étudiante et populaire de Tiananmen.

La fin de règne de Deng a ainsi l'allure d'une fin de régime qui peut soit disparaître, soit va réussir, si le pouvoir est capable de nouvelles initiatives, l'exploit peu banal de parachever la mutation du système et de la société : de passer d'un système à l'autre, d'opérer une reconversion d'une élite à l'autre ; tâches redoutables, considérables, à tout le moins. En tout cas, le pays est à un tournant qui ne consiste pas seulement à choisir un successeur à Deng Xiaoping, besogne en elle-même complexe et bien incertaine. D'une façon ou d'une autre, le «socialisme d'Etat» chinois, le faux socialisme est moribond, ce qui ne veut pas dire que ce qui viendra après, «la vie après la mort» comme disent les Russes, soit évident.

Sauf implosion et régression générale, ce qui s'annonce a beaucoup à voir avec une forme au l'autre de capitalisme qui devra négocier avec les données du long passé chinois, et tenir compte de la place traditionnellement prééminente de l'Etat et du fonctionnaire-mandarin, ancien ou moderne ( le cadre du parti).

Les limites du modèle chinois

On mesure mieux ce qui est spécifique au cas chinois, mais aussi ce qui fascine nombre de pays et d'observateurs, voire ce qui attire les quelques «socialismes réels» (dont Cuba) qui s'efforcent de survivre en copiant certaines leçons du pays-continent chinois. Le ressort profond du changement en Chine est le même que celui qui s'exerce partout dans le dit socialisme réel : c'est une défaite dans la compétition avec le capitalisme occidental. Le système est battu en rase campagne dans une coursepoursuite que les pays de l'Est ont de leurs propres chefs entrepris de mener et de gagner. Et donc aussi de perdre : la défaite

Le «socialisme d'Etat» bureaucratique ne pouvait vaincre. L'échec est consommé. Mais les rythmes, la vitesse et l'ampleur de la défaite sont liés à des facteurs plus «locaux», plus nationaux. On a dit plus haut ce qu'il en était de la Chine. Sans la RC, le socialisme chinois pouvait poursuivre quelque temps sa route, et essayer sur une certaine durée le projet réformiste, un socialisme réel assoupli, qu'un Chen Yun proposait depuis les années 1950, qu'un Deng Xiaoping ou un Liu Shaogi commençaient à mettre en pratique après le «grand bond en avant».

La crise de légitimité engendrée ou mise à vif par la RC en a décidé autrement. Le «socialisme chinois» ne fait pas, ou plus, exception à la règle générale : il se dirige vers sa disparition. Faute de prétendant sérieux à la succession du régime, c'est le pouvoir en place, pratiquement toutes ses composantes réunies, qui tente d'organiser sa propre reconversion. Tout en étant hanté par la crainte d'une explosion sociale, et taraudé par le sentiment de son illégitimité : la bureaucratie du socialisme d'Etat fondée sur un étatisme anticapitaliste n'est certainement pas l'instrument le plus apte ni le meilleur candidat à la gestion d'un capitalisme. Même si dans une continuité chinoise, l'Etat et ses «serviteurs» sont destinés à exercer, longtemps encore peut-être, des prérogatives considérables, une véritable tutelle sur le capitalisme chinois en voie de constitution, créant ainsi une variété zoologique nouvelle. Modèle imparfait, mais modèle quand même, de gestion d'une transition d'un système à l'autre, la Chine sous la direction du PCC n'apporte rien d'original et de crédible pour assurer la survie du socialisme réel en tant que tel. C'est d'ailleurs, à quelques exceptions près, le cadet de ses soucis. Muter et survivre comme régime, se reconvertir comme élite dirigeante, c'est déjà un exploit remarquable. Et qui n'est pas encore accompli. De façon moins directement intéressée, c'est de la prospérité et de la grandeur de la Chine qu'il est question. C'est là que se situe le véritable test pour le pouvoir ; le défi qu'il essaie de relever. Et si les 15 dernières années parlent en sa faveur à cet égard, au point de faire oublier, pour l'instant, la meurtrière répression de 1989, les considérables problèmes sociaux et économiques, voire moraux ou écologiques, qui s'accumulent rendent toujours bien incertain le verdict final. Mais il n'y pas de doute à avoir sur les attentes. Ce que la Chine vise, toutes les élites confondues et une bonne part du peuple sans doute avec elles, c'est une revanche contre les humiliations du passé moderne, et le retour du pays à un statut de puissance, de prospérité matérielle, qui en imposent au monde, et qui soient digne de la majesté et des gloires passées de la civilisation chinoise.

Le socialisme est loin de tout cela, loin des pensées. Et il reste à voir si le succès escompté enfin atteint (quand ?), une Chine forte et sûre d'elle-même sera attentive et bienveillante à l'égard de son environnement extérieur. Mais ça c'est une autre histoire, pour un autre temps. *

Octobre 1994

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