En avril et mai prochains, se déroulera l'élection présidentielle française, à moins que le cancer de la prostate dont souffre François Mitterrand n'anticipe l'échéance. Un scrutin capital dans un pays dont les institutions, héritées du général de Gaulle, consacrent la prééminence du chef de l'Etat. Cette fois, au terme de quatorze ans de règne d'un président socialiste, l'issue de la consultation est rendue totalement incertaine par la tornade politique qui balaie l'Hexagone. Christian PICQUET
B ien malin qui oserait un
pronostic sur l'élection présidentielle et ses lendemains. Situation inédite depuis que les citoyens sont appelés à désigner, une fois tous les sept ans, leur monarque, les principaux candidats ne se sont toujours pas déclarés, à l'exception de Jacques Chirac, le président du Rassemblement pour la République (RPR). Chaque semaine, ou presque, un événément fait rebondir la crise qui affecte le pays. Les scandales éclaboussent, à tour de rôle, les «partis de gouvernement», de droite comme de gauche, au point de pouvoir ruiner l'ambition de ceux que les sondages peuvent, un jour, donner victorieux. Cette incertitude s'explique fondamentalement par les ébranlements qui, se succédant, bouleversent la donne politique française.
Ebranlements en chaîne
Ebranlement social en premier lieu. En cette fin d'année, le thème de l'exclusion se trouve au cœur de la campagne électorale. Les prétendants putatifs de la droite font assaut de déclarations démagogiques, allant jusqu'à villipender les «groupes financiers» ou les «quartiers bourgeois» et à en appeler à la solidarité
FRANCE I avec «les citoyens marginaux et laissés de côté» (1). Les dirigeants socialistes ne disent pas autre chose, qui s'efforcent d'en revenir à un discours de gauche, quoiqu'ils fussent les artisans de la conversion de leur parti au déferlement de l'argent-roi et de la mise en pratique des règles édictées par le traité de Maastricht. Un signe incontestable que le pays arrive au seuil de l'explosivité et qu'aucun des porte-flambeaux du libéralisme déployé par tous les gouvernements depuis vingt ans ne saurait plus l'ignorer. Outre les trois millions de chômeurs recensés, ne dénombre-t-on pas près de dix millions de personnes vivant en état de précarité ou se retrouvant au seuil de la pauvreté (2) ? On comprend, dès lors, le constat inquiet d'un éditorialiste du principal quotidien de la droite : «Désormais, la richesse fascine moins. Elle ne suffit plus, en tout cas, à asseoir un pouvoir. Et les élus ont, semble-t-il, compris cette évolution vertueuse de l'opinion. » (3).
Ebranlement politique aussi. La nécessité, pour l'élite dirigeante, de retrouver l'oreille des victimes du chômage et de l'austérité, se heurte aux contingences héritées de la construction, puis des secousses, de l'Europe capitaliste. La classe dominante semble désormais acquise à l'idée que l'édifice maastrichtien, tant vanté voici seulement deux ans, s'avère en charpie. Comme le directeur du Figaro l'écrivait récemment : «Même si le traité de Maastricht a été adopté par les Douze, il n'aura ni approfondi, ni élargi l'Europe. Il est caduc et hors sujet. A l'heure de la montée du chômage, de la nouvelle guerre des Balkans et de la démocratisation des anciennes "démocraties populaires", l'Europe attendait autre chose que ce salmigondis de deux cents pages jargonneuses.» (4) Dès lors, tend à revenir en force la conception d'une Union européenne à plusieurs vitesses, gravitant autour d'un noyau dur formé de l'axe franco-allemand élargi aux pays du Bénélux. Nul n'ignore que le Premier ministre, Edouard Balladur, se montre acquis à cette logique, dans la mesure où elle tend à s'imposer actuellement outreRhin. Cependant, pareille option suppose un arrimage étroit à l'Allemagne, dont l'économie française se révèle de plus en plus dépendante. D'où l'âpre débat qui partage les possédants et reflète les difficultés rencontrées par le capitalisme français dans un contexte de concurrence exacerbée. Ainsi, derrière les diatribes d'un certain nombre de dirigeants de droite et de représentants du capital industriel, se dessine-t-il une nette préférence pour une
1) Propos respectivement empruntés à Jacques Chirac et Edouard Balladur.
2) Chiffres avancés par les organisations caritatives.
3) Le Figaro, 20 décembre 1994.
4) Franz-Olivier Giesbert, La fin d'une époque, Le Seuil.
politique protectionniste, à connotation
Ebranlement institutionnel encore. L'ampleur de la crise sociale sape les bases des partis traditionnels. Déjà, sous la Vème République, ces derniers avaient progressivement perdu leur fonction de représentation de fractions distinctes de la
Puis, leur distanciation croissante des citoyens, conjuguée à leur incapacité de relever les défis de la dépression, les avaient privés d'influence réelle dans l'élaboration des programmes, désormais confiés aux groupes d'experts et dépendants principalement des sondages. Aboutissement de ce lent processus, cette fois, les présidentiables ayant le plus de chances de l'emporter sont également ceux qui affichent ostensiblement leur indépendance envers les états-majors partisans.
