L'article suivant a été publié dans le n°3 de la revue mexicaine Viento del Sur (4ème trimestre 1994). Sous-commandant MARCOS
A ce pays, on accède par
Men haut ou par le sous-sol. Au Mexique du sous-sol, on arrive à pied et en pleurs, dans la boue. Au Mexique d'en haut, on arrive en avion. Un aéroport à Mexico, Monterrey, Guadalajara ou Acapulco, ouvre l'accès à un escalator qui ne monte ni ne descend, mais qui parcourt plutôt à l'horizontale le pays des 24 plus grandes fortunes du pays, les allées du Mexique de la modernité, les officines gouvernementales où s'administre le néolibéralisme, les cercles patronaux où s'étale de plus en plus l'emblème national, les centres touristiques dont la véritable vocation est de tendre un miroir à une classe qui ne veut pas voir ce qui se trouve sous ses pieds : un long escalier, labyrinthe hélicoïdal, qui conduit au Mexique du sous-sol, à pied, dans la boue.
Juchés sur le peuple de sang et de boue qui vit au sous-sol de ce pays, les 24 tout-puissants sont occupés à compter les 44 milliards de dollars, offrande pour 6 années de modernité.
Le Mexique d'en haut n'a pas de vocation étrangère. Pour avoir une vocation étrangère, il faut avoir une identité nationale, et le seul pays dont on entende parler, en toute sincérité, dans cet étage supérieur toujours plus confiné, c'est le pays de l'argent. Et ce pays ne connaît pas de patrie, il ne connaît que des indices de pertes et profits.
Le cours de l'histoire se fraye à travers les Bourses de valeur et les héros modernes, tout là-haut, sont les bons vendeurs. Par quelque fait de l'autre histoire (l'histoire véritable) cet étage supérieur, plutôt que de se développer, se restreint sous nos yeux. Ils sont toujours moins nombreux ceux qui en font partie. Délicatement parfois, ou bien brutalement, les incompétents sont poussés vers... l'esca-
MEXIQUE eder lier. L'escalator du Mexique d'en haut ne monte ni ne descend. Pour en sortir, il faut s'engager dans la descente, descendre jusqu'à atteindre.. le Mexique du milieu.
On y arrive en voiture. Il est urbain et son image est un double au papier carbone de la capitale, qui se répète à l'identique en divers endroits du pays. Image réelle qui ne peut nier la contradiction de la cohabitation entre richesse et pauvreté extrêmes, le Mexique du milieu sent mau-
Quelque chose pourrit en son cœur, alors que se dilue le sentiment de collectivité. Le Mexique du milieu a bien, lui, une vocation étrangère. Quelque chose lui dit que la voie pour accéder au Mexique d'en haut passe par un pays qui n'est pas celuici. Au Mexique d'en bas, on peut arriver presque directement.
Il cohabite en conflit perpétuel avec le Mexique du milieu. Les 17 Etats mexicains qui présentent des indices MOYEN, BAS et TRES BAS de marginalité, ont la moitié de leurs habitants qui vivent entassés les uns sur les autres (avec plus de 2 personnes par pièce) et 50 % des Mexicains qui vivent dans les Etats «du milieu» gagnent moins du double du salaire minimum journalier, autant dire qu'ils vivent dans la pauvreté (à Tlaxcala, les trois quarts de la population vivent dans la pauvreté). Le Mexique d'en bas ne possède rien, mais il ne s'en rend pas compte. Le Mexique d'en bas connaît déjà des problèmes de surpopulation. Le Mexique d'en bas est millionnaire en misères, en désespoirs. Le Mexique d'en bas partage espaces urbains et ruraux, faux pas et chutes, combats et défaites. Le Mexique d'en bas est tout en bas, si bas qu'il semblerait qu'il n'y ait rien de plus pas, à peine aperçoit-on cette petite porte qui conduit (...) au Mexique du sous-sol.
On y arrive à pied, pied nu ou en sandales ou en bottes de caoutchouc. Pour y arriver, il faut descendre le cours de l'histoire et remonter les indices de marginalité. Le Mexique du sous-sol a été le premier. Quand le Mexique n'était pas encore le Mexique, ce qui est aujourd'hui le Mexique du sous-sol existait déjà, et
Le Mexique du sous-sol
Le Mexique du sous-sol est «indigène» parce que Colon croyait, il y a 502 ans, que la terre où il accostait était l'Inde, et ils appelèrent dès lors Indiens les natifs de ces terres. Le Mexique du sous-sol est indigène, mais pour le reste du pays il ne compte pas, il ne produit pas, il ne vend pas, il n'achète pas, autant dire qu'il n'existe pas.
