tution qui nous reconnaisse pleinement en tant que peuples, et reconnaisse notre droit à satisfaire nos nécessités (en particulier la reconnaissance de nos territoires et de nos terres) pour vivre dans le bien-être et la dignité ; reconnaître notre droit à nous gouverner nous-mêmes sous des formes nouvelles au niveau national, adoptées démocratiquement par tous. Une constitution qui reconnaisse non seulement nos gouvernements autonomes (régionaux, municipaux et communaux) en tant qu'entités politiques légitimes et reconnues, mais qui garantisse aussi les ressources nécessaires au développement régional, défini et mis en œuvre par les peuples. Nous, peuples indiens, avons offert notre sang et notre sacrifice à la construction de cette nation au cours de son histoire. Dans les tranchées de notre histoire héroïque, nous nous sommes trouvés aux avant-postes. Nos frères Mayas du Chiapas offrent aujourd'hui leur part de sacrifice pour construire la démocratie, la justice et la liberté au Mexique. Il offrent l'exemple le plus dramatique. Mais d'un bout à l'autre du pays, en silence, de jour en jour, les peuples indiens, sans que la presse s'exalte, apportent le sacrifice de leurs morts dans la lutte pour la démocratie, pour la terre et leur territoire, pour la liberté. Que ce sacrifice ne soit pas vain. Nous ne voulons pas et nous ne permettrons pas qu'on continue à nous exclure. Nous avons le droit de vivre dans la dignité, dans le bien-être, que monte à nouveau notre chant, que reviennent les temps heureux, la santé et la joie pour nos peuples en ces temps nouveaux. Nous exigeons l'autonomie pour tous les peuples du Mexique.
Nous peuples indiens du Mexique, nous appelons toutes les Mexicaines et tous les Mexicains de bonne volonté à soutenir et à appuyer notre grand projet politique d'autonomie. Que personne ne mette en doute la sincérité de nos paroles. Nous nous sommes engagés dans une voie sans retour, jusqu'au but final. Avançons tous ensemble vers la recherche de ces lendemains nouveaux.*
Nous publions ci-dessous des extraits de l'entretien accordé le 7 décembre au journal mexicain La Jornada par le sous-commandant Marcos. Entretien avec le sous-commandant MARCOS
La Jornada : Votre récente déclaration est une déclaration de guerre ?
Marcos : Nous soulignons deux types de problèmes. Le premier, au niveau national, est l'absence de messages concrets de la part du gouvernement face à la réalité des faits. Il ne nous semble pas qu'ils recherchent une solution politique du conflit. Nous admettons qu'au niveau du discours, Monsieur Zedillo parle de dialogue et de négociation comme solution, mais nous voyons également qu'il poursuit la même politique qu'avant (celle de l'ex-président Salinas qui tout au long de 1994 s'est efforcé de laisser le conflit s'enliser de lui-même). On prétend que les problèmes soient résolus sans les résoudre, et faire comme s'il ne s'était rien passé.
Comme si on n'avait pas connu de soulèvement armé en janvier et comme si rien de tout ce qui s'est passé cette année n'avait eu lieu. L'EZLN attire l'attention sur ce fait parce que ce qui s'est produit, c'est tout le contraire : les problèmes ne se sont pas atténués, le conflit ne passe pas au second plan, mais devient au contraire chaque jour plus aigu. En janvier, lors des heures les plus chaudes de la guerre, on a commencé à jeter un pont très sommaire entre les deux lignes les plus radicales qui s'affrontaient sur le champ de bataille.
Le fait de n'avoir pas attaqué le problème et ses véritables causes et d'avoir laissé, au contraire, le temps s'écouler, a conduit à ce que ce pont qui avait permis le cessez-le-feu et ensuite le dialogue, se rétrécisse, avec des succès locaux que tolère le gouvernement fédéral. Je fais allusion d'abord à la candidature de Robledo Rincón et à la décision préalable d'organiser au forceps des élections dans le cadre d'un conflit non résolu. On les a organisées en s'appuyant sur un personnage impopulaire, qui incarne en outre un
Les armes ne sont pas
négociables
ensemble de conflits avec les gouvernements précédents au Chiapas, ceux justement qui nous ont contraints au soulèvement en armes, et je parle précisément d'Absalón Castellanos et de Patrocinio González Garrido.