Ebranlement moral enfin. Si l'on ne peut assimiler les configurations italienne et française, force est néanmoins de constater que la corruption défraie quotidiennement la chronique de l'Hexagone. Trois ministres du gouvernement Balladur ont déjà été acculés à la démission, l'un d'entre eux s'étant même retrouvé sous les verrous, en compagnie d'autres politiciens de moindre envergure et d'un quarteron de grands patrons.
Cette situation est le produit des mécanismes de fausses facturations sur des marchés publics ou des prestations fictives de sociétés-conseils, grâce auxquels les s'assuraient jusqu'alors d'un financement occulte. La déréglementation libérale de l'économie aura donné un formidable coup d'accélérateur à cette tendance, tandis que la loi de décentralisation, promulguée en 1982 et instaurant des régions plus ou moins artificielles, favorisait l'émergence de véritables féodalités, autonomisées des formations parlementaires et bénéficiant de moyens financiers colossaux. L'universitaire Yves Mény résume parfaitement cette nouvelle dimension de la vie politique française : «Contrairement au système local italien où les exécutifs sont faibles et divisés, dépendants des appareils centraux et donc vulnérables, les élites locales françaises constituent l'osature du système. (...) Les exécutifs locaux se considèrent de plus en plus comme des entrepreneurs, davantage préoccupés des résultats obtenus que de l'orthodoxie des pratiques et des méthodes. La recherche obsédante de l'efficacité qui justifie en France le cumul des mandats, l'absence de séparation des pouvoirs au niveau local, la concentration des moyens au profit d'un homme appuyé par un entourage à sa dévotion et à sa solde (les cabinets), font oublier que la démocratie ne se réduit pas à une élection tous les cinq ou six ans.»(5)
Cyclone à droite ...
Semblable panorama explique toute probabilité, l'élection présidentielle verra s'affronter, à travers Edouard Balladur et Jacques Chirac, deux hommes issus de la même formation, le RPR. Et, à en juger par l'avalanche de propos assassins entre les deux protagonistes, la confrontation s'annonce sanglante et meurtrière. ambitions personnelles n'expliquent pas le choc. A une aile de la droite et de la classe dominante, la candidature du Premier ministre en exercice paraît répondre à la nécessité d'une réorganisation du camp réactionnaire. Non que Balladur incarne un projet nouveau ou puisse être l'artisan d'un nouveau souffle du capitalisme français. Il est plutôt un pape de transition, dont la fonction serait de créer les condise. Autour du personnage tendent donc à s'amalgamer l'essentiel des composantes de l'Union pour la démocratie française (UDF, confédération des courants libéraux et démocrates-chrétiens, jadis fondée par Giscard d'Estaing) et un assortiment hétéroclite de courants du parti gaulliste, mus par l'unique volonté de faire éclater une configuration politique figée et qui nourrissait, jusqu'alors, une destructrice guerre
L'orientation autour de laquelle se fédèrent ces courants a été parfaitement synthétisée par le rapport d'une commission, dirigée par Alain Minc et présentée par la commission du plan (6). Le nom d'Alain Minc est, en lui-même, significatif : cet économiste libéral, très lié aux milieux d'affaires mais souvent critique de l'ultralibéralisme, a collaboré avec les gouvernements socialistes avant de se rallier au candidat Balladur. Sa commission comprenait une trentaine de hauts fonctionnaires, de patrons et d'experts. Trois grandes idées ressortent de ses travaux. Premièrement, que l'on ne saurait revenir sur la politique de franc fort et de la désinflation compétitive, promu au rang de dogme par les socialistes en 1983. Deuxièmement, qu'il est impératif d'abaisser rapidement les coûts du travail, en faisant décroître les charges sociales des employeurs comme en s'opposant à toutre revendidation d'augmentation des salaires. Troisièmement, que la France doit, sans délai, faire sienne la proposition allemande d'un «noyau dur» européen. Face à ce qui semble le centre de gravité de la politique bourgeoise pour la prochaine période, se dessine une possible réorganisation de la droite selon de nouvelles lignes de clivage. Jacques Chirac tente désespérément de préserver la suprématie du parti gaulliste sur le camp réactionnaire, mais il doit, pour cela, pratiquer un grand écart idéologique. D'un côté, il continue à vanter les vertus du libéralisme, de l'autre, il affirme vouloir en revenir à la promesse d'un «contrat social», semblable à celui qui permit jadis au gaullisme d'acquérir un véritable enracinement populaire. Le tout produit un discours incohérents, aux relents populistes et démagogiques, qui nuit finalement à la crédibilité du maire de