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Janvier 1994, le pays entier a pris conscience de l'existence de ce sous-sol. Des milliers d'indigènes, armés de vérité et de feu, d'honneur et de dignité, ont ébranlé le pays des doux songes de la modernité. «Assez !» a crié leur voix, assez de rêves, assez de cauchemars. Depuis que le glaive et l'évangile ont pris possession de ces terres, cette voix est contrainte de résister à une guerre d'extermination qui s'est dotée des tout derniers progrès de la technologie intergalactique. Satellites, équipements de télécommunications et rayons infrarouges surveillent en permanence ses mouvements, repèrent ses foyers de rébellion, indiquent sur les cartes militaires où semer les bombes et la mort. Des dizaines de milliers de masques vert olive préparent une nouvelle guerre supérieure. Dans le sang indigène ils voudraient laver leur honneur de serviteurs des puissants, complices dans la répartition injuste de la douleur et de la pauvreté.
Les indigènes zapatistes paieront de leur sang leur péché. Lequel ? Celui de ne pas se satisfaire d'aumônes, de maintenir leurs demandes de démocratie, de liberté et de justice pour tout le Mexique, celui de leur cri : «Tout pour tous, rien pour nous
Ceux qui dénient au paysan indigène mexicain la capacité de comprendre le concept de NATION et l'obligent à se tourner vers son passé (qui est ce qui l'unit à la Nation et sa seule et UNIQUE possibilité de survivre comme indigène) reproduisent la division en classes sociales ou (ce n'est qu'une forme déguisée de cette dernière) la division en catégories de citoyens : ceux de première catégorie (la classe au pouvoir), ceux de deuxième catégorie (les partis politiques d'opposition) et ceux de troisième catégorie (le reste des citoyens). Les indigènes appartiendraient à la catégorie la plus inférieure, celle des «citoyens en formation», le sous-sol de la nation mexicaine, le soupirail où l'on se penche à l'occasion pour chercher quelque chose qui pourrait être utile aux étages supérieurs, ou pour réparer quelque défaut qui mettrait en péril l'équilibre et la stabilité de
Le Mexique du sous-sol est le plus dangereux pour la grande vente promotionnelle qu'organise le Mexique d'en haut. Le Mexique du sous-sol est celui qui n'a rien à perdre, celui qui a tout à gagner. Le Mexique du sous-sol ne se rend pas, il ne se vend pas, il résiste.
Du Mexique du sous-sol est montée au mois d'août 1994 une voix, qui n'est pas un cri de guerre, qui ne cherche pas à faire tourner de 502 ans en arrière l'horloge de l'histoire, qui ne se dit pas l'avant-garde, qui n'exclut aucune misère. «Tout pour tous, rien pour nous seuls» s'exclame la voix millénaire. La voix des sans visage, de la multitude s'est faite une dans la Convention nationale démocratique. Elle s'adresse à des interlocuteurs précis, cette voix. C'est au Mexique d'en bas, et au Mexique du milieu aussi qu'elle parle «Que le sang ne soit pas versé en vain ! Que la mort ne frappe pas en vain !», voilà ce que clament les montagnes.
Que la parole fasse converger les différents chemins, que la révolte soit aussi celle des femmes : double rêve, double cauchemar, double réveil.
Le cauchemar des femmes
Si pour les hommes, la division entre Mexicains est jusqu'à un certain point évidente, elle provoque chez les femmes des effets supplémentaires qui engendrent soumission et révolte. Si dans le Mexique d'en haut la femme confirme sa position de filigrane, de décoration sur le bureau et de gestionnaire «efficace» du bien-être familial (autrement dit la fréquence des sorties chez Me Donald's), et si dans le Mexique du milieu elle reste confinée dans le cycle ancestral de la fille-fiancée-épouse et/ou amante-mère, dans les Mexique du rez-de-chaussée et du sous-sol, le cauchemar redouble dans le microcosme où l'homme domine et commande.
Pour les femmes d'en bas et du sous-sol, tout est redoublé (à part le respect) ; pour ce qui concerne les femmes, les pourcentages d'analphabétisme, de conditions de vie misérables, de bas salaires, de marginalité, s'accroissent en un cauchemar que le système préfère ignorer ou camoufler derrière des indices généraux qui ignorent l'exploitation en tant que sexe qui conditionne l'exploitation en général.
Mais quelque chose commence à se dresser contre cette double soumission, le double cauchemar qui engendre un double réveil.
Des femmes d'en bas, et de plus bas encore, se réveillent contre le présent et contre un passé qui menace d'être leur probable avenir.
