Le texte suivant est une déclaration adoptée par le Parti révolutionnaire des travailleurs (Section mexicaine de la Quatrième internationale). DOCUMENT
Eu terme d'une participa-
A
tion démocratique euphorique, alors que le changement politique n'avait jamais paru si proche dans notre pays, la fraude «parfaite», menée à bien par l'Etat mexicain, pourrait avoir atteint un double objectif : écarter les perspectives de changement démocratique et s'octroyer une légitimité importante. Mais pour autant, la crise continue. Le récent assassinat de Francisco Ruiz Massieu confirme l'incapacité, à ce jour, de l'oligarchie politico-financière qui nous gouverne à dégager de nouveaux mécanismes assurant la reproduction du pouvoir. Pour le moment, à la différence du passé, il n'y a ni règles ni lois qui assurent cette reproduction ou, plus exactement, la seule qui existe réellement est la «ley del hampa» (la loi du milieu).
De même qu'à l'époque où Madero a rédigé le Plan de San Luis*, notre patrie a atteint aujourd'hui un point limite. La crise de fin de règne que nous vivons a ouvert un interrègne profondément morbide où, au sein de l'oligarchie au pouvoir, les «arguments» qu'on se lance à la table des négociations internes sont les crimes, les enlèvements, les accusations de fraude, les narcopoliticiens et les politiciens narcos, la formation de groupuscules voués au terrorisme d'Etat, etc. Si cela ne devait affecter qu'eux-mêmes, aussi terrible que soit la situation, on pourrait hausser les épaules et laisser filer, mais il n'en est rien. Le terrorisme d'Etat (la base matérielle de la tristement célèbre «réforme de l'Etat» réalisée par Salinas) cherche à corrompre plus encore le régime mexicain, à éliminer tout vestige de la définition classique de l'Etat (res publica - la chose publique), pour le transformer en une chose privée, instrument d'un groupe restreint mais puissant (les affrontements qui
MEXIQUE I se règlent dans les fusillades tiennent à l'appartenance ou non à ce groupe et à la place qu'on y occupe dans la hiérarchie interne), formé par un secteur des vieux politiciens du PRI, les yuppies de Salinas, les 24 multimillionnaires et leurs associés nord-américains.
Organiser la société
Cette oligarchie s'est préparée comme jamais auparavant pour l'échéance électorale du 21 août dernier. Elle a monté une fraude conçue non pas tant pour convaincre, mais pour empêcher qu'elle soit prouvée. Le mouvement démocratique s'est engagé en position de grande faiblesse dans ce processus. Les modifications du Code électoral ont été approuvées par des secteurs clé de l'opposition, et cela a rendu opératoire la fraude. C'est vrai qu'elle était devenue plus difficile, mais ces difficultés ont pu être dépassées ; et il en a résulté un degré de légitimité proportionnel aux réformes adoptées. La conclusion est on ne peut plus claire : il n'est pas possible de battre le PRI, et en particulier sa nouvelle oligarchie, sur le terrain électoral, tant que subsiste tout ce canevas politique qui assure la victoire de l'Etat.
Les théoriciens de la transition négociée oublient quelque chose de fondamental : la Moncloa, le Pacte du Club Nautique, celui de la Moneda au Chili, celui d'Afrique du Sud, etc., sont issus de conditions particulières où des dictatures sans masque ne disposaient pas d'outils politiques (il n'y avait pas de parti de Franco, de Pinochet, ni des militaires uruguayens, et dans le cas de Prétoria, le parti du gouvernement ne représentait que les secteurs ultraréactionnaires de la population blanche). Les seuls exemples comparables à celui du Mexique concernent les pays d'Europe de l'Est. Et même là, la transition ne s'est mise en place qu'après la destruction du système de parti d'Etat par les mobilisations sociales ; dans la majorité des cas, les nouveaux partis ou associations de citoyens ont surgi de la clandestinité pour se retrouver au pouvoir. Les vieux partis communistes corrompus se sont autodissous, ou se sont transformés, et la réforme politique engagée a non seulement enlevé le contrôle électoral de mains des PC, mais l'a remis entre les mains de la société
Pour nous, la fin du système politique mexicain ne pourra résulter de pactes, de dialogues nationaux ni de rien de ce style. Cardenas a raison de dire que le gouvernement ne se suicidera pas. La seule façon
*Appel lancé par Francisco I.Madero aux peuples du Mexique en 1910 pour l'insurrection contre la dictature de P. Diaz
d'y parvenir sera en mobilisant un grand mouvement social qui assiège l'oligarchie politico-financière, son appareil d'Etat et son parti, leur lie les mains et les force à abandonner la scène politique. Effectivement, l'Etat mexicain ne tombera pas tout seul, il faudra précipiter sa chute.