L'échec de Chirac pourrait favoriser l'émergence, face au pôle conservateur et libéral représenté par Balladur, d'une droite radicale, nationaliste et protectionniste, au leadership de laquelle aspirent ouvertement plusieurs sensibilités. De celle de Charles Pasqua, le ministre de l'Intérieur, qui ne cache pas son intérêt pour l'Alliance nationale italienne, se voulant l'incarnation de cette tradition bonapartiste, autoritaire et populiste du gaullisme originel. A celle de Philippe de Villiers, qui vient le lancer son propre parti sur la lancée de son bon résultats des élections européennes (12,33 %) et aspire à ressusciter une tradition hyper-conservatrice et catholique intégriste (7). En passant par une aile du Front national, laquelle manifeste un intérêt accru pour une recomposition de la droite, dans laquelle elle pourrait jouer un rôle
... et champ de ruines à gauche
La droite peut d'autant mieux laiser éclater ses dissensions que la gauche a probablement perdu la partie, après le renoncement de Jacques Delors à s'aligner dans la compétition électorale. Jusqu'au 11 décembre, les sondages donnaient le président de la Commission européenne vainqueur. Mais il représentait surtout un recours face à la dislocation des formations réactionnaires et un cache-misère pour le Parti socialiste. Son retrait sanctionne en premier lieu l'échec d'un projet. Dans son ouvrage (8) comme à travers ses innombrables interviews, Delors s'attachait à parachever la conversion libérale de la social-démocratie. Il préconisait l'alliance entre une fraction de l'actuel PS et le courant démocrate-chrétien, autour d'une politique assez semblable, au fond, à
5) Le Monde, 30 septembre 1994.
6) La France de l'An 2000, éditions Odile Jacob
7) Voir Inprecor de septembre 1994
8) J. Delors, L'unité d'un homme, éditions O. Jacob
celle que mène Balladur. Le PS aurait, dans cette optique, disparu au profit d'une sorte de Parti démocrate à l'américaine. En jetant l'éponge, il prend acte du fait que les conditions d'une telle perspective n'existent pas. Le recentrage qu'il appelait de ses vœux ne dispose, en un temps où la crise génère une exclusion de masse, d'aucune base sociale suffisante. Sorti exsangue des années passées aux affaires, le Parti socialiste ne peut se couper davantage du monde du travail, à moins de perdre ce qui lui reste de substance. Les institutions de la Vème République constituent, en outre, un obstacle aux tentatives visant à rechercher un consensus au centre de la vie politique, car elles récréent en permanence les conditions d'une polarisation entre droite et gauche, interdisant du même coup les opérations de «troisième force»(9). Certes, le président de la Commission de Bruxelles eût pu, malgré tout, risquer sa chance et profiter de son éventuel succès pour bouleverser la donne politique. L'entreprise était toutefois rendue fort aléatoire par l'inexistence d'un appareil partisan à son service.
La gauche traditionnelle se retrouve, à présent, à la case départ. Les socialistes n'affichent aucun programme crédible et, surtout, ils se montrent incapables de surmonter le bilan calamiteux des deux septennats de F. Mitterrand. Michel Rocard ayant été la victime des luttes de clans au PS (10), il faudra plus que de la chance, au futur porteur des couleurs du parti, pour rester en lice au second tour (11). Cela conduit quelques dirigeants socialistes à engager, dans le pays, une bataille en faveur d'une candidature unique de la gauche. Sans grande chance, cependant, d'être entendus, tant leur proposition résonne comme un moyen de sauver leurs meubles.
De l'implosion à la réorganisation
Il est encore trop tôt pour dire de quelle configuration exacte accouchera la prochaine présidentielle. Elle risque pourtant de provoquer l'onde de choc d'un séisme. Si la réaction l'emporte, les élections municipales pourraient coûter de nombreuses villes aux partis de la gauche traditionnelle. Et il n'est pas impossible que le candidat victorieux recourt à des législatives anticipées afin d'enregistrer les nouveaux rapports de forces à droite.
