Le 27 novembre se sont tenues des élections nationales en Uruguay, pour l'élection du président de la République, des députés, sénateurs, de maires et conseillers municipaux. Le Parti Colorado, qui l'a finalement emporté, a obtenu 32,5 % des voix, le Parti national (Blanco) 31% et le Frente Amplio (la gauche) 31 %. Ce triple match nul aura de profondes répercussions politiques, avec un parlement élu à la proportionnelle, du fait de la division du pays en pratiquement trois parts égales qui vont exercer leur activité dans un système politique conçu pour le bipartisme. Gustavo Vasquez
Julio M. Sanguinetti, à la triste
J réputation, qui a été président
de l'Uruguay de 1985 à 1989, exercera à nouveau les plus hautes fonctions de notre pays à partir du ler mars 1995. Candidat du Parti Colorado qui a recueilli le plus grand nombre de voix, il assumera la présidence de la République s'appuyant sur une faible majorité relative de députés et de sénateurs, ce qui l'obligera à de délicats équilibres politiques, et ce dès l'ouverture de la législature.
Avec l'aide de Jorge Battle, l'autre candidat du Parti Colorado à la présidence de la République (la loi électorale en Uruguay permet aux partis de présenter plusieurs candidats à la présidence et de cumuler les voix recueillies), Sanguinetti a réussi à inverser la chute brutale des intentions de vote qui semblait promettre la victoire à l'un des deux autres camps. Le Parti Colorado avait commencé la campagne avec une énorme avance dans les sondages, un avantage sur les autres partis de l'ordre de 10 à 12 %. Le faible nombre de voix qui le séparent finalement du Parti national (27 00) et du Frente Amplio
Triple match nul !
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(31 000) témoignent que chacun aurait pu gagner les élections à la faveur d'un évéà peine.
en l'occasion du débat télévisé qui l'a opposé au candidat de la gauche Tabare Vazquez.
pour la société uruguayenne — privatisa-
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Viedma Lunet pille Valdés nement politique mineur qui aurait modifié le vote de quelques milliers d'électeurs
Même s'il est difficile de porter des appréciations définitives sur des résultats aussi récents, il apparaît clairement que Sanguinetti, qui avait démarré sa campagne sur une tonalité social-démocrate, s'est tourné finalement vers l'électorat conservateur. Il avait même choisi comme colistier le Dr. Batalla, longtemps membre du Frente Amplio et ancien avocat de Raul Sendic à l'époque de son emprisonnement (ce que la droite n'a pas cessé de dénoncer) ; mais face à l'hémorragie des intentions de vote en sa faveur, il a fait appel à l'électorat de droite en lançant une virulente campagne anticommuniste à
Au cours de la campagne, Sanguinetti a pris ses distances avec le néolibéralisme et les propositions les plus douloureuses tions, réforme de la sécurité sociale et libéralisation de l'économie — qui ont eu colas District latéral Teofito Oton
Catalado Uberaba@ Belo Horiz R. Grande Ribetrão® Préta Campinaso Sao Pantoo • Rio de Curitibaro /Santos © Blumenau Petorianópolle o Porto Alegre Pelotas Rio Grande Montevideo des effets dévastateurs sur l'économie nationale. C'est de toutes façons les questions essentielles que devra résoudre le prochain gouvernement qui, sans être strictement néolibéral, propose, comme il l'a fait lorsqu'il était aux affaires, des mesures économiques du même ordre ; c'est d'autant plus vrai dans un pays en voie d'intégration au Marché commun du Sud (Mercosur), néolibéral à l'évidence, même si le candidat victorieux affirme vouloir prendre des mesures protectionnistes en faveur des industriels qui l'ont
La défaite de Lacalle
Dans ces élections dont le résultat s'avère «compliqué» pour le système bipartite bourgeois, le secteur le plus classiquement néolibéral, qui avait engagé les réformes structurelles en ce sens, a été battu. Le «lacallismo», avec son projet affiché de «pays de services», qui avait réduit l'inflation de 120 à 40 %, et équilibré les finances de l'Etat, n'a recueilli qu'un tiers des voix, en cumulant celles de ses trois candidats : le Dr. Volonte, qui se
démarquait du président Lacalle en se présentant comme un gestionnaire avisé, fort de son action à la tête de la Société nationale d'électricité ; le Dr. Ramirez, candidat de la continuité, entouré de figures de premier plan du gouvernement sortant (notamment le ministre de l'Economie, particulièrement impopulaire, Posadas) ; et le troisième triste sire, le Dr. C. J. Pereyra qui a pratiquement été éliminé de la scène politique par l'électorat.