La conscience d'humanité passe par la conscience de féminité, s'identifier comme être humain exige de s'identifier comme femme et de lutter. Elles n'ont plus besoin que l'on parle à leur place. Leur voix emprunte le double chemin de la révolte sous sa propre impulsion, la double impulsion des femmes rebelles.
Trois lectures des résultats électoraux
Première lecture (dans la propagande et les médias). L'étage supérieur de ce pays lit que la moitié des Mexicains sont enchantés et heureux de la façon dont on gère la modernité (autrement dit, l'existence des 24 éminences de la patrie de l'argent), sont orgueilleux de l'histoire nationale (autrement dit, les 65 années de l'histoire du PRI) et voient l'avenir avec optimisme (autrement dit, ils sont enchantés d'accéder à l'an 2000 sous la direction avisée du PRI). Elle bénéficie de l'aval de l'insoupçonnable Secrétariat du gouvernement, des groupes d'observateurs du PRI et de l'Entreprise privée, du gouvernement nord-américain et du Fonds monétaire international. Autrement dit l'aval des véritables maîtres de ce pays.
Deuxième lecture (terrée dans le peu qu'il reste de moyens de communication honnêtes). Le rez-de-chaussée du Mexique est partagé sur la lecture à faire des récentes élections. Les plus fragiles (en moral comme en terres) y lisent une défaite et en cherchent les coupables, du coin de l'œil, près d'eux, parmi leurs semblables. Ou encore, les décalés du discours (qui aspiraient à conseiller des vainqueurs, et se retrouvent à critiquer des perdants, et distribuent, sans la moindre pudeur, les étiquettes propres à classer l'inclassable :
«réformistes en armes», «révolution désarmée») lisent l'échec en termes de stratégies, tactiques, médiations, conjonctures, conjectures, postures et impostures. Tout bien pesé, la défaite tient à ce qu'on n'a pas suivi leurs conseils. Ou encore les plus velléitaires lisent le désenchantement. La défaite vient de ce qu'on a fait confiance au peuple mexicain. Ou encore les plus frustrés lisent l'inutilité des luttes. Ils perdent espoir face à un peuple qui refuse, d'après eux, d'être racheté par de si brillants rédempteurs. Mais aussi, ailleurs au sous-sol, il y a ceux qui refusent une lecture facile, la paresse de s'interroger. Leur lecture s'éclaire du doute, du désir sincère de comprendre pour comprendre la lutte, d'expliquer pour expliquer la lutte, de connaître pour connaître la lutte.
Troisième lecture (à faire). Au sous-sol du pays on ne sait pas lire. L'analphabétisme ici cherche sa lecture ailleurs, on se lit soi-même, on se parle selon des codes ancestraux, avec des images de jadis, avec les sons des temps anciens, on communique par des canaux souterrains. On le dit, on le répète : le changement se construit d'en bas. Le scepticisme ne reste pas les bras croisés. Il aiguise patiemment la pointe tendre de l'espérance. Au sous-sol du Mexique, on devine la vérité : même avec la super-fraude, les deux tiers de l'électorat ont voté contre le PRI. La majorité du pays veut un changement démocratique, veut qu'on en finisse avec le système du parti d'Etat. Cette intuition rejoint les conclusions du Mexique du rez-de-chaussée, celui qui sait lire : il faut organiser un mouvement civil de résistance et de lutte. Le Mexique du sous-sol sait qu'il y a mensonge, que le parti d'Etat n'a même pas le soutien des 17 millions qui auraient voté pour lui. Le Mexique du sous-sol connaît une vérité qui circule depuis des années dans les vases communicants des profondeurs de la nation : il n'est pas possible d'en finir avec le système de parti d'Etat si on le combat avec les armes mêmes qui le protègent et le légitiment devant l'opinion publique. Tant que l'organisation des élections est entre les mains du parti d'Etat, toute tentative de lutte s'achèvera dans la frustration, l'immobilisme politique ou la compromission cynique.