Le Parti socialiste risque de payer cette nouvelle conformation au prix le plus fort. Les indices d'un éclatement transparaissent dès à présent. On pourrait ainsi voir une aile du parti reprendre le flambeau d'une «gauche moderne», prétendant assumer au grand jour son acceptation d'un libéralisme qu'elle veut, bien sûr, tempéré. Michel Rocard a, d'ores et déjà, pris date : «Cette réalité, c'est celle d'un champ de ruines. Nos chances de gagner la prochaine présidentielle sont aujourd hui très faibles et tout le monde le sait. Le PS a perdu depuis bien longtemps la force qui construit, mais il a gardé celle qui détruit. De cela, nous sommes à la fois coupables et responsables. Nous n'avons plus de vérité.» Et les partisans déçus de Delors d'enchaîner : «Il faut mettre sur pied une coalition susceptible de prendre le pouvoir. Il faut une social-démocratie digne de ce nom, qui ait la capacité de s'allier avec d'autres, avec une démocratie-chrétienne qui ne serait plus le supplétif d'un pouvoir conservateur.» En réaction, pourrait s'affirmer plus fortement une logique de repli sur l'identité social-démocrate traditionnelle, telle que l'actuel premier secrétaire, Henri Emmanuelli, cherche à l'incarner en invitant les militants à «parler socialiste». Mais on ne peut exclure que soit également ressuscitée, face au désastre, l'idée déjà agitée d'un «parti de toute la gauche».
Cette crise par désintégration pourrait également faire le lit d'un populisme tout aussi ravageur pour le mouvement ouvrier. On le sait, au scrutin européen de juin dernier, la liste conduite par l'affairiste Bernard Tapie avait réuni environ 12 % des suffrages. Mis en faillite personnelle et impliqué dans un grand nombre de scandales, l'homme d'affaires risque de devoir abandonner tous ses mandats électifs. Il n'en prétend pas moins occuper le même créneau démagogique : «Le peuple français veut qu'on lui restitue le pouvoir qui lui a été confisqué par une toute petite aristocratie. Si on est insensible à la force de ses arguments, on risque de subir les arguments de sa force. (...) On a voulu m'exclure. C'est un magnifique cadeau politique car je ne répugne pas, moi, à devenir le leader des exclus» (12) Dans le vide qui s'installe à gauche, un espace s'ouvre au développement d'importants conflits sociaux. Avec une ampleur d'autant plus grande qu'aucune hypothèque électorale ne pèse plus sur les luttes et que, pour timide qu'elle soit, la reprise économique tend à stimuler les revendications salariales. Déjà, dans le groupe Alsthom, une grève dure et longue vient de remettre à l'ordre du jour la revendication d'une augmentation de les salaires. Reste que les confrontations de classes se voient toujours dépourvues de débouché politique. Un phénomène qui préoccupe d'ailleurs autant les partisans d'une transformation radicale de la société que les possédants. A preuve, ce cri d'alarme récent du directeur du Monde, Jean-Marie Colombani : «Entre une droite divisée, tentée selon le mot de Jacques Delors de "ratisser large", et une gauche orpheline, désormais livrée aux risques de L'OPA aventuriste et démagogique d'un Bernard Tapie, la réforme devra peut-être être renvoyée à plus tard. Et passer le tour de cette élection présidentielle. Dans l'état actuel du pays, ce serait une grave erreur : la situation sociale ne permet pas d'attendre.»(13)
Voilà qui vient conforter la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la Quatrième internationale) dans son combat pour refonder une perspective mobilisatrice et une force nouvelle apte à la faire mûrir. Hélas, l'élection présidentielle ne permettra probablement pas d'avancer dans cette direction. Logiquement, elle appelait une candidature rassemblant, à gauche de la gauche gouvernante d'hier, toutes les composantes critiques du mouvement ouvrier et l'écologie progressiste. Le Parti communiste a toutefois préféré gérer son pré-carré et se présenter comme le seul intrelocuteur «des gens» en difficulté. Quant aux Verts, ils ont également répondu négativement aux possibilités ouvertes, désignant unilatéralement leur représentante, Dominique Voynet. Si le retrait de Jacques Delors les a conduits ensuite à sortir leur discours de la seule problématique écologiste, ils n'ont toujours pas su engager un réel processus unitaire avec les courants issus de la gauche ou de l'extrême gauche.
Seul élément positif dans ce paysage de désolation, le regroupement de plusieurs composantes de la «gauche critique», principalement originaires du PCF, dans une Convention pour une alternative progressiste. Née à la mi-octobre, se voulant un cadre d'expérimentation d'une pratique unitaire sur un an, sans remettre en cause l'identité des organisations politiques partie prenante, cette Convention marque une volonté positive de sortir de l'éparpillement qui prévalait jusqu'à présent. C'est la raison pour laquelle la LCR s'est engagée dans ce processus. Mais le pas en avant reste encore bien modeste face aux gigantesques défis du moment.*
26 décembre 1994
9) C'est ainsi que l'on désignait, sous la lVème République, l'alliance entre les socialistes et une partie de la droite
10) Ayant obtenu moins de 15 % des voix aux dernières élections européennes, l'ancien premier secrétaire avait dû quitter ses fonctions
11) La plupart des sondages évoquent un second tour ne laissant en lice que les deux principaux prétendants de la droite.
12) Le Monde, 21 décembre 1994.
13) Le Monde, 13 décembre 1994.