Ainsi, le rétrécissement de ce pont provoque l'affaiblissement de la possibilité de parvenir à une solution négociée : cette situation ne vient pas de nos actions militaires, ni de conditions régionales spécifiques. Je crois que le gouvernement fédéral a toléré quand il ne l'a pas encouragé ce type de radicalisation.
Par ailleurs, nous redisons fermement que le dialogue, s'il doit voir le jour, doit se dérouler devant la nation et en présence de témoins. Il faut rechercher une sorte de médiation, pas au sens strict du mot, mais qu'il y ait devant nous quelqu'un pour attester que s'assoient à la même table deux forces de sens contraire, qui doivent trouver les moyens de résoudre leurs contradictions de façon civilisée, et pas par l'affrontement. Nous ne voulons pas d'un dialogue secret et que voient le jour des accords nous liant nous et le gouvernement, en l'absence de témoins. Nous ne refusons pas les accords ; nous refusons une procédure qui représenterait un coût élevé pour l'EZLN, car elle va à l'encontre de la santé publique de notre organisation, mais aussi de la santé politique du peuple mexicain.
• Et vous ne pensez pas que le discours de Zedillo présente des signes de changement par rapport à son prédécesseur?
Là nous voyons indiscutablement un changement, mais nous avons appris quant à nous en février et en mars dernier, et dans les entretiens de San Cristobal de las Casas, que le gouvernement peut être très radical dans ses discours et très réactionnaire dans son action.
Nous voyons, c'est sûr, un Zedillo reconnaître que les effets de la pauvreté sont à l'origine du mouvement, un phénomène qui peut apparaître ailleurs. Nous ne prenons pas nos décisions en fonction des paroles qu'on nous adresse, mais des faits que nous constatons. Nous voyons là une gigantesque contradiction.
• Au début de la Convention nationale démocratique, vous avez affirmé que l'EZLN ne pouvait pas imposer la guerre au peuple. Votre dernière déclaration n'est-elle pas une façon d'imposer la guerre ?
Nous partons de l'analyse de la situation nationale. Lors de la Convention au mois d'août, nous avions affaire à un Mexique mobilisé, à une société civile et à une société politiques mobilisées, porteuses d'espoir de changement, riches de puissantes mobilisations, et engagées dans un processus de lutte pacifique et civile pour un changement démocratique. Dans pareilles circonstances, mettre en avant une solution militaire revenait à imposer un coup de force à ce vaste mouvement, à l'encontre des attentes de la nation. Mais en ce début décembre, nous n'avons plus affaire à cet élément, et certains secteurs sociaux attendent précisément que quelqu'un attire à nouveau l'attention, ou remette sous tension les forces sociales qui sont pour l'heure en léthargie, en situation d'impuissance et de frustration.
Nous ne lançons pas une déclaration de guerre, nous avertissons simplement que le délai à pris fin. Cet avertissement date du 17 novembre, quand le Comité clandestin a remis le bâton de commandement à la direction militaire comme pour dire : la situation se restreint, nous allons devoir à nouveau recourir à la seule voie qu'on nous laisse, celle du ler janvier ; et nous lançons un dernier appel désespéré au gouvernement pour qu'il indique clairement s'il recherche réellement une solution politique, et nous lançons également un appel désespéré à la société civile pour qu'elle s'engage dans la mobilisation et qu'elle reparte à la conquête de cet espace qu'elle avait avant le 21 août et qu'elle a perdu depuis.
