Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VIETNAM

La nouvelle guerre

· Inprecor n° 387, janvier 1995 · p. 23-29 · 7 447 mots

Indochine Économie mondiale Japon et Corée

Les conséquences sociales de la réforme macro-économique appliquée au Vietnam depuis le milieu des années 80 ont été dévastatrices. Des cliniques et des hôpitaux ont été fermés, la famine a fait éruption, affectant plus d'un quart de la population du pays. Trois quart de million d'enfant ont été exclus du système scolaire. Il y a eu la résurgence des maladies infectieuses ce qui a triplé le nombre de morts de la malaria durant les quatre premières années de la mise en ouvre de la réforme. Quatre milles (sur un total de 12 000) entreprises publiques ont fait faillite, plus d'un million de travailleurs et quelques 200 000 employés publics incluant dix milles enseignants et personnel de la santé ont perdu leurs postes de travail.

L'accord conclu à Paris en 1993, dont l'objectif est de forcer le Vietnam à rembourser des frais de guerre à Washington, oblige Hanoi à reconnaître la dette multilatérale du défunt régime de Saigon du général Thieu comme condition préalable aux crédits français et à la levée de l'embargo américain.

Les réussites des luttes antérieures et les aspirations de la population entière sont remis en cause et effacés : sans bombes, sans napalm, sans les toxiques chimiques. Une nouvelle phase de destruction économique et social (plutôt que physique) se déroule.

les soi-disants outils de la politique macro-économique (sous les conseils des institutions de Bretton Woods) constituent le contrecoup de la guerre du Vietnam et un instrument, formellement non-violent, de recolonisation et d'appauvrissement affectant les moyens d'existence de millions de personnes. Michel CHOSSUDOVSKY

La dévastation laissée par la

L

guerre du Vietnam a créé dès le départ une atmosphère d'impuissance et d'inertie politique. La guerre civile qui éclata au Combodge ensuite alimentée par le soutien officieux de Washington aux forces de Pol Pot après

VIETNAM

1979, et l'invasion de la Chine sur la frontière nord ont encore retardé la reconstruction de l'économie civile.

Avec la réunification deux systèmes socio-économiques divergents furent réunis: les réformes dans le sud furent appliquées en suivant strictement la ligne dictée par le comité central en se souciant peu des forces sociales en présence: le petit commerce à Ho Chi Minh ville fut supprimé tandis qu'un processus actif de collectivisation était mis en oeuvre dans le delta du Mekong, rencontrant une forte opposition de la moyenne paysannerie. La répression politique n'affecta pas seulement les secteurs de la société qui avaient des liens avec le régime de Saïgon mais aussi beaucoup de ceux qui s'étaient opposés au général Thieu. Entre temps, l'environnement international avait changé: les transformations du système global du marché et l'effondrement du bloc soviétique qui était le principal partenaire commercial du Vietnam ont entraîné une situation de désorganisation de l'économie nationale ainsi qu'un vide politique dans le processus de formulation d'un projet national. De profondes divisions et des changements à l'intérieur du parti communiste se sont déroulés dès le début des années 80. Aujourd'hui, après plus de 50 ans de lutte contre l'occupation étrangère, l'histoire de la guerre du Vietnam est en train d'être prudemment réécrite: le néolibéralisme constitue (avec le soutien technique des institutions de Bretton Woods) la doctrine officielle du Parti communiste. Bureaucrates et intellectuels sont appelés à soutenir sans réserve le nouveau dogme au nom du socialisme.

Réécrire l'histoire

Avec l'adoption en 1986 de «Rénovation» («Doi moi») les références au rôle brutal de l'Amérique dans la guerre sont de plus en plus considérées commme mal venues. La direction du Parti communiste a récemment souligné le «rôle historique» des Etats-Unis dans la libération du Vietnam des forces d'occupation japonaises en 1945. Les symboles de la période américaine reviennent petit à petit dans les rues de Saïgon.

Au «Musée des crimes de guerre américains» maintenant rebaptisé «Maison d'exposition des crimes de guerre», on peut acheter au magasin de souvenirs une maquette d'avion de guerre léger utilisé par l'US Air force pour les bombardements, avec un logo Coca Cola imprimé sur son fuselage, ainsi qu'un vaste choix de manuels sur l'investissement étranger et la réforme macro-économique. Pas un seul texte sur l'histoire de la guerre n'est en vue. A l'extérieur du musée, la frénésie d'une économie de consommation à ses débuts contraste fortement avec la misère

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des enfants des rues, des mendiants, des vélos-taxis, dont beaucoup étaient des vétérans de la guerre à la libération de Saïgon en 1975. Quelle relation entre les crimes de guerre et la politique macro-économique ? Aucune à première vue du

L'image stylisée décrite dans beaucoup de médias occidentaux est que le mécanisme de marché «libre» a catapulté le Vietnam dans statut d'un futur «tigre asiatique». Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité: les réformes économiques lancées en 1986 sous la direction des institutions de Bretton Woods ont initié dans la période brutale de l'après guerre une nouvelle phase historique de dévastation sociale et économique. La réforme macroéconomique a conduit à l'appauvrissement du peuple vietnamien, frappant simultanément tous les secteurs de l'activité écono-

La première étape en 1984-1985 (avant le lancement formel de «Doi moi» par le 6ème congrès du parti) a consisté à écraser la monnaie vietnamienne. L'inflation et la dollarisation des prix domestiques furent mis en oeuvre par des dévaluations répétées qui rappelaient l'effondrement spectaculaire de la piastre en 1973 sous le régime de Saïgon, l'année suivant l'accord de Paris et le «retrait» formel des troupes de combat américaines. Aujourd'hui le Vietnam est une fois de plus inondé de billets verts, qui ont largement remplacé le Dong vietnamien. Alors que le FMI surveille de près les émissions monétaires de la Banque centrale du Vietnam, la Réserve fédérale américaine a de facto pris en charge la responsabilité d'émettre la monnaie (c'est-à-dire une opération de crédit massive) pour l'ancien ennemi de l'Amérique.