Il est clair que la majeure partie de la population a rejeté cette orientation ouvertement néolibérale, certains secteurs se tournant même vers le Frente Amplio, qui s'est présenté dans le cadre d'une alliance où le candidat à la vice-présidence était un ancien dirigeant du Parti national.
L'offensive des privatisations lancée par le Parti Blanco, l'attaque de front contre la sécurité sociale, son désintérêt pour l'avenir économique et social du pays, se sont heurtés à l'identité profonde du peuple uruguayen, très attaché à l'Etat bienfaiteur.
Un vote spectaculaire
Un des faits les plus marquants de ces élections tient à la vigoureuse montée de la gauche. Le score du Frente Amplio, qui se présentait dans le cadre d'une alliance, le Rassemblement progressiste, qu'il dominait à l'évidence (à hauteur de 92 %), constitue un résultat spectaculaire. Déjà en 1989, son potentiel semblait approcher des 50 % à Montevideo et 30 % au niveau national. Mais ce n'était qu'un potentiel, et
En 1989, le Frente Amplio a recueilli 21,8 % des voix à l'échelle nationale et 36 % à Montevideo. Le Rassemblement progressiste obtient, lui, 29,8 % des voix dans l'ensemble du pays et 43 % à Montevideo. Il a obtenu clairement des suffrages de tous les secteurs de la société, notamment de nouveaux électeurs déçus par les autres partis, à Montevideo comme aux quatre coins du pays, et il progresse relativement davantage à l'intérieur du pays, bastion historique des partis traditionnels.
Le congrès du Frente Amplio avait adopté par une étroite majorité la stratégie du «réalisme politique», de la «culture de gouvernement», des orientations les plus pragmatiques. Cela a conduit à la formation du Rassemblement progressiste, alliance qui sur un programme des plus modérés, regroupait le Frente, le Parti démocrate-chrétien et le candidat à la vice-présidence dissident du Parti national, à même de garantir un système gouvernable, quel que soit le gouvernement élu. Cette orientation se fondait sur les recettes de la CEPAL, l'idée d'une «répartition équitable» dans le cadre de la croissance économique. De ce «scénario» disparaissaient les réformes de fond : réforme agraire, nationalisation de la banque, dénonciation de la dette externe. Dans ce cadre, l'anti-impérialisme n'a plus de raison d'être et l'oligarchie n'existe pas.
Pourtant, cette stratégie élaborée au cours du congrès du Frente Amplio et dans les négociations avec les alliés extérieurs, n'a pas résisté aux réalités de la campagne électorale.
Le Frente est un corps étranger
Quelle que soit la «respectabilité» affichée par certains dirigeants du Frente, pour les classes dominantes le Frente Amplio, son histoire, ses acquis politiques, pour tout dire son identité (même quand il s'efface derrière le Rassemblement progressiste) ne lui inspirent pas confiance. C'est pour cela qu'a été organisée une provocation à l'occasion de l'extradition de citoyens basques — connue sous le nom de «massacre de Jacinto Vera» —, et que le ministre de l'Intérieur en personne a affirmé lors d'une réunion — enregistrée, puis rendue publique — face à des élus blancos et colorados, et à des responsables militaires, que «l'avenir du pays se jouait entre blancos et colorados».