Nous ne voyons pas, et je le dis sincèrement, que quiconque soit disposé à ouvrir grand les portes, et je parle des portes de la mobilisation de la société civile sous des formes pacifiques ; et par ailleurs d'autres secteurs, les plus déshérités, ceux que j'appelle le sous-sol de ce pays, nous font voir que notre heure a de
Nous ne pouvons pas accepter, nous ne pouvons pas nous sentir conséquents ni satisfaits quand après nos morts, après tout ce qui s'en est suivi, l'histoire se met à se répéter. L'heure d'un retour au 31 décembre 1993 approche et j'ai souvent expliqué que le 31 décembre 1993, nous étions au bord du désespoir, et que notre action du ler janvier 1994 était désespérée.
• Marcos prévoit un Mexique
«plus difficile» sur le terrain politique vu que, entre autres facteurs, la voie électorale ne permet pas de changer le «système du parti unique». Sans donner de noms ni de sigles, il affirme n'avoir pas confiance en «ceux qui, au bout du compte, engagent des négociations avec le gouvernement, des négociations sous la table».
Le problème, précise-t-il, n'est pas de négocier, mais «de le faire sous la table et avec un gouvernement qu'ils prétendent combattre, un gouvernement qui est prêt à se maintenir au pouvoir quoi qu'il puisse
Je pense que nous avons raison quand nous estimons que la mobilisation civile décline, qu'on nous appelle à la mobilisation militaire ; telle est la lecture que nous faisons. Et c'est cette lecture qui nous a conduits à prononcer un cessez-le-feu, en janvier, à la négociation, à la tenue de la Convention, à nous y soumettre, et qui nous contraint pratiquement maintenant à prendre la décision de réengager les combats.
• Si on considère la situation, il y avait presque 6 000 personnes provenant de tout le pays lors de la Convention ;
ensuite, à peine un peu plus de
400. Cette chute, n'est-ce pas aussi la chute de ce projet, et ne signifie-t-il pas pour vous que vous devriez passer à l'offensive termes politiques?
Bien. Nous pensons que cette chute, c'est avant tout la crise des formes d'organisation, le fait que le mouvement démocratique au Mexique a épuisé ses anciennes méthodes de travail - et j'inclus tout l'éventail, de l'ultra-gauche en passant par la gauche jusqu'à des secteurs du centre qui se prononceraient pour un changement démocratique —. Il a multiplié les assemblées, les mobilisations sans leur donner de projet défini, en privilégiant la mobilisation conjoncturelle. Le problème de ces mobilisations conjoncturelles, c'est que tu dois déterminer ce qui peut mobiliser vraiment le plus grand nombre, et les questions conjoncturelles affectent les uns et pas les autres. La seule conjoncture qui touche réellement tout le monde, c'est la guerre. C'est ça qui a permis les grandes mobilisations de janvier, et j'espère qu'elle aura quelque effet en décembre.
Nous considérons également que cela met en évidence l'absence d'une nouvelle force politique nationale, moderne donc, qui avance les revendication capables de dégager les points communs et mette en contact tous ces secteurs et surtout, qui définisse une nouvelle façon de travailler et une nouvelle façon de s'organiser. Nous pensions et je continue à penser que la Convention peut arriver à jouer ce rôle. Si ce n'est pas la Convention, alors ce sera un autre type de mouvement qui assumera ce rôle ; le problème ne tient pas tant aux revendications que tu avances qu'aux méthodes de travail que tu emploies pour les défendre et mobiliser les gens derrière elles.
• Vous vous êtes caractérisés par votre capacité à faire un usage politique des armes.
Dans plusieurs de tes déclarations hier, il semblait que cet usage politique avait disparu, qu'on allait vers un usage des armes pour les armes, faute d'issue. Dans le choix tactique lui-même, quand tu dis qu'il n'y a pas de repli, que nous devrons nous battre avec les peuples, qu'il faut prévoir l'exode de peuples entiers, on ne voit pas de perspective militaire ou politique dans ce recours aux armes.