L'illusion de «progrès économique» et de prospérité décrite dans la presse occidentale est basée sur la croissance rapide de petites mais très visibles «poches» de consommation de style occidental, largement concentrés à Saïgon. Les dures réalités sociales et économiques sont différentes : les prix de la nourriture qui augmentent très vite, les famines au niveau local les licenciements de travailleurs citadins et de fonctionnaires, la destruction des programmes sociaux du Vietnam.

Le remboursement des

«mauvaises dettes»

Le Vietnam n'a jamais reçu de réparations de guerre, et pourtant Hanoi a été obligé (comme condition pour la «normalisation» des relations économiques et la levée de l'embargo américain en février 1974) de payer les dettes multilatérales contractées par le régime de Saïgon soutenu par les Américains. A la conférence qui s'est tenue à Paris en 1993 un total de 1,86 milliards de dollars en prêts et aides fut généreusement accordé en soutien aux réformes de marché au Vietnam ; mais immédiatement après la conférence une autre réunion s'est tenue ,cette fois-ci derrière des portes fermées, avec le Club de Paris des créanciers officiels. A l'ordre du jour : le rééchelonnement des "mauvaises dettes" contractées par le régime de Saigon avant 1975. Qui donne le feu vert à qui? Le FMI a donné son approbation aux réformes économiques du Vietnam avant la conférence de Paris. Cependant se sont les résultats des réunions du Club de Paris qui ont été décisives pour fournir «le feu vert à Washington». C'est seulement après la levée officielle de l'embargo que le déblocage des crédits multilatéraux et bilatéraux fut autorisé.

Le remboursement des arriérés de 140 millions de dollars (dûs par Saïgon) au FMI fut aussi exigé pour l'obtention des crédits. A cette effet le Japon et la France (les anciens maîtres coloniaux du Vietnam à l'époque de Vichy) ont formé un soi-disant comité des «Amis du Vietnam» pour prêter à Hanoi l'argent nécessaire au

En reconnaissant pleinement la légitimité de ces dettes, Hanoi avait en fait accepté de rembourser des prêts qui avaient été utilisés pour soutenir l'effort de guerre américain. Ironiquement, ces négociations se déroulèrent avec la participation d'un ancien ministre des finances du gouvernement du Sud du Vietnam. c'est-à-dire le gouvernement militaire du général Duong Van Minh qui avait été mis en place par la mission militaire américaine en 1963 après l'assassinat du président Diem et de son jeune frère. Le Docteur Nguyen Xian Oanh (un économiste éminent qui se trouvait être aussi un ancien membre du personnel du FMI) occupe maintenant la position de conseiller économique auprès du premier ministre Vo Van Kiet. (Oanh avait travaillé avec Kiet depuis le début des années 80 quand celui ci était secrétaire du Parti communiste à Ho Chi Minh ville).

La destruction de l'économie A travers le mécanisme apparemment inoffensif du marché libre ( et sans besoin de guerre et de destruction physique) les réformes ont contribué à une démobilisation massive de la capacité de production; plus de cinq mille sur les 12.300 entreprises d'Etat ont été fermées ou conduites à la faillite. Ce processus a été encore

¡HOA!

aggravé par l'effondrement du commerce avec les pays du bloc socialiste. Des lois sur la liquidation des entreprises d'Etat furent adoptées en 1990, menant à une «réduction» supplémentaire de la base industrielle à travers la restructuration des entreprises restantes... Plus d'un million de travailleurs et quelques cent trente six mille employés du secteur public(dont une majorité de travailleurs de la santé et de professeurs)avaient été licenciés à la fin de 1992. Le but du gouvernement selon la décision n°111 est de licencier encore cent mille ouvriers d'ici la fin de 1994 en réduisant de 20 % la taille du secteur public. De plus, avec le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge, environ cinq cent mille soldats furent démobilisés et deux cent cinquante mille travailleurs sont rentrés de l'Europe de l'Est et du Moyen Orient avec peu de perspectives d'emploi.

Selon les données de la BM, la croissance de l'emploi dans le secteur privé a été très insuffisante par rapport au nombre des nouveaux arrivants sur le marché du travail. Avec des prix qui montent en flèche, les gains réels de ceux qui ont encore un emploi ont chuté de façon catastrophique : incapables de survivre avec des salaires gouvernementaux de 15 dollars par mois, une série «d'activités de survie» y compris le trafic, se sont développés chez les employés de l'Etat, amenant à un taux d'absentéisme élevé et la paralysie de fait de tout l'appareil administratif. A l'exception des joint-ventures où le salaire minimum recommandé a été fixé à 30-35 dollars par mois, il n'y a pas de salaire minimum ni de directives concernant l'ajustement ou l'indexation des salaires. «La politique de marché libre du Parti est que le marché du travail doit aussi être

Alors que beaucoup des entreprises d'Etat étaient «non-rentables» et «noncompétitives» selon les critères occidentaux, leur liquidation a été orchestrée par une manipulation délibérée des forces du marché : la restructuration du système bancaire de l'Etat et des institutions financières (y compris l'élimination des coopératives de crédit au niveau communal) ont conduit au «gel» de tout crédit à moyen et

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long terme pour les producteurs domestiques. Seul le crédit à court terme peut être obtenu et à un taux d'intérêt de 35 % (1994). De plus selon les termes de l'accord avec le FMI, l'Etat n'a pas le droit de soutenir financièrement l'économie nationalisée ni le secteur privé.