Retranché derrière l'impunité qu'est censée lui valoir le quartier général de la Garde métropolitaine, le ministre Gianola ne faisait que dire tout haut ce que pensent réellement la classe dominante et ses mandataires politiques : les règles du jeu ont leurs limites, et personne ne doit s'y tromper. La gauche peut être tolérée jusqu'à un certain point, mais elle n'est pas la bienvenue dans ce système.
Même si la campagne électorale n'a pas été marquée par de grands conflits sociaux, elle a connu des affrontements politiques sévères, où s'est réaffirmée la stratégie antérieure du Frente, l'opposition de deux projets pour le pays : le projet conservateur, incarné par les partis national et colorado, et celui du progrès que porte le Frente Amplio. Cette stratégie, engluée dans les toiles d'araignées de la politique institutionnelle, a heureusement refait surface.
La campagne de Tabare Vazquez a fait entendre la demande de justice sociale, de défense des pauvres, des retraités, des travailleurs et de l'emploi, du refus de la répression et, face à la menace de ne pas pouvoir gouverner s'il gagnait par une majorité relative, il a répondu : «Nous le ferons en recourant à des plébiscites.»
Le caractère populaire de la campagne, le «quadrillage» du pays qu'a
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effectué Tabare, sa rencontre avec les travailleurs et les producteurs, la proposition de mesures concrètes pour que le gouvernement résolve leur situation économique dramatique, et l'adhésion des secteurs les plus modestes de la population de Montevideo, renforcée par l'implantation dans les quartiers pauvres, auxquels s'ajoute le charisme du candidat du Frente, ont donné à la gauche un score sans précédent.
Il a bien failli gagner. Il a surmonté le choc de l'effondrement du bloc «socialiste», les erreurs commises dans la gestion municipale, les attaques anticommunistes et anti-Tupamaros des candidats de la bourgeoisie, et les erreurs liées au choix de ses alliances. Malgré l'importance du score, un sentiment de frustration touche de nombreux partisans du Frente qui voyaient Tabare élu, une opportunité historique d'accéder au pouvoir. On a subi une défaite électorale, mais de nouvelles perpectives s'ouvrent. Le Frente a gagné la mairie de Montevideo avec un score très élevé, 9 sénateurs sur 30 et 30 députés sur 99. C'est une secousse pour le système politique : le tripartisme s'installe dans un système prévu pour deux.
Les plébiscites
Outre les élections nationales et régionales, deux projets de réforme constitutionnelle ont été soumis au vote, élaborés par des organisations sociales. Le premier visait à rendre obligatoire que 27 % du budget ou 4,5 % du PIB soient consacrés à l'éducation, et le second à annuler une série de dispositions concernant la sécurité sociale, particulièrement défavorables aux travailleurs en activité. Ce dernier a fait un triomphe, avec presque 70 % des voix, ce qui prouve que la sécurité sociale est une place forte quasi inexpugnable pour le
P. Colorado P. National
Tout le pays 631 000 605 000
32,5 % 31 %
Rappel 1989 29% 38 %
Montevideo 238 000 189 283
26,6 % 21,1 %
Le reste du pays 385 335 411211
37,6 % 39,6 %
Sénateurs 11 10 députés 34 31 néolibéralisme en Uruguay. Celui sur l'enseignement n'a pas atteint la majorité absolue nécessaire, mais il reste d'actualité pour le gouvernement qui se met en place, vu le nombre impressionnant des adhésions qu'il a reçues : il a été signé par plus de 500 000 personnes et les principales universités du pays et leurs doyens lui ont apporté leur soutien. La principale difficulté rencontrée par ce plébiscite sur l'enseignement tient au fait que le Frente Amplio s'est retrouvé seul pour le soutenir, et qu'en outre ses candidats qui ont recueilli le plus de voix l'ont soutenu sous la pression populaire plus que par conviction, et que des milliers de bulletins en leur faveur n'étaient pas accompagnés du bulletin jaune qui correspondait à ce plébiscite.
Sanguinetti assumera la présidence le ler mars avec l'appui d'un tiers du parlement, de cinq régions sur 19, la capitale étant dirigée par l'opposition, d'où la nécessité évidente de réaliser des accords avec les autres partis politiques.
