Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

IU : un consensus fragile face à de nouveaux défis

· Inprecor n° 388, février 1995 · p. 15-17 · 2 977 mots

État espagnol

La dernière session de l'organe souverain d'Izquierda Unida (IUGauche unie) a confirmé l'optimisme relatif qui prévaut dans cette formation politique au vu des résultats électoraux de l'année 1994 et de l'affaiblissement électoral croissant du Parti socialiste ouvrier d'Espagne (PSOE). Pourtant, certains des problèmes majeurs que devra résoudre IU dans les prochains mois restent dans le flou, aussi bien sur le plan interne qu'externe. Il s'agit des axes programmatiques qu'il faudra mettre en avant dans les prochaines consultations électorales, de la transformation effective d'IU en «mouvement politico-social» et, surtout, des critères pour définir une politique d'alliances. L'article ci-dessous propose quelques réflexions après la tenue de la IVème assemblée fédérale d'Izquierda Unida. Jaime PASTOR

Be premier point abordé lors de cette assemblée était un rapport présenté par le coordinateur général, Julio Anguita, dressant un bilan des activités de ces dernières années. Au-delà de l'insuffisance de certains chapitres, en particulier sur la politique internationale et les rapports avec la jeunesse, le ton et le contenu de ce document étaient clairement autocritiques. Particulièrement importante est la reconnaissance par le noyau dirigeant fédéral des risques qui guettent une formation politique appelée à connaître une progression électorale sans commune mesure avec l'évolution de ses effectifs et de son enracinement dans les collectifs et les secteurs sociaux les plus dynamiques de la société : «nombrilisme», divorce entre discours et pratique, risques de sectarisme de la part de certaines fédérations et

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vertige de l'engouement pour une politique nouvelle, tels sont certains des dangers soulignés dans ce rapport.

Le débat qui a suivi le discours de Julio Anguita a mis en évidence les diverses «lectures» qui pouvaient en être faites, même si aucune délégation n'a voulu prendre ses distances avec un consensus largement partagé. C'est sur ce point qu'on peut parler de manque de sincérité dans la discussion, à de rares exceptions près comme pour les délégations d'Estrémadure ou de Castille-La Manche. Cela n'a pas empêché que se manifestent déjà des interprétations différentes de la lutte pour l'hégémonie et de la politique d'alliances, sur lesquelles nous reviendrons plus loin.

Le Manifeste

Le principal texte en débat était le Manifeste. Conçu comme une tentative d'analyse de la phase historique de transition que nous connaissons, il passe en revue la crise globale de civilisation, les anciennes comme les nouvelles inégalités sociales, le conflit centre-périphérie, et la crise du capitalisme et de l'Etat providence, pour aborder ensuite les problèmes propres à l'Etat espagnol. Au-delà de ses insuffisance, on ne peut nier que le cadra-

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ge et les propositions qui se dégagent de sections importantes de ce document relèvent d'une interprétation «rouge et verte», et marquent un progrès important dans la culture politique majoritaire dans les rangs d'IU. La critique du modèle de croissance actuel, incompatible avec notre planète et avec la survie de l'espèce humaine ; la volonté de défendre les conquêtes sociales acquises dans le cadre fragile de l'Etat providence, sans pour autant s'en remettre à un modèle social-démocrate manifestement dépassé ; ou encore la volonté de procéder à une nouvelle hiérarchisation qualitative qui permette la convergence avec les anciens et les nouveaux mouvement sociaux, dans le cadre réaffirmé d'un projet de construction d'un bloc social alternatif à l'échelle de l'Espagne et de l'Europe : voilà certains des axes qui définissent le fil conducteur de ce Manifeste

Pour ce qui touche à l'Etat espagnol. on y présente un bilan profondément critique de la politique du PSOE et de ses effets profondément démoralisateurs dans de larges couches de la population, du fait de la politique économique et sociale néolibérale et de la corruption engendrée par les douze et quelques années de gouvernement de Felipe Gonzalez (la dernière en date des «affaires», le terrorisme d'Etat des GAL, touche aujourd'hui le gouverne-

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ment à sa tête). On y relève aussi la nécessité de répondre à la crise de la politique et des partis en tant que forme d'organisation, ce qui rend plus urgente encore la recherche de formes alternatives, en particulier par la transformation d'IU en «mouvement politico-social», et son aptitude à intégrer dans ses rangs toutes les traditions de la gauche anticapitaliste. Il faut ajouter que certaines fédérations ont présenté des amendements dans le sens d'une critique plus dure de la politique hésitante des directions syndicales face à la crise économique : ces amendements ont été repoussés par la présidence et le plénum, plus pour des raisons d'opportunité politique que pour leur contenu, et la direction d'IU s'est engagée à ouvrir une discussion sur l'intervention dans le mouvement ouvrier.