La destruction de l'économie d'Etat a été aussi engendrée par un système de taxes hautement discriminatoire : alors que les entreprises d'Etat continuent à payer, sans subsides ni crédits d'Etat, la taxe de retenue sur le profit de 40 à 50 % héritée du système de planification, l'investisseur étranger (y compris toutes les joint-ventures) bénéficient de généreuses exemptions. De plus, la taxe de retenue sur le profit n'est plus prélevée de façon régulière dans le secteur privé.

L'ordre du jour secret des réformes est de déstabiliser la base industrielle du Vietnam : l'industrie lourde, le pétrole et le gaz, les mines, le ciment et la production d'acier doivent être organisés et pris en charge par le capital étranger avec les conglomérats japonais qui jouent un rôle décisif et dominant. Les entreprises d'Etat les plus rentables seront transmises à des joint-ventures. La direction ne se soucie pas de renforcer et de préserver sa base industrielle, ou de développer une économie capitaliste contrôlée par des «nationaux».

Le point de vue dominant dans la «communauté des donateurs» est qu'une réduction de l'économie d'Etat est nécessaire pour «faire de la place» au développement spontané d'un secteur privé vietnamien. L'investissement d'Etat est censé dans ce contexte «encombrer» la formation du capital privé. Pourtant il est évident que les réformes, non seulement démobilisent l'économie d'Etat, mais empêchent aussi une transition vers le capitalisme de marché.

De plus, il n'y a pas pour le moment de classe entrepreneuse développée extérieure à l'économie d'Etat. La relative faiblesse des groupes d'affaires au Vietnam combinée avec le gel du crédit et la quasi-absence de soutien de l'Etat tendent à étouffer le développement d'un secteur privé domestique de l'économie. Tandis que des incitatifs symboliques sont offerts aux Viet Kieu(«Vietnamiens d'outremer»), une grande partie de la «diaspora vietnamienne», y compris les réfugiés de la guerre du Vietnam et les «Boat People», possède peu en termes de ressources financières ou d'épargne. A quelques exceptions près, leurs activités sont largement concentrées dans le commerce et les services.

Un exemple frappant des réformes concerne le sort de l'industrie sidérurgique vietnamienne. Environ huit millions de tonnes de bombes et une énorme quantité de matériel militaire abandonné ont fourni à l'industrie lourde du Vietnam un approvisionnement important en matière première. Cependant, la seule contribution tangible de l'Amérique à la reconstruction est en train d'être remise en cause: avec la politique de la «porte ouverte», de grandes quantités de ferraille sont librement «réexportées» (à des prix très inférieurs au cours mondial). Pendant ce temps les cinq principales aciéries du Vietnam tournent au ralenti, par manque de matière première (sans parler de l'interdiction faite aux entreprises d'Etat d'importer de la ferraille), un conglomérat japonais comprenant Kyoei, Mitsui et Itochu a établi une aciérie moderne en joint-venture, qui réimportera la ferraille au Vietnam (aux prix du marché mondial).

L'exclusion des producteurs domestiques

Par le biais de la manipulation délibérée des forces du marhé, les producteurs domestiques sont littéralement exclus de leur propre marché, même dans des domaines où on considère qu'ils ont un certain avantage. Avec la levée des barrières douanières, une grande partie de l'industrie légère est déplacée par un influx massif de marchandises importées. Depuis 1986, les maigres ressources du commerce extérieur du pays sont allouées presque exclusivement à l'importation de marchandises de consommation, créant un vide de capital disponible pour l'équipement de l'industrie domestique. Les réformes permettent aux entreprises d'Etat ayant un rapport avec l'exportation d'utiliser librement leurs gains en devises pour importer des marchandises de consommation.

Un réseau est ainsi établi entre les directeurs des entreprises d'Etat faisant de l'import-export, les bureaucrates locaux et les marchands privés. Les recettes en devises sont gaspillées et de grandes quantités d'argent sont détournées. Avec la réforme du marché, beaucoup d'entreprises d'Etat échappent au contrôle de l'Etat et sont impliquées dans diverses activités illicites. Avec la levée du soutien du budget de l'Etat et le gel du crédit, les activités productives sont abandonnées.

Dans les nouveaux secteurs de l'industrie légère et de la fabrication encouragés par la politique de «porte ouverte», le marché interne est hors de portée pour les les compagnies vietnamiennes. Des producteurs de vêtements employant de la main d'oeuvre à bon marché, impliqués dans des joint-ventures ou des accords de sous traitance avec du capital étranger exportent la totalité de leur production. Par contre le marché vietnamien est alimenté par des vêtements d'occasion importés et des rejets d'usine venant de Hong Kong, ce qui entraîne le chômage des tailleurs et des petits producteurs locaux. (Le prix des vêtemements d'occasion achetés dans les pays développés est de 80 dollars la tonne.)

L'asphyxie du commerce

Les réformes ont encouragé la «balkanisation économique» des régions, qui sont intégrées séparément dans le commerce mondial.

la dérégulation de l'industrie du transport a entraîné des hausses de prix importantes. Cependant la tendance est à une faillite des compagnies de transport d'Etat, remplacées par des joint-ventures.

Les canaux du commerce intérieur sont aussi minés par des hausses périodiques des prix du carburant et par les taxes (imposées par la Banque mondiale) qui ont l'effet d'un «droit de péage interne» sur les mouvements de marchandises du marché domestique. Les prix excessivement élevés de l'essence et du diesel, aisi que les nombreux péages se répercutent sur le prix des marchandises locales, à l'avantage des marchandises importées.