Nous sommes acculés. Nous sommes acculés sur le plan militaire depuis janvier, mais pas en termes politiques. Malheureusement, si nous sommes aujourd'hui également traqués sur le plan politique, ce n'est pas le fait du gouvernement mais de
la crise d'autres secteurs sociaux qui jusqu'alors nous avaient apporté de l'oxygène, non pas tant comme interlocuteurs mais en reprenant nos revendications et en s'efforçant de les faire aboutir. Quand ils commencent à refluer, il ne nous reste plus qu'à nous accrocher à ce que nous avons. Si l'ambiance est politique, je veux dire si les gens sont réceptifs aux effets politiques, qu'on a les armes et qu'on les montre mais sans en faire usage, on le fait. Mais quand il ne se passe rien de tout cela, on en arrive à la conclusion intuitive que les armes doivent à nouveau ouvrir un espace, et cracher le plomb à nouveau pour rendre à nouveau possible le politique. Nous pensons que décembre 1994 n'est pas janvier 1994 : nous nous trouvons dans une situation militaire plus tendue, plus déséquilibrée en notre défaveur ; nous n'avons plus l'effet de surprise, l'ennemi peut envisager notre extermination et il faut souligner que nous ne pouvons pas, dans ces conditions, revenir aux conceptions militaires de la guérilla sur un territoire comme le nôtre. Nous ne le pouvons pas parce que la conception même de notre armée est profondément enracinée dans nos peuples. Nous ne pouvons pas retirer les combattants de leurs familles et les laisser sans défense. Soit nous partons avec elles, soit nous restons avec elles, voilà ce que j'ai dit.
• Tu as dit et répété que si la guerre éclate à nouveau, il sera difficile de l'arrêter. Dans les conditions d'encerclement que tu décris, ce serait une guerre très meurtrière, très coûteuse et donc plus difficile encore à arrêter, non ?
Oui. Déjà en janvier, on a eu beaucoup de mal à arrêter nos combattants, après les premiers morts. Si la guerre reprend, ce sera plus difficile et je dirais même impossible, parce qu'à ce scepticisme, cette désillusion d'avoir engagé le dialogue sans obtenir de résultat, s'ajouterait le bilan que chacun de nos morts vient alourdir dans notre histoire.
Pourquoi l'EZLN considère-t-elle que l'entrée en fonction de Robledo formalise la rupture du cessez-le-feu de la part du gouvernement fédéral ? Pour nous le cessez-le-feu est déjà rompu, et il l'est parce que les forces militaires du zapatisme sont certes acculées sur ce territoire, mais le zapatisme lui s'étend largement dans tout le territoire du Chiapas, dans pratiquement toute la zone rurale et dans certaines zones urbaines. Ces zones sont zapatistes et c'est elles qui supportent tout le poids des morts, des disparus, de la répression, qu'elle soit le fait du gouvernement ou des actions arbitraires de membres de l'armée fédérale, des assassinats de «gardes blancs», des évacuations brutales, des sévices auxquels se livrent la police judiciaire ou la sécurité publique. Alors les camarades partout nous disent : si le cessez-le-feu est rompu, pourquoi doit-on le respecter ? Tu as tes hommes en armes et ton armée est la nôtre, tu dois nous défendre, tu dois faire quelque chose, sinon pourquoi as-tu pris les armes ?
Quand nous disons que Robledo formalise la rupture du cessez-le-feu, nous voulons dire qu'elle est déjà dans les faits. Les forces gouvernementales l'ont rompu,
C
que ous devons maintenant répondre à cette pression extérieure. En fait, l'ensemble du mouvement civil pacifique subit une répression accrue et plus violente, et nous dit que le moment est venu. C'est comme s'il nous présentait le bilan et nous demandait combien de morts encore pour que tu fasses quelque chose, ou combien de morts encore pour que tout continue comme avant et que tu ne fasses rien. C'est ça qui nous conduit à prendre cette position.
• Vous avez dit non au dialogue avec Camacho, non au dialogue avec Madrazo, vous dites maintenant non au dialogue qu'aurait proposé
Zedillo. Alors, avec qui et comment dialoguer? Sur quoi dialoguer ? Est-ce encore possible?
Il faut, au-delà des discours, que nous voyons une volonté d'essayer de résoudre le conflit par d'autres moyens, c'est-à-dire être prêts à changer en profondeur les structures sociales du sud-est mexicain.