Cárdenas et le PRI
Un gouvernement de transition, de changement est nécessaire pour la démocratie. C'est pourquoi les appels à la formation d'un grand front d'opposition, qui regroupe tous ces millions de Mexicains opposés au système du parti d'Etat, soulèvent l'espoir. Bien qu'il ait été attaqué et calomnié par l'ensemble des moyens au service du parti d'Etat (et il sont nombreux), Cuauhtemoc Cárdenas reste le représentant indiscuté des forces de démocratisation du Mexique. Confiné aujourd'hui, y compris par des membres de son propre parti, à une position apparente d'intransigeance et de volontarisme, le fils du général a seulement agi dans le droit fil de la lutte qu'il a engagée en 1988. Déjà par le passé il a été attaqué et présenté à l'opinion publique comme l'instigateur de la violence et de l'opposition à outrance, du chaos, du désordre et de l'anarchie. Mais c'est bien le contraire qui se produit : dans ces élections, Cárdenas représentait l'espérance d'un changement pacifique pour des millions de Mexicains qui habitent le Mexique du rez-de-chaussée et du sous-sol. Non seulement pour les déshérités mais aussi pour les classes moyennes et aisées. La voie de la transition civile et pacifique à la démocratie, la liberté et la justice, c'est Cárdenas qui l'a incarnée avant août 1994, en dirigeant sérieux, honnête et conséquent. Quand il déclare que personne ne peut prétendre avoir gagné une épreuve électorale aussi malpropre que celle qui vient de se dérouler, Cárdenas est fidèle à lui-même. Pourtant, dans son propre parti, certains dirigeants, à différents niveaux, entonnent à mi-voix le chant du cygne de cette figure parmi les plus remarquables de la lutte démocratique de ces dernières décennies.
La CND
A la veille des élections, une nouvelle force politique a commencé à prendre corps. Elle a comme qualité d'être NATIONALE. La Convention nationale démocratique est jeune dans la politique mexicaine, mais elle a pour elle d'être un front populaire et de bénéficier de la fraîcheur de la jeunesse qui forme sa base essentielle. Implantée dans tous les Etats, la CND est appelée à prendre en charge le vide de la gauche au Mexique. Quelque chose s'est brisé cette année, pas seulement l'image trompeuse de modernité que le néolibéralisme nous a vendue, pas seulement le mensonge des projets gouvernementaux, des aumônes institutionnelles, pas seulement l'oubli inique dans lequel la Patrie enferme ses habitants originels, mais aussi le schéma rigide d'une gauche condamnée à vivre du passé et dans le passé. Dans cette longue traversée de la douleur vers l'espérance, la lutte politique s'est vue dépouillée de ses attributs oxydés dont la douleur l'avait affublée ; c'est l'espoir qui la conduit à chercher de nouvelles formes de lutte, de nouvelles façons d'être politique, de faire de la politique.
Une nouvelle politique, une nouvelle morale politique, une nouvelle éthique politique, ce n'est pas seulement un souhait, c'est la seule façon d'avancer, de sauter sur l'autre rive. Le 21 août a marqué la fin d'un long cycle de lutte pour la démocratie, la liberté et la justice, un cycle chargé d'héroïsme et de sacrifice, de dévouement et de persévérance. On peut en apercevoir les avancées, et si le brouillard actuel empêche qu'on les discerne clairement, elles n'en sont pas moins nombreuses et significatives. Le vent qui se lève finira par dissiper les brumes et rendra à chacun la plus belle récompense, celle du devoir accompli.
La Convention regroupe en son sein d'une part un groupe important d'intellectuels, de scientifiques et de dirigeants populaires, et d'autre part le meilleur de la société civile en province comme dans la capitale : un éventail qui englobe des maîtresses de maison, des habitants des quartiers populaires, des paysans, des indigènes, des travailleurs des moyens de communication, des ouvriers, des employés, des enseignants, des artistes, des religieux et des organisations de femmes. Le meilleur du peuple mexicain se reconnaît aujourd'hui dans la CND. Réalité qui s'impose dans les moments les plus difficiles de notre histoire contemporaine : des hommes et des femmes avec ou sans parti, des noms et des visages qui ne figurent sur aucun almanach historique d'aucune organisation politique, mal considérés et réduits à l'anonymat par des avant-gardes qui sont tellement à l'avant-garde qu'elles se retrouvent seules, et les ont regroupés et standardisés dans des concepts tels que «masses» et «peuple».
La CND peut être le lieu qui rendra possible cette grande force d'opposition que le vent réclame, à laquelle aspire la patrie, que nous espérons, nous les plus humbles, qui aspirons à disparaître. Alors que des milliers de Mexicains excédés que tout continue comme avant fourbissent leurs armes, la Convention nationale démocratique a la parole : la possibilité de la transition pacifique à la démocratie, la liberté, la justice est entre ses mains.
Au sein de la CND peuvent se regrouper les forces honnêtes qui s'opposent au mensonge qui gouverne notre pays. La Convention nationale démocratique, c'est en elle que réside aujourd'hui l'espoir d'un mouvement national révolutionnaire pour tourner la page de l'histoire honteuse qui s'écrit aujourd'hui au Mexique.*
Chiapas, Septembre 1994