De plus, avec le gel des transferts de budget du gouvernement central vers les autorités provinciales et locales recommandé par la Banque mondiale, ces autorités sont de plus en plus «libres» d'établir leurs propres investissements et relations commerciales avec les compagnies étrangères, au détriment du commerce intérieur. Les provinces négocient de nombreux accords commerciaux, y compris des concessions de terrains aux investisseurs étrangers, ce qui leur permet, dans un contexte de déréglementation, de piller les ressources forestières. Ces accords constituent souvent le seul moyen qu'ont les gouvernements locaux et provinciaux de couvrir leurs dépenses, y compris les salaires des fonctionnaires, à cause de la crise du budget de l'Etat.

Dans un contexte où les salaires des employés du service public sont très bas, la coopération et les liens avec les joint-ventures constituent un moyen d'obtenir des «suppléments» de salaire sous forme d'indemnités diverses. Ces dernières, payées en devises, permettent aux investisseurs étrangers de s'assurer de la collaboration de cadres professionnels ainsi que de fonctionnaires et bureaucrates locaux. L'Etat est en faillite et incapable(selon les clauses de ses accords avec ses créanciers)

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de rémunérer ses fonctionnaires. Les entreprises étrangères et les «organisations d'aide», non seulement s'approprient les ressources humaines des unités de recherche et des services gouvernementaux, mais elles deviennent la principale source de revenus des hauts et moyens fonctionnaires impliqués dans la gestion de l'investissement étranger et le commerce extérieur.

Les réformes placent les finances de l'Etat dans un carcan. La Banque centrale ne peut augmenter la masse monétaire ou émettre de la monnaie qu'avec l'accord du FMI. Il n'est pas permis non plus de financer ou d'accorder des crédits aux entreprises d'Etat, qui se retrouvent acculées à la faillite. Cette faillite entraîne à son tour une chute des revenus de l'impôt, qui se répercute sur les finances de l'Etat.

La situation est la même en ce qui concerne les banques d'Etat. Elles sont touchées par la diminution des dépôts de Dong de la part(qui préfère épargner des dollars), sans parler de la perte des subsides de l'Etat, des contraintes strictes de

L'effondrement du capital d'Etat

Les réformes ont induit un effondrement significatif de l'investissement public. Depuis 1985, la part de dépenses du gouvernement dans le PIB a chuté de 63 %, de 8,2 % à 3,1 % du PIB tandis que dans l'agriculture la chute était encore plus importante (90 %), de 1 % à O,1 %. Dans l'industrie et la construction, les dépenses sont passées de 2,7 % à 0,1 % du PIB.

De nouvelles règles concernant les dépenses d'investissement ont été établies sur la base des accords de prêts négociées avec les institutions de Bretton Woods. Des plafonds précis ont été mis à toutes les dépenses, avec licenciement des employés du secteur public, gel des subventions à l'éducation et à la santé, etc. L'objectif est de réduire le déficit du budget. En d'autres mots, l'Etat n'a plus le droit de mobiliser ses propres ressources pour la construction de l'infrastructure publique, routes, hôpitaux, etc. Donc, non seulement les créanciers deviennent les «courtiers» de tous les projets d'investissements publics importants, mais ils décident aussi dans le contexte du «Programme d'Investissement Public» (PIP), mis en place sous les auspices de la Banque Mondiale, quel type d'infrastructure publique convient le mieux au Vietnam, et ce qui doit ou non être financé par la «communauté des donateurs». Cela va sans dire, le processus de financement crée des dettes qui renforcent la main-mise des créanciers sur la politique de réforme économique.

Cette supervision ne s'applique pas seulement à l'investissement public, elle affecte la nature des dépenses publiques et fixe les priorités d'investissement. Elle exige aussi le désengagement et la privatisation de la plupart des entreprises d'Etat liées à l'infrastructure et aux secteurs statégiques de l'économie.

Réintégration dans l'empire japonais

La tendance est à une réintégration du Vietnam dans la sphère d'influence japonaise, une situation qui rappelle la deuxième guerre mondiale, quand le Vietnam faisait partie de la «Sphère de co-prospérité de l'Est-asiatique» du Japon. Cette position dominante du capital japonais s'explique par le contrôle de plus de 80 % des prêts destinés aux projets d'investissement et d'infrastructure. Ces prêts passant par l'OECF du Japon ainsi que par la Banque de développement asiatique (ADB) appuient l'expansion grandes compagnies commerciales japonaises et des transnationales.

Avec la levée de l'embargo en février 1994, le capital américain se rue pour restaurer sa position dans une zone de hauts profits en termes d'investissement et de commerce dominée par le Japon et dans une moindre mesure par l'Union Européenne. Les Japonais ont non seulement une longueur d'avance dans le domaine des investissements-clés, mais ils contrôlent aussi la plus grande part du crédit à long terme du Vietnam. Des confrontations entre Washington et Tokyo sont prévisibles si les compagnies américaines transnationales tentent de retrouver la position qu'elles occupaient au Sud-Vietnam avant 1975. Les Coréens et les Chinois de Hong-Kong sont aussi entrés dans le jeu. Mais il existe une démarcation claire: ils se concentrent sur la fabrication et l'exportation, alors que les grands projets d'exploitation des ressources naturelles comme le gaz ou le pétrole sont entre les mains de conglomérats japonais ou européens.

Il faut noter que le Japon contrôle aussi une grande partie des prêts utilisés pour financer les importations de consommation. Cette frénésie de consommation de produits d'origine japonaise est largement appuyée sur de l'argent emprunté injecté sous forme de centaines de millions de dollars de soi-disant «prêts rapides» offerts par le Japon et les banques multilatérales, y compris la Banque de développement asiatique, la Banque Mondiale et le FMI. Ces prêts, qui dans le jargon officiel sont censés être une aide à la balance des paiements, sont explicitement destinés

TAOH! à des importations de biens de consommation, ce qui accélère le déluge de marchandises tout en contribuant à gonfler la dette extérieure.