Il faut donc élaborer un nouveau Plan de San Luis qui se fixe pour objectif de chasser le PRI du Palais national. Face à ceux qui se préoccupent de créer les conditions permettant de gouverner, l'opposition - si elle veut vraiment un changement politique qualitatif - a besoin de se saisir des éléments de colère, de désespoir, de frustration et d'exaspération pour développer un mouvement social de masse qui permette une participation horizontale, à la conquête de parcelles de pouvoir. Il faut organiser les différents micro-pouvoirs, non pas comme une fin en soi, mais pour s'efforcer d'isoler et de conquérir le pouvoir politique. En un mot, si le pouvoir est un rapport social, il est indispensable d'organiser la société de sorte qu'elle dispose d'une perspective de conquête du pouvoir.
Réformes structurelles
La création d'un mouvement de ce type ne peut aboutir si on n'a pas dès le départ une vision claire du but : chasser le PRI du Palais national. Bien entendu, un tel mouvement doit se doter d'une structure organisationnelle et s'adresser tout spécialement aux organisations sociales existantes. Souvent, les militants des partis politiques veulent s'arroger le droit de se doter de telles structures, et quand il est question que ce soit le fait d'un mouvement social, on objecte immédiatement que ce n'est pas possible, dans la mesure où il ne s'agit pas d'un parti politique. C'est vrai que l'hétérogénéité propre à un mouvement social ample a des conséquences limitatives sur les aspects organisationnels, mais elle ne les interdit pas. Pour développer un mouvement de ce type, il faut recourir à des mécanismes particuliers — d'ailleurs assez variés — qui rendent cohérente notre action. Nous cherchons à impulser une série de modifications moléculaires, souterraines, qui aboutissent à la transformation des formes de participation sociale à la politique. Il ne s'agit pas d'un mouvement clandestin, mais bien d'un mouvement légal et ouvert qui cherche à tisser dans la société une toile d'araignée qui enveloppe l'appareil d'Etat.
Ce mouvement doit être armé d'un programme de réformes structurelles. Il ne peut pas et ne doit pas se confiner aux aspects électoraux (qui suscitent de plus une méfiance bien compréhensible) : il doit s'étendre à toutes les questions qui découlent de l'intronisation de l'oligarchie politico-financière. Pareil programme ne peut pas prendre en charge tous les problèmes qui affectent chaque catégorie de la population, et il faudra les inclure dans quelques grands chapitres : corporativisme, productivité, démocratie syndicale et salaires ; droit à la terre, mécanismes de production, subventions et rentabilité dans l'agriculture ; propriété privée et propriété sociale (ce qui ne veut pas dire de l'Etat), autrement dit démocratisation de la propriété ; redéfinition du concept d'Etat-nation en faisant droit aux communautés indiennes, redistribution des territoires, redéfinition des communes ; adoption d'une loi qui garantisse l'égalité de chances pour les femmes, en impulsant des actions affirmatives dans tous les secteurs de la société ; les rapports de l'être humain avec son environnement naturel, en cessant de prendre comme unique critère le profit dans l'exploitation de la nature, qui ne fait aucun cas des dégâts ; etc.