Avec qui gouverner ?
La première possibilité consiste à essayer de gouverner avec le seul Parti Colorado en alliance avec le Parti national. Mais cela soulèverait de nombreux problèmes, avec une majorité des deux tiers fragile et face à une opposition active de l'ensemble de la gauche qui, outre le tiers des parlementaires, gouverne la capitale du pays et dirige activement la quasi totalité des organisations sociales. Ces difficultés pourraient redoubler avec le crédit politique que la gauche ne manquerait pas de recueillir face aux coûts sociaux inévi-
Les élections en chiffres
F. Amplio N.Espacio 603 000 101 000 31 % 5% 21% 9 % 394 286 64 763 44% 7,2 % 203 031 35 243 19,5 % 3,4% 30 4 tables de la politique économique du gouvernement Sanguinetti. S'il devait s'attaquer directement au Frente, cela renforcerait la cohésion de la gauche, comme lors de la campagne électorale. Le plus probable est que le nouveau président s'efforce de diviser le Frente, en invitant les secteurs les plus «aggiornados» à collaborer avec son gouvernement, et en attaquant les secteurs les plus «radicaux». Les premières déclarations des dirigeants du Foro Batllista (le courant de Sanguinetti au sein du Parti Colorado), les appels du pied veres Danilo Astori, le dirigeant du secteur qui a recueilli le plus de voix pour le Frente Amplio, sont éloquents. Le secteur Asemblea Uruguaya que dirige Astori a recueilli plus de 40 % des voix du Frente Amplio, et bien que dans ses déclarations il apparaisse comme privilégiant le Frente Amplio plutôt que les alliances, il est en fait le secteur le plus enclin aux alliances avec les partis traditionnels. Derrière l'affirmation de la nécessité de développer une «politique d'Etat» par-dessus les intérêts des partis et des classes, se dissimule la conciliation politico-sociale et le cogouvernement. Les attaques contre le marxisme, contre la violence et les secteurs prétendument non démocratiques du Frente Amplio, présentes dans les discours de Sanguinetti à la veille des élections et dans les premières déclarations qui les ont suivies, visent à diviser le Frente Amplio pour trouver des alliés pour gouverner. tionnelle qui s'adapte aux temps nouveaux. Il cherchera à poursuivre le processus de reconversion de l'appareil de production, pour adapter le pays aux exigences d'une économie intégrée aux processus néolibéraux engagés dans la région, et il lancera de nouvelles attaques contre le système de sécurité sociale et les mécanismes de solidarité en vigueur dans notre pays. Le Frente a les forces pour résister à cette politique : les possibilités que le gouvernement Colorado atteigne ses objectifs dépendent du comportement de la gauche.
Le Frente Amplio
Lorsque les eaux en crue de la période électorale auront rejoint leur lit, les responsables du Frente Amplio pourront évaluer calmement les progrès réalisés dans ces élections et le seuil atteint d'où pourra se développer un potentiel nouveau. Le Frente Amplio devra résister à la «tentation» de certains de ses dirigeants de participer et/ou collaborer avec ce nouveau gouvernement. Il devra exiger — ça, oui ! — sa participation aux organismes de contrôle, dont il était jusqu'alors exclu : la Commission de contrôle et la Cour suprême. II devra se situer en opposition à ce gouvernement, qui n'est qu'un double néolibéral du gouvernement de Lacalle.
Il devra impulser partout les propositions politiques qu'il a faites pendant la campagne sur l'emploi, la production, les salaires, 27 % pour l'enseignement. La seule responsabilité, le seul engagement que la gauche ait contractés dans la campagne électorale, c'est celui des promesses tenues : c'est la clé de la crédibilité. Tout accord fondé sur la théorie de la «gouvernabilité», qui ne respecterait pas les engagements que le Front a présentés comme alternative, conduirait au déclin et à la désintégration. *
Montevideo, le 2 décembre 1994.