A l'exception d'un petit nombre de grosses entreprises d'Etat (et celles impliquées dans l'importation), les réformes contribuent à démobiliser des secteurs entiers de l'économie nationale: le seul moyen de «survie» pour une entreprise nationale est de rentrer dans les affaires d'importation ou d'établir une joint-venture dans laquelle le partenaire étranger a accés au crédit (en devises) et au contrôle sur la technologie, les prix et la répartition des profits. De plus, tout le système commercial international est envahi par la corruption (depuis les plus bas échelons jusqu'aux hauts fonctionnaires) et les pots de vin des entrepreneurs étrangers.

La crise économique n'a pas signifié, cependant, une chute parallèle du taux de croissance officiel (PIB). Ce dernier a aug menté en grande part à cause de la réorientation rapide de l'économie en direction du commerce étranger(développement du pétrole et du gaz, des ressources naturelles, fabrication par une main d'oeuvre à bon marché). Malgré la vague de faillites et la compression du marché intérieur, il y a eu une croissance significative dans les nouvelles joint-ventures orientées vers l'exportation. A son tour, l'afflux "artificiel" de marchandises importées a conduit à une augmentation du secteur commercial et sa participation au PIB.

La croissance économique est alimentée par la dette. le poids du service de la dette a plus que décuplé depuis 1986, il a encore été aggravé par l'accord du gouvernement avec le club de Paris en 1993 recnnaissant les dettes du défunt régime de Saigon.

La famine

L'adoption d'un «système de contrat agricole» plus flexible dans les premières réformes de 1981 pour soutenir la production domestique avait été bien accueillie par la population rurale. Mais la seconde vague de réformes adoptées depuis 1986 dans le secteur de l'agriculture a contribué

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à l'appauvrissement de larges secteurs de cette population. Sous la houlette de la Banque Mondiale et de la FAO, les autorités ont abrogé la politique d'auto-suffisance alimentaire au niveau local" qui était destinée à éviter le développement de pénuries régionales. Dans les régions de montagne du centre du Vietnam, les agriculteurs ont été encouragés à se spécialiser «selon leurs capacités régionales», c'est à dire à abandonner l'agriculture vivrière et à se reconvertir dans les productions «à haut rendement» pour l'exportation. Les récoltes excédentaires de café, de noix de cajou et de coton combinées à la chute des cours mondiaux et au prix élevé des produits nécessaires à l'agriculture, importés, ont provoqué des famines localisées. Ironiquement, le passage aux productions agricoles pour l'exportation a aussi eu pour conséquence un net déclin des gains du commerce extérieur parce que de grosses quantités de denrées agricoles ont été vendues par des entreprises commerciales d'Etat avec des pertes substantielles

«Nous mobilisons les paysans pour qu'ils produisent du coton et du cassave, mais ils ne peuvent pas faire de bénéfices à l'exportation parce que le cours international a baissé (...) Ce qui oblige les compagnies d'Etat à exporter à perte. Ils arrivent cependant à compenser ces pertes en utilisant les procédés d'échange extérieur pour importer des biens de consommation. Ils font aussi de gros profits en augmentant les prix des engrais importés (...)»

En d'autres mots, les compagnies d'exportation d'Etat, bien qu'elles présentent des comptes positifs, génèrent en fait des dettes. Dans beaucoup de zones ayant un déficit alimentaire, les récoltes industrielles des paysans, qui ont abandonné les récoltes vivrières, restent invendues en raison de l'excédent qui caractérise le marché mondial. Le résultat, c'est la famine, car les paysans ne peuvent ni vendre leurs récoltes industrielles ni produire de la nourriture pour leur propre consommation...On retrouve une situation similaire dans les entreprises d'Etat qui s'occupent du commerce du riz. Celles-ci préfèrent exporter à perte plutôt que de vendre sur le marché intérieur. Avec la dérèglementation complète du marché du grain et les ventes entre les mains de marchands privés, les prix domestiques sont montés en flèche, surtout dans les zones de déficit alimentaire. alors que le riz est exporté sous le cours mondial, des pénuries importantes se sont développées dans des régions où la production vivrière a été abandonnée au profit de la spécialisation. En 1994 par exemple, les autorités ont admis l'existence d'une famine dans la province de Lai Cai à la frontière chinoise, touchant plus de 50 000 personnes. Pendant que la pénurie s'installait, sans qu'aucun secours ne soit fourni, deux millions de tonnes de riz restaient invendues dans le Delta du Mékong par suite de l'effondrement des compagnies d'Etat commercialisant le riz.

La famine n'est pas limitée aux zones de pénurie, elle frappe toutes les régions, y compris les zones urbaines. Dans les villes, la dévaluation du dong ainsi que la fin des subventions et du contrôle des prix ont conduit à une hausse très importante du riz et des autres denrées de base. La désindexation des prix et le chômage urbain massif ont eu un impact important sur la consommation de nourriture et sur le statut nutritionnel des enfants dans les

L'agro-alimentaire international

La politique générale céréalière du gouvernement correspond largement aux intérêts de l'agro-business international: abandon du riz pour diverses cultures (citrons, maïs hybride, noix de cajou) encouragé même dans des régions hautement favorables à la culture du riz, comme le Delta du Mékong. Dans la province de Dong Nai au sud, par exemple, on encourage les paysans à abandonner le riz, des semences de maïs hybride sont achetées à une filiale de Cargill(un conglomérat céréalier international) avec des prêts à court terme financés par la Banque d'Etat de l'agriculture. Le maïs produit est ensuite «racheté» par Prononco, une joint-venture agro-alimentaire française qui exporte et vend de la nourriture pour animaux sur le marché intérieur pour produire de la viande pour Hong Kong et Taiwan... Le crédit à court terme n'est disponible que pour certaines productions commerciales avec des périodes de prêt (moins de 180 jours) inférieures à la durée de production et de commercialisation de la denrée.