Il faut donc se fixer comme perspective la lutte et l'organisation face au régime de Zedillo, conscients que s'il paraît bien difficile de l'empêcher de devenir président le ler décembre prochain, cela ne veut pas dire que nous devrons supporter pendant six ans ce pouvoir illégitime. Nous proposons donc de développer au maximum les obstacles à l'exercice du pouvoir, de ne pas laisser de répit à ce gouvernement.
Une constituante souveraine
Dans un premier temps et jusqu'au ler décembre, l'axe de notre lutte doit être l'annulation des élections (...)
Si nous n'arrivons pas à empêcher Zedillo de revêtir ses habits de président, alors commencera une deuxième étape de notre lutte pour obtenir sa démission et la nomination d'un gouvernement intérimaire, qui aurait pour mission essentielle de convoquer une Assemblée constituante, qui devra se déclarer souveraine (c'est-àdire qui assume la responsabilité du gouvernement) ; il s'agit du cadre juridique à même d'assurer la transition, d'élaborer un nouveau cadre légal qui enterre pour toujours le système du parti-Etat et qui ouvre la voie à la construction d'un système démocratique.
Dans cette perspective, nous devons comprendre qu'il faut construire quelque chose de comparable à ce que Raul Sendic a appelé le «Frente Grande» en Uruguay. L'avenir de notre nation est aujourd'hui menacé. Le projet de l'oligarchie politico- financière est à ce point miné de contradictions qu'il est encore possible d'y faire échec ; mais si nous mettons en avant notre sectarisme et notre esprit de chapelle, alors le «zedillismo» bénéficiera d'une marge de manœuvre considérable pour consolider son projet à long terme. Ainsi donc il faut mettre en place à coup sûr un pacte ou une conférence nationale, non pas avec ceux qui se sont compromis dans la fraude et l'escroquerie au détriment des citoyens, mais avec tous ceux qui ont le même et quasiment unique point de départ : expulser le PRI du pouvoir, chasser le PRI du Palais national. Dans ce contexte, ce que nous appelons le «cardénisme» a un rôle central à jouer. Cuauhtémoc Cárdenas représente aux yeux de larges secteurs de la population la lutte intransigeante pour la démocratie. C'est quelque chose que la CND ne peut pas ignorer, sous peine de nous marginaliser par rapport à ces secteurs. Un Frente Grande apparaît comme la tâche première dans la lutte pour renverser le pouvoir politique de l'oligarchie politico-financière mexicaine.
La CND peut être un axe de regroupement pour une telle politique, sans que cela signifie que chacun doive en passer par notre Convention. Nous devons nous faire les promoteurs de cette idée et avoir simultanément la souplesse nécessaire pour soutenir les formules organisationnelles les plus variées. Le drapeau que nous a transmis le sous-commandant Marcos par l'entremise de Rosario Ibarra doit nous inspirer dans la définition précise de nos tâches. Il n'y a rien de plus confortable que de se dire qu'une victoire n'est envisageable qu'au Chiapas. Pour que cela se produise, il faut un changement des rapports de forces au plan national ; sans aucun doute, ce changement sera largement favorisé par le haut degré de mobilisation de la population du Chiapas, mais le contraire n'est pas vrai. Nous devons donc redéfinir une perspective à moyen terme pour la Convention. Nous sommes convaincus que le moment n'est pas venu pour l'EZLN de battre en retraite, et que nous n'avons pas épuisé les possibilités d'organiser une mobilisation civique à l'échelle nationale qui empêche un bain de sang pour le pays. Mais nous ne pouvons pas nous installer dans une conception routinière du rôle de la CND. Sa raison d'être, son objectif et sa justification résident dans la création d'un Mexique nouveau, démocratique et juste ; c'est une tâche actuelle. Pour l'assumer nous devons nous mettre à la hauteur de l'objectif. *
Mexico, le 7 octobre 1994.