La chute du Mur de Berlin et la désintégration de l'URSS ont conduit à la défaite historique du stalinisme qui a plongé les Partis communistes dans une crise complexe et durable.
D'abord, parce que cette défaite a éliminé la référence à l'URSS élément clé de leur identité politique qui garantissait encore un minimum de cohésion entre les PC et entre les différentes «sensibilités» au sein de chaque PC. Ensuite parce que la reconversion politique, désormais inévitable, est compliquée. Elle imbrique, en effet, un bilan des différentes étapes du cycle stalinien, une élaboration programmatique pour combler le vide engendré par le tournant de 1989-1991 et la définition «à chaud» d'une ligne politique.
Cela s'est soldé par un émiettement des PC. Le débat est là, ouvert et contradictoire. Il s'agit quasiment d'une question de survie pour ces partis, une condition à la «rénovation» et la «refondation».
Quel sens politique prend cette reconversion des PC eu Europe impérialiste ? Force est de constater qu'elle ne cherche nulle part à se réapproprier ses origines marxistes-révolutionnaires de la Troisième internationale des années 1917-1922. C'est d'autant moins une surprise que la nouvelle période politique n'y pousse point.
Les directions des PC et la plupart des tendances en leur sein tendent naturellement à développer une vision néo-réfromiste sur la transformation sociale et à se rapprocher de la social-démocratie et du courant Vert.
Mais une telle évolution «à droite» se heurte, aujourd'hui, à deux obstacles majeurs :
• au delà de sa nature stalinienne, l'idéologie des PC contient aussi des aspects anticapitalistes et anti-impérialistes. Ce qui rend une telle mutation douloureuse ;
• le véritable problème du passage du post-stalinisme à la social-démocratie, c'est-à-dire du réformisme politico-idéologique à la participation et la collaboration de classe, est plus difficile dans les conditions d'aujourd'hui, qu'il y a encore 10,15, 20 ou 30 ans. Car dans les conditions sociales et économiques présentes, cela signifie le soutien à la contre-réforme et la cogestion d'une brutale politique néolibérale de démantèlement de l'Etat providence. Le prix à payer est démontré par la crise de la social-démocratie.
La direction du PC italien en fut consciente. Elle avait d'emblée compris qu'une telle mutation changerait aussi la nature du nouveau parti. Elle s'est fixée certes comme objectif d'occuper la fonction, laissée vacante, d'une social-démocratie pourrie jusqu'à la moelle. La direction du Parti n'entendait pas pour autant, à la fin du XXème siècle, imiter un parti social-démocrate «classique», mais se modeler sur le Parti démocrate américain, une organisation purement parlementaire, composée de comités électoraux et captant les votes du «public progressiste» notamment des travailleurs, sans subir leur pression organisée. L'expérience est en cours.
En Allemagne, le PC (uniquement présent à l'Ouest) maintient un cours dogmatique et sectaire notamment face au PDS.
Les évolutions les plus déterminantes ont lieu là où les PC ont rompu avec le stalinisme, évité la dérive social-démocrate et acquis une certaine force qui les a obligé de s'accrocher à une dialectique sociale plus large. Démarche qui ne reste pas sans influence sur le Parti lui-même : sa composition sociale et générationnelle, les reclassements politiques parmi les cadres et les dirigeants, la modification de sa ligne politique, sa pratique politique de masse et ses statuts. C'est ce qui s'est passé jusqu'à présent en Allemagne (PDS), en Italie (Refondation) et en Espagne (Izquirda Unida). C'est ce qui ne s'est pas (encore) réalisé en France et au Portugal. Tous ces partis ne disposent pas (plus) d'un encrage social fort garantissant la reproduction quasi-automatique de leurs appareils politiques.
Dans la situation actuelle et vu l'état de crise des PC, le statu quo est mortel. L'existence de ces «grands» PC est devenue précaire. Car ils risquent tous de se transformer en courants très minoritaires. Le PC français et portugais répondent à ce défi par une défense prioritaire et sectaire de leurs appareils, cramponnés à l'«identité communiste» et incapables de se rénover. Leur ligne politique est ainsi basée sur le double refus de s'associer à la gestion de la crise et d'agir avec l'ensemble des forces sociales et politiques disponibles pour battre la crise.
Refondation, IU et le PDS, de leur côté, essayent de «défendre leurs partis», ce qui veut dire en clair trouver un nouveau centre de gravité dans les institutions élues de l'Etat bourgeois. Mais la particularité c'est qu'ils ont appuyé, voire impulsé les mobilisations extraparlementaires, soutenu à fond les aspirations des couches populaires, formulé des revendications sociales fortes. Et, surtout, ils ont rassemblé les conditions d'efficacité du combat, ce qui se ramène pour l'essentiel à une politique unitaire et sans exclusive et un respect de l'autonomie des organisations de masse. Ils figurent aujourd'hui dans leurs pays respectifs comme la principale force d'opposition politique au projet de la bourgeoisie et à la ligne social-démocrate.
Le PDS est à la fois le produit et de la rupture avec le SED, parti stalinien étatique. Sans ancrage social depuis la destruction, par la restauration capitaliste, de la bureaucratie d'Etat, son existence comme Parti dépendait très étroitement de sa capacité d'exprimer les aspirations de toute une population est-allemande dupée par l'unification. Ce qui fut fait. Mais pour gagner, au sein de la gauche allemande à l'Est et à l'Ouest, la très difficile bataille de crédibilité, il n'y avait pas d'autre voie que celle du pluralisme politique au sein du Parti et d'une large ouverture «culturelle» à tous les courants de pensée de la gauche et à toutes les problématiques d'oppression et d'exploitation dans la société.
Le PRC fut d'emblée poussé à gauche, par le contraste saisissant avec un PDS résolument orienté vers la collaboration de classe. Mais cela ne garantissait en rien sa consolidation politique et organisationnelle. A plusieurs reprises, il fut tiraillé entre les besoins de sa politique électorale et une politique audacieuse sur le terrain sociale. Il n'a pas poussé jusqu'au bout une politique syndicale qui aurait pu créer une direction ouvrière alternative (notamment en automne 1992), mais il s'est certainement trouvé du côté des travailleurs en lutte, à la tête des grandes mobilisations sociales depuis sa naissance.
Certes, l'avenir de ces partis n'est en rien prédéterminé. Ils sont fort hétérogènes du point de vue programmatique et politique. Leur histoire et leurs références politico-idéologiques les préparent aussi au réalisme «économique» et la réconciliation avec les institutions étatiques. Le PDS allemand semble s'orienter vers une ouverture à droite en direction de la socialdémocratie. Dans Refondation il y a eu des hésitations quant à un soutien possible à un gouvernement anti-Berlusconi, avant de basculer nettement à gauche. Les reclassements qui ont eu lieu, ont déjà été passablement surprenants. Les expériences politiques et sociales pèsent de tout leur poids sur le parcours de ces partis. Le dossier qui suit, invite à une analyse concrète d'une évolution concrète.*
François VERCAMEN