Je ne crois pas que l'Etat y soit disposé. Parce qu'il faut sacrifier l'une des deux parties : soit sacrifier un mouvement indigène sans structure lui permettant d'apporter sa part au niveau économique national, autrement dit un secteur indigène qui n'est pas rentable, même pas en tant que force de travail ; soit sacrifier un secteur qui n'est pas lui non plus rentable dans le projet de modernisation économique du Mexique, le secteur des grands éleveurs et des grands propriétaires — même du point de vue de ses méthodes de production — qui représente en termes politiques un obstacle majeur à toute réforme, aussi timide soit-elle.
• Quand tu parlais de transition pacifique à la démocratie, tu disais qu'elle aurait pu se produire le 21 août. La victoire du PRI empêche-t-elle toute transition pacifique? Le PRI doit-il être obligatoirement balayé, ou reste-t-il des possibilités de coexister, de négocier, de travailler avec un gouvernement du PRI ?
Nous ne le pensons pas, parce que la structure du PRI, au-delà de la structure d'un parti, est la structure d'un système politique. Pour emporter la victoire ou gagner un poste, le PRI passe des tas de compromis, et verse des tas de pots de vin. Concrètement, dans l'Etat du Chiapas, il passe des compromis avec les caciques indigènes, les grands éleveurs et les gros négociants. Comment peut-il alors y avoir quelque démocratie que ce soit avec les structures qui confortent l'antidémocratie au niveau régional et national dans toute la République ? Ce qui permet le pouvoir de domination au niveau fédéral est aussi ce qui permet la domination au niveau local et régional.
Un processus de démocratisation implique de balayer le système de parti de l'Etat, et cela veut dire balayer le parti qui l'incarne.
• Le zapatisme ne peut-il pas former un contrepoids, un zapatisme politique, pas forcément engagé dans des combats
militaires?
Le problème du zapatisme aujourd'hui, en termes militaires, c'est qu'il est acculé dans une partie du pays, et que sur le plan politique il se heurte à bien des obstacles avec ses interlocuteurs. Il est armé, et donc illégal, le visage masqué, autrement dit il n'a pas d'identité. Le rôle du zapatisme se limite donc à lancer des appels, ce qu'il peut faire de ses montagnes du sud-est mexicain, comme nous disons, pour que d'autres secteurs se mobilisent et agissent. Nous pensons qu'il pourrait exister un zapatisme non armé, qui lancerait les mêmes appels que nous sur un terrain authentiquement légal, mais ce que nous voyons, et c'est ce qu'a dit Tacho quand il en a confié la tâche à la Convention, c'est que cela ne sert à rien d'offrir du nouveau aux gens, si on le fait avec du vieux. Cela reviendrait, a-t-il dit, à vous offrir encore un homme neuf mais dans un corps vieux : c'est l'image que nous utilisons. Nous nous attribuons ce qualificatif mais nous sommes les mêmes que par le passé, un passé qui a conduit à l'échec. Nous avons nourri le scepticisme, la désillusion, la frustration et nous avons créé un mouvement armé. Parce que ce qui a conduit à l'apparition de l'Armée zapatiste, c'est aussi la responsabilité des partis politiques d'opposition, des organisations politiques d'opposition qui au moins pour certaines couches sociales n'ont offert aucune alternative.
C'est aussi le signe d'un échec que naisse un mouvement armé et qu'il bénéficie du consensus social qu'a gagné l'Armée zapatiste, ce n'est pas seulement un échec du gouvernement, c'est aussi un échec de l'opposition. Et si on regarde les revendications de l'EZLN et celles de l'opposition, on peut voir que ce sont les mêmes. Pourquoi alors l'un provoque-t-il tant de scepticisme et l'autre tant de crainte?