Une augmentation impressionnante de la production de riz a eu lieu en 1987-1989 et en 1992, ce qui a permis au Vietnam de passer d'une situation d'importateur à celle d'exportateur de riz. Cette tendance s'est dessinée sans augmentation des surfaces consacrées à la production de riz. Elle était le résultat de l'utilisation de nouvelles variétés et de l'augmentation de l'utilisation d'engrais et de pesticides entraînant des coûts beaucoup plus élevés pour le petit paysan. Le gouvernement a cessé de fournir les produits, les entreprises d'Etat produisant des pesticides ont fermé. Une quantité de plus en plus importante de produits pour l'agriculture sont importés: «Notre productivité a augmenté mais notre revenu n'a pas augmenté. Nous devons payer pour les nouvelles espèces de graines et les pesticides, l'engrais et les transports ont augmenté. Si les coûts continuent à augmenter, nous ne pourrons plus continuer. L'emploi à l'extérieur de la ferme est essentiel, y compris l'artisanat et le travail en ville. L'agriculture ne rap-

Largement centrée dans le delta du Mékong, cette production de riz et l'augmentation correspondante des exportations a conduit aussi à une concentration des terres. dans le delta de la Rivière Rouge, les petits paysans payent des royalties à l'Institut international de la recherche sur le riz (IRRI), soutenu par la Banque mondiale et la Fondation Rockefeller, pour une nouvelle variété de riz produite dans les laboratoires locaux. Les instituts de recherche agricole dont les fonds ont été coupés par l'Etat, sont entrés dans les affaires lucratives de développement et de

L'expansion de la production de riz a cependant atteint une limite : le retrait du soutien de l'Etat en matière d'infrastructure d'irrigation, de conservation de l'eau, et de maintenance depuis 1987 affecteront les futures productions. L'irrigation à grande échelle et le draînage ont été négligés: la Banque mondiale recommande de couvrir les coûts et de commercialiser les ressources en eau tout en reconnaissant que les agriculteurs hors du delta du Mékong sont trop pauvres pour supporter l'augmentation des frais d'irrigation. «Le risque d'inondations à répétition et de sécheresse a aussi augmenté en raison de l'effondrement des entreprises d'Etat responsables des opérations de maintenance. Une situation similaire existe dans les services de soutien et d'extension de l'agri-

L'apport en semences, engrais, crédit, services vétérinaires, machines etc, était une fonction principalement gouvernementale jusqu'à la fin des années 80. Ce système, bien que toujours en vigueur sur le papier n'existe plus en raison du retour à l'exploitation familiale, du manque de crédits et de la chute des salaires réels des fonctionnaires dûe à l'inflation. Ces services concernant une production commercialisable ont été semi-privatisés avec quelque succès, et les autres ne fonctionnent quasiment plus. Un grand nombre d'employés survivent grâce au trafic et huit mille diplômés des écoles agro-techniques sont au chômage. La concentration des terres

La tendance est à une crise majeure de la production, une polarisation sociale accrue dans les campagnes et une plus

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grande concentration de la propriété terrienne. Des secteurs importants de la population dans les régions de la rivière Rouge et du Mékong sont forcés de partir, des famines se sont produites dans des régions à production excédentaire de riz. La nouvelle loi votée par l'Assemblée nationale en octobre 1993 a été élaborée avec l'aide des services juridiques de la Banque mondiale. Des séminaires de la Banque mondiale furent organisés autour des implications de la nouvelle loi agraire:

«Les experts étrangers pensent que la Loi agraire convient à nos conditions particulières: si les paysans manquent de capital ou de ressources, ils peuvent "transférer la terre" ou ils peuvent aller en ville. Le manque de terre n'est pas la cause de la pauvreté, les pauvres manquent d'instruction, d'expérience et ils ont

Selon la loi, les terres agricoles peuvent être librement transférées (c'est-à-dire vendues) ou hypothéquées (officiellement seulement par le système bancaire d'Etat, mais en réalité par des prêteurs privés également). La terre peut être «transférée» ou vendue si les prêts ne sont pas remboursés.

La conséquence, en particulier au sud, c'est la réémergence de l'usure et du métayage ramenant les paysans à l'époque des luttes pour la terre et le crédit menées à la fin de la période coloniale française. Dans le sud, la concentration des terres est déjà avancée, marquée par le développement de moyennes et grandes exploitations (y compris des joint-ventures à capital étranger). Les fermes d'Etat sont systématiquement transformées en joint-ven-

Les paysans sans terre, qui constituent une part de plus en plus importante de la population rurale, sont obligés d'aller chercher un emploi dans les villes ou des travaux saisonniers chez les riches exploitants. Les salaires dans la région du Delta de la Rivière Rouge sont de l'ordre de 50 cents par jour. Alors que la spoliation des petits paysans n'en est qu'à ses débuts au nord du Vietnam, la nouvelle loi agraire ouvre la voie à l'appropriation de vastes zones agricoles par des marchands urbains et des prêteurs.