La politique d'alliances

C'est en fait la politique d'alliances qui a focalisé l'attention des médias, même si elle n'a été que peu discutée dans l'assemblée. Il faut rappeler que le conseil politique fédéral qui avait ouvert ce débat début septembre 1994, avait accepté un amendement d'Izquierda alternativa (IAGauche alternative), qui précisait que «l'hégémonie à laquelle nous aspirons n'a absolument rien à voir avec celle que peuvent permettre une direction charismatique ou le contrôle d'un appareil politique sur la société. Elle ne peut résulter que de la confluence, dans le respect de chacun, entre un mouvement politico-social pluraliste, tel qu'IU, et un réseau d'organisations, de mouvements et de courants de la gauche sociale». Les alliances politiques doivent être subordonnées à un

Quant aux rapports avec le PSOE, force est de constater que le «félipisme» y règne toujours en maître, et que les «courants d'opposition respectables sont les plus faibles et que les plus forts sont les moins respectables» ; de ce fait, «les formules générales ("gouvernabilité", "stabilité institutionnelle", "opposition à la droite") ne peuvent en aucun cas justifier la formalisation d'accords». Il n'est pas possible de passer avec le PSOE des accords de législature ou de gouvernement, tant que ne se sera pas produite de rupture flagrante sur les questions de fond avec la politique du félipisme. Il faut donc se fixer comme objectif la nécessité de changer les rapports de forces avec le PSOE, et accroître par là même la pression vers une rupture avec la politique du félipisme ; entre-temps, on ne doit pas écarter la possibilité d'accords concrets, pour peu qu'ils soient «cohérents avec l'objectif d'affirmer notre autonomie et de refuser toute position subalterne». Par ailleurs ce paragraphe n'esquive pas la critique du principal parti de la droite, le Parti populaire, dont on affirme ne partager «aucun objectif, aucune valeur de quelque importance sur le terrain économique, politique ou moral», même si on n'exclut pas l'éventualité d'un accord partiel, concret et transparent, «destiné spécialement à obtenir des réformes démocratiques face à la concentration de pouvoirs qu'a opérée le

Un amendement présenté par le courant «Nouvelle gauche» (1), qui donnait la priorité à la lutte contre la droite, et ne fermait donc pas la porte à des alliances de gouvernement avec le PSOE, n'a pas recueilli au sein de la commission de travail les 25 % nécessaires pour qu'il soit discuté lors du plénum.

Un autre thème central a été débattu sous le titre de «modèle d'Etat».

Etat fédéral et droit à l'autodétermination

La commission responsable avait présenté un texte qui se prononçait clairement pour un Etat fédéral résultant d'une réforme de la Constitution, et une nouvelle conformation du Sénat qui reflète la multinationalité. S'il est vrai qu'il fait référence à l'autodétermination, la formulation en est très ambiguë, et il reste à voir ce que donnera la formulation finale. Au nom d'IA, nous avons présenté une contribution critique où nous avons pris parti pour que la reconnaissance du droit à l'autodétermination et à l'indépendance soit une condition préalable à tout pas en avant vers une formule fédérale, dans la mesure où les peuples de l'Etat espagnol peuvent avoir des options différentes. Outre notre contribution, des camarades qui ne sont pas liés à IA ont présenté des amendements allant dans le même sens et qui, même s'ils n'ont pas été adoptés, ont recueilli plus de 25 % lors du plénum. Nous avons pu vérifier sur ce point la crainte de rouvrir le débat sur une question tranchée de façon rien moins que démocratique dans la constitution de 1978.

Nous voulons croire, au vu de l'importance de ce problème, que la discussion n'est pas close et qu'elle se poursuivra, surtout si l'on considère que dans les rangs d'IU se reflète une plus grande sensibilité à l'égard de revendications largement soutenues dans des régions comme Euskadi, la Catalogne ou la Galice. Il ne faut pas oublier non plus que se produit actuellement dans la société une certaine résurgence d'un nationalisme espagnol réactionnaire qui, dans l'hypothèse d'une victoire du Parti populaire (PP), se verrait certainement encouragé à remettre en cause le degré d'autonomie bien précaire dont bénéficient ces nationalités et d'autres.