En janvier, tout était très simple, le monde était très simple, il y avait les bons, c'était nous, et les méchants, c'était les autres. Mais après le cessez-le-feu, quand nous sommes apparus à la lumière et avons travaillé avec nos interlocuteurs, le monde est devenu plus compliqué pour nous, il est devenu plus politique et moins militaire, et pour une armée, se porter sur le terrain politique, c'est s'engager sur un terrain nouveau, inconnu. On retrouvait ce qui s'est passé quand nous sommes entrés dans les villes pour les occuper en janvier, et les erreurs que nous avons commises. En entrant sur le terrain politique, nous avons à nouveau pénétré sur un terrain que nous ne connaissons pas et nous avons commis des erreurs. Mais il nous reste la possibilité de faire marche arrière ; après notre échec dans les villes, nous avons pu regagner nos montagnes. Si nous subissons un échec en politique, nous pouvons retourner sur le terrain des armes.
• Et au lieu d'un repli, ce ne serait pas plutôt battre en retraite, reprendre les combats pour aller vers la mort?
Hier on m'a demandé si nous avions conscience du rapport de forces militaire, si ce n'était pas un suicide de rompre le cessez-le-feu ou d'engager une action militaire, et j'ai répondu que ce n'était pas notre avis. Nous ne nous arrêtons pas au rapport de forces militaires, parce que sinon les événements de janvier n'auraient même pas eu lieu, nous ne serions même pas nés : du point de vue militaire, l'EZLN est absurde, c'est une aberration. Ce qui en fait une réalité tangible, ce qui la rend possible, c'est les revendications qu'elle défend.
• Que dire de l'état d'esprit des zapatistes?
Nous nous sentons acculés. Nous voyons que nous nous sommes peut-être trompés en recherchant une voie pacifique. Nous constatons que nous nous sommes fait avoir, que nous n'aurions pas dû accepter le cessez-le-feu en janvier, que le pays avait besoin de morts et de balles, que le dialogue était probablement prématuré, tout comme le cessez-le-feu, que ce que nous devons faire maintenant c'est ce que nous aurions du faire avant. Mais nous pensons que nous avons la capacité de corriger cela. Comment ? Eh bien, en achevant ce que nous n'avons pas fait en janvier.
• Mais il faudra bien dialoguer un jour, et on dialogue bien avec l'ennemi. Ou est-ce un refus du dialogue ?
Le problème c'est qu'il faut des signes provenant de l'ennemi, montrant sa disposition à dialoguer ou à exterminer. Savoir s'il se prépare à t'exterminer, alors qu'il affrme qu'il veut dialoguer. Dans ce cas tu dois dire à tes forces combattantes qu'elles fourbissent leurs armes. Tes forces militaires ne peuvent pas dialoguer parce que ce sont des forces militaires. Quand les camarades présentent le bâton de commandement militaire, c'est pour dire : ils vont nous exterminer ou il va y avoir un affrontement armé. La fonction qui commande alors, c'est la fonction militaire. Si on voyait l'ennemi disposé à porter l'affrontement sur un autre terrain, le terrain politique, alors la direction reviendrait, comme en février, au Comité. Mais ils ne voient rien, rien du tout, pas le moindre signe que l'ennemi voudrait s'engager dans une autre voie que la reddition ou l'affrontement.
La situation au Chiapas en décembre 93 et en décembre 94 est la même. Alors à quoi ont servi janvier, San Cristóbal en février et en mars, la consultation, les concessions, à quoi bon si tout continue comme avant?
• Que penses-tu de la proposition d'Eduardo Robledo de démissionner si vous déposez les armes ?
J'en pense qu'une nouvelle fois le gouvernement, qui parle par sa bouche, ne prend pas en compte la situation, pas sérieusement. C'est une plaisanterie de mauvais goût, c'est encore jouer avec le feu que de prétendre échanger un gouverneur imposé contre un mouvement qui s'est constitué dans la justice et la dignité. Des propositions comme celle-là conduisent à coup sûr le pays à la guerre. Il n'y a pas le moindre doute, ils se moquent de nous, ils se moquent de la situation comme si ce que nous avons annoncé le 6 n'était qu'une plaisanterie. Nous refusons ne serait-ce que d'en discuter.
• En aucun cas ?
Les armes zapatistes ne sont pas négociables. En aucun cas.