Il est nécessaire de mentionner que les politiques agricoles du défunt régime de Saïgon du général Thieu refont surface. Dans le sud, les titres de propriété de la terre accordés par les programmes d'«aide» américains en 1973 comme moyen de pacification des zones rurales sont pleinement reconnus par les autorités. Par contre, des milliers de paysans qui avaient quitté leurs villages pour combattre aux côtés des forces de libération sont aujourd'hui sans droit légal à une terre. On peut rappeler que ce programme américain de redistribution des terres fut mis en oeuvre à la suite de l'accord de Paris de 1973, dans les dernières années du régime de Thieu. Cette période de soi-disant «vietnamisation» de la guerre coincidait avec le retrait formel des troupes de combat américaines et le soutien financier massif au régime de Saïgon. Selon le ministère de l'Agriculture, le programme américain est un «modèle utile» : «Notre politique actuelle est d'émuler le programme américain de distribution des terres de cette période, bien que nos ressources financières soient insuffisantes.»

Malnutrition infantile

La dérèglementation du marché des céréales a non seulement provoqué des famines, mais elle a aussi eu une incidence importante sur la malnutrition infantile. Malgré la «disponibilité» accrue des denrées de base comme le suggère les données de la FAO, une étude sur la nutrition conduite en 1987-1989 indique une détérioration subite de l'alimentation des enfants et des adultes. L'absorption moyenne de calories par personne et par jour était de 1861 calories avec 25 % de la population en-dessous de ce chiffre, ce qui est une situation de malnutrition extrême. Dans 9 % des foyers, l'absorption était de moins de 1 500 calories pour les adultes. La moyenne pour les enfants de moins de six ans était de 827 calories.

La situation en ce qui concerne la malnutrition infantile est reconnue par la Banque mondiale:

«Le Vietnam a une proportion d'enfants trop maigres ou déformés plus élevée que n'importe quel autre pays du sud et du sud-est asiatique, à l'exception du Bengladesh...il est possible que l'aggravation de la crise macro-économique de la période 84-86 ait contribué à la détérioration du statut nutritionnel»

Il faut aussi noter que la carence en vitamine A, cause de cécité, qui résulte d'une alimentation composée presqu'exclusivement de céréales, est largement répandue chez les enfants de toutes les régions à l'exception du sud-est et de Hanoï.

La destruction de l'éducation

Les effets les plus dramatiques des réformes se sont fait ressentir dans les domaines de l'éducation et de la santé. L'éducation et l'alphabétisation pour tous était un objectif-clé de la lutte contre l'occupation coloniale française. De la défaite française à Dien-Bien-Phu en 1954 jusqu'en 1972, les inscriptions dans les écoles primaires et secondaires au Nord-Vietnam avaient été multipliées par sept Après la réunification en 1975, une campagne d'alphabétisation s'est déroulée dans le Sud. Selon les chiffres de l'UNESCO; les taux d'alphabétisation et de scolarisation étaient parmi les plus élevés du Sud-est asiatique.

Les réformes ont consciemment et délibérément cherché à détruire le système éducatif en faisant des coupes sombres dans le budget de l'éducation, en diminuant le salaire des enseignants et en «commercialisant» l'éducation secondaire et supérieure, en introduisant des frais de scolarité. La tendance est à la transformation de l'éducation en marchandise. Dans le jargon officiel des agences des Nations-Unies, cela demande que «les consommateurs des services payent des sommes plus élevées, que les institutions s'auto-financent, et, en utilisant des incitatifs, privatiser l'éducation et la formation partout où c'est possible» remettant en cause tous les acquis y compris la lutte contre l'analphabétisme, les réformes ont entraîné une chute sans précédent de la scolarisation, avec un taux élevé de sortie du système scolaire dans les dernières années du primaire. L'obligation de payer des frais de scolarité est maintenant inscrite dans la Constitution qui a été soigneusement réécrite en 1992. Selon les données officielles, la proportion d'élèves du primaire entrant dans le premier cycle de 4 ans de l'éducation secondaire a chuté de 92% en 86-87 (avant l'introduction des frais de scolarité) à 72 % en 1989-1990, une perte de plus de cinq cent mille élèves. De la même facon, 231 000 élèves sur un total de 922 000 ont quitté le deuxième cycle secondaire. En d'autres mots, un total de près de trois quarts de million d'élèves ont été poussés hors du système scolaire secondaire en trois ans(malgré une augmentation de plus de 7 % de la population d'âge scolaire). Bien que les chiffres récents ne soient pas disponibles, rien n'indique que cette tendance ait été inversée. Les données disponibles des années 80 suggèrent un taux de sortie du système scolaire de 0,8 % par an dans le primaire, avec des inscriptions en augmentation,

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mais de façon inférieure à la croissance de la population d'âge scolaire.

La diminution des crédits provoquera une érosion rapide de l'éducation primaire dans les années à venir. L'Etat alloue (1994) une moyenne de 3 à 4 dollars par enfant et par an au niveau primaire. Dans la région du Delta de la Rivière Rouge, le coût pour les parents des livres et du matériel scolaire(précédemment financés par le gouvernement) est de l'ordre de 100 kilos de riz par enfant et par an, une fraction significative de la consommation totale d'un ménage.

Le gouvernement a toutes fois exprimé son «inquiétude», ainsi que les «donateurs», sur le fait que la diminution rapide du taux de scolarisation «augmentait les coûts de financement» et qu'il y avait maintenant «un excédent de professeurs». Avec un système scolaire «réduit», on devra considérer davantage «la qualité plutôt que la quantité», ce qui nécessite, selon les «donateurs», le licenciement des professeurs en trop. Tous les échelons du système éducatif sont touchés : les crèches d'Etat ne sont plus financées. Elles devront donc être gérées comme des entreprises commerciales.

La «rentabilisation» a été imposée dans les universités et tous les instituts d'éducation supérieur. Les instituts de recherche appliquée doivent se financer en commercialisant les produits de leurs recherches. L'Etat ne couvre que 25 % des salaires et des dépenses des principaux instituts de recherche. On leur accorde cependant un taux de crédit préférentiel (1,8 % par mois aulieu de 2,3 %).

Dans l'éducation technique et professionnelle, un gel du recrutement a été établi en accord avec les directives des principales agences de «donateurs». Il en résulte un déficit important en termes de capital humain et de professionnels qualifiés.

Dans ce contexte, le contrôle financier et la supervision de la plupart des instituts de recherche et de formation sont dans les mains d'agences de «donateurs» étrangers qui financent sélectivement les contrats de recherche tout en dictant aussi l'orientation des recherches et le développement des études universitaires.

Effondrement du système de santé Dans le secteur de la santé, l'effet le plus immédiat des réformes a été la ruine des hôpitaux de districts et des centres de santé au niveau communal. Jusqu'en 1989, des unités de santé apportaient des consultations médicales et les médicaments essentiels, gratuitement, à la population. La désintégration des centres de soin est globalement plus avancée dans le sud. où l'infrastructure de la santé n'avait été développée qu'après la réunification en 1975. Avec les réformes, un système de soins payants a été introduit. Les principes de «couverture des coûts» et le marché libre de la vente des médicaments ont été appliqués. La consommation de médicaments de base (à travers le système de distribution public) a décrû de 89 %, poussant l'industrie pharmaceutique du Vietnam à la faillite. En 1989, la production domestique de produits pharmaceutiques avait diminué de 98,5 % par rapport à 1980, et un grand nombre de sociétés avaient fermé. Avec la dérèglementation complète de l'industrie pharmaceutique, y compris la libération des prix des médicaments, les médicaments importés,(maintenant vendus exclusivement sur le marché «libre» à des prix très élevés) ont largement remplacé les produits locaux. Un marché commercial considérablement réduit mais hautement profitable s'est mis en place pour les multinationales pharmaceutiques. La consommation annuelle moyenne de produits pharmaceutiques achetés sur le marché «libre» est de l'ordre de 1 dollar par an, ce que même la Banque Mondiale considère comme trop peu. L'impact sur la santé de la population a été dramatique.

Le gouvernement, sous la conduite de «la communauté des donneurs», a aussi cessé d'alimenter le budget de la maintenance et de l'équipement médical, ce qui revient à une paralysie presque complète de tout le système de santé publique. Les salaires réels et les conditions de travail du personnel médical se sont beaucoup détériorés : le salaire mensuel d'un médecin dans un hôpital de district n'est que de 15 dollars. Avec la culbute des salaires du secteur public et l'émergence d'un petit secteur privé, des dizaines de milliers de médecins et de travailleurs de la santé ont, de fait, abandonné le secteur public. Une étude réalisée en 1991 comfirme que la plupart des centres de santé communaux sont devenus inopérants/ avec un personnel de cinq travailleurs en moyenne, le nombre de patients est tombé à moins de 6 par jour. Depuis les réformes, il y eu aussi un une réduction considérable des admissions dans les écoles de médecine du pays, qui souffrent d'une diminution massive de leur budget de fonctionnement.

La résurgence des maladies infectieuses

Bien que les données disponibles soient pour le moment incomplètes, la résurgence d'un certain nombre de maladies infectieuses, comme le paludisme, la tuberculose, et la diarrhée est reconnue par le Ministère de la santé et les donateurs. Une enquête a démontré que le nombre de morts dûes au paludisme avait triplé durant les quatre premières années des réformes, parallèlement à la désintégration du système de santé et à la flambée du prix des médicaments anti-paludéens. Ce qui est frappant c'est que le nombre de morts dûes au paludisme a augmenté plus vite que le nombre de cas déclarés, ce qui suggère que la ruine du système de santé curatif a joué un rôle décisif dans l'augmentation de la mortalité. Ces tendances sont largement confirmées par les données au

«L'état de santé était auparavant bien meilleur: il y avait un contrôle annuel pour la tuberculose,, maintenat il n'y a plus de médicaments pour traiter le paludisme, les paysans n'ont pas l'argent pou aller à l'hôpital de district, ils ne peuvent pas payer les frais (...)»

La Banque Mondiale admet candidement la désintégration du système de santé (les causes «macro-économique» sous-jacentes, cependant, ne sont pas mention-

«Malgré ses performances passées impressionnantes, le système de santé vietnamien est actuellement en dépérissement... il y a une pénurie sévère de médicaments, fournitures médicales et éqipements et les cliniques du gouvernement sont largement sous-utilisées. Le manque de crédits dans le secteur de la santé est si aigü qu'on se demande comment ces établissements vont pouvoir continuer à fonctionner dans l'avenir.»

Alors que la Banque Mondiale reconnaît que les programmes de contrôle des maladies contagieuses «ont été dans le passé parmi les interventions les plus réussies dans le domaine de la santé au Vietnam,» les solutions proposées consistent à «commercialiser» la santé publique et licencier massivement le personnel de santé. Les salaires des travailleurs de la santé devront être augmentés dans le cadre du même budget : «une augmentation des salaires entraînera presque obligatoirement une réduction massive des effectifs (...)»

Les réformes démantèlent brutalement les secteurs sociaux, annihilant les efforts et les luttes menées pendant 40 ans par le peuple vietnamien, renversant d' «un trait de plume» tous les progrès accomplis. Il y a un schéma cohérent: la détérioration de la santé et de la nutrition (dans les années suivant les réformes) est similaire (ainsi que la chronologie) à ce qui est observable dans la scolarisation. Après une guerre brutale et criminelle. la communauté mondiale doit prendre conscience de l'impact mortel de la politique macro-économique, appliquée à un ancien ennemi.*

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