La lutte pour le partage de l'emploi a fait l'objet d'une autre résolution, liée à la recherche d'un nouveau modèle économique et écologique. Conçue comme une réduction généralisée de la journée de travail, la redistribution des emplois et des tâches et la redéfinition du concept de travail, cette proposition incluait certaines mesures qui font l'objet de polémiques, comme la réduction non linéaire des salaires. Sur ce point comme sur d'autres, IA a également présenté une contribution critique, qui a été bien reçue. Vu l'importance du sujet, il a été convenu de tenir une conférence au deuxième semestre de 1995.

Enfin, sur la question des statuts, des contributions ont préconisé une plus grande démocratisation et un plus grand pluralisme internes, sur la base du respect des droits des courants, de l'application des règles d'incompatibilité et de la limitation de la durée des mandats publics, et de l'organisation délections primaires pour établir les listes de candidats. Certains points polémiques importants n'ont pas été résolus, comme la définition concrète du caractère fédéral d'IU, où il faudrait distinguer, à côté de positions intermédiaires, des conceptions plus confédérales (mais pas franchement démocratiques) face à d'autres marquées par un «néocentralisme» ; ou encore la question non résolue de

Quant à l'élection des membres du Conseil politique fédéral, il faut reconnaître que la volonté de parvenir à une liste consensuelle, au vu du climat régnant, était positive. Mais au bout du compte, cela a favorisé les petits partis qui avaient participé à la fondation d'IU aux côtés du PCE (le Parti d'action socialiste et la Gauche républicaine) et des secteurs non liés aux principaux courants politiques ou d'opinion qui se sont trouvés écartés ou sous-représentés ont choisi de ne pas soutenir la liste. Malgré tout, parmi les 103 membres élus se trouvent deux «écosocialistes», un vert, deux membres d'IA et quelques indépendants de la mouvance «rouge et verte».

Diverses résolutions ont en outre été adoptées : sur le féminisme (quoique très brève, la résolution reconnaissait «les insuffisances et les contradictions entre le discours et la pratique» et demandait qu'IU organise un débat pour approfondir

1. Le courant «Nouvelle Gauche» apparu lors de la troisième assemblée fédérale (mai 1992) regroupe une série d'anciens dirigeants du PCE (dont Nicolas Sartorius est le plus connu ainsi que le petit Parti d'action socialiste (PASOC - issu d'une scission du PSOE en 1983, composé surtout de notables). Il s'agit d'une tendence «moderniste» apparaissant au sein de I.U. comme une «droite». Cf. Inprecor n° 380 de mai 1994.

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le féminisme) ; en soutien aux objecteurs de conscience et aux jeunes insoumis (il y a 180 jeunes en prison pour avoir refusé le service militaire obligatoire, et plus de 4 000 qui attendent leur jugement) ; ou encore sur des questions de politique internationale.

Le consensus réalisé lors de cette IVe assemblée fédérale ne doit pas cacher que des défis importants attendent IU dans ces prochaines années, et qu'il serait étonnant que le même phénomène se reproduise.

Se tourner vers l'avenir

Il s'agit en premier lieu de la nécessité d'adopter un projet de gauche anticapitaliste et de transformation, conscient qu'il ne s'agit pas de rééditer ce qu'a été la social-démocratie mais de construire une alternative distincte. Cela devra prendre corps dans des propositions qui, tel que le conçoit la direction fédérale, touchent à des «réformes structurelles» de grande ampleur dans le domaine de l'économie, de la politique et des différentes institutions de l'Etat, avec pour horizon constant la lutte pour un nouveau modèle de société. Il faudra voir comment tout cela prend forme dans les programmes électoraux, pour les élections municipales et celles des parlements autonomes, la tentation d'en rabattre sur le contenu pouvant être très forte dans la recherche d'alliances.

La question du «dépassement» et des rapports avec le PSOE et le PP constituera sans doute le problème fondamental. L'aspiration à «devancer» ce parti est un objectif relativement crédible dans d'importantes communautés autonomes et municipalités, quand on considère la détérioration politique et morale du gouvernement de Felipe Gonzalez et l'absence d'alternatives politiques dans ses rangs ; mais au niveau général, l'écart électoral reste encore important. C'est d'ailleurs un fait que reconnaît le rapport présenté par Anguita lors de cette assemblée : une chose est la progression lors des élections, autre chose l'enracinement social. Si l'on en juge par notre expérience au sein d'IU et dans les mouvements sociaux, il reste encore beaucoup à faire pour conquérir une relative hégémonie au sein de la gauche sociologique.

Converger avec ce qui bouge

Nous pensons, dans ces circonstances, que la convergence avec ce qui bouge dans la société est fondamentale et il faudra voir, dans ce sens, le rôle que peut jouer la Plate-forme civique pour les droits sociaux créée à Madrid, malgré la réticence des directions syndicales à y participer. D'autres initiatives émaneront des ONG et de divers collectifs, et IU doit avoir pour mission d'appuyer et de participer au succès de ces campagnes, en évitant que l'activité préélectorale n'absorbe la totalité de l'organisation. Au vu de cette priorité, le combat simultané contre le félipisme et le PP devrait apparaître plus clairement. On a parfois l'impression que face aux attaques du PSOE et de certains médias accusant IU de faire la «pinza» (la tenaille) avec le PP, la direction fédérale répond de façon défensive, et pas toujours limpide. C'est vrai qu'il ne s'agit pas d'une question facile à préciser : l'insistance dans la définition conventionnelle du PSOE comme un parti «de gauches», telle qu'en usent les adversaires d'IU ou même des secteurs de la Nouvelle gauche, sert l'objectif de plus en plus difficile de la transformer en force subalterne du félipisme. Mais la fermeté dans la critique et l'autonomie face au PSOE (qui fait bien, lui, la «pinza» avec la droite nationaliste catalane face au mouvement ouvrier) devrait être compatible avec une prise de distance constante vis-à-vis du discours très souvent démagogique d'une droite incapable d'offrir un programme alternatif, précisément du fait de sa convergence notoire avec la politique économique et sociale félipiste. Ainsi, comme l'a dit un délégué du Pays valencien lors de l'assemblée, IU ne doit être ni «béquille» du PSOE, ni «pinza» avec le PP.

Changer les rapports de forces

Ce qui doit bien apparaître clairement, c'est que l'objectif d'IU est de changer les rapports de forces face au PSOE, du point de vue social et électoral. C'est la seule possibilité pour que se produise un changement d'orientation dans les municipalités et les communautés autonomes qui permette à IU d'y gagner la majorité, avec l'aspiration à de nouveaux modèles de villes et de régions alternatifs, fondés sur une «culture de la transformation» et non pas de la simple gestion dans le cadre du modèle dominant de la compétitivité et du «darwinisme social» transnational.

Là où le PP obtiendrait la majorité, le rôle d'IU dans l'opposition sera de vertébrer une résistance et une contre-hégémonie à même d'empêcher la démoralisation éventuelle de certains secteurs de la gauche sociale ; si le PSOE se joint à ce processus, il pourra être le bienvenu.

Là où le PSOE gardera la majorité, c'est le Conseil politique fédéral qui discutera des critères programmatiques et des conditions d'un éventuel accord, dans le cadre de la recherche de la «cohérence fédérale» qu'a approuvée cette assemblée.

En ce qui concerne la transformation d'IU en «mouvement politico-social», un autre problème central touche à ses rapports avec la jeunesse. Il ne s'agit pas de surévaluer l'importance du secteur de la jeunesse qui se préoccupe de politique ; mais ils sont nombreux à participer aux mobilisations antimilitaristes, écologistes et pacifistes, et l'attention que leur porte IU laisse beaucoup à désirer. Pour ce qui concerne IA, l'enjeu nous paraît énorme, plus encore alors que la nécessité d'un renouveau de générations est de plus en plus urgente pour la gauche.

Il y a, enfin, le respect du pluralisme interne. Son adoption dans les statuts et sa mise en œuvre dans la majorité des organisations d'IU sont patentes, mais il persiste également dans beaucoup d'elles une vieille «culture politique» où la tendance à reproduire la dialectique ami-ennemi dans tout débat reste la règle et interdit le dialogue et la solidarité commune face à un projet collectif. Savoir combiner la diversité des courants et des collectifs où on décide au consensus ou à la proportionnelle et l'application des résolutions prises n'est pas chose facile, mais ce qui est en jeu. c'est l'avenir d'une IU capable de s'affirmer comme une véritable référence politique de la gauche à l'échelle du pays.

Sur toutes ces questions, il est à prévoir des processus de différenciation au sein d'IU, qui ne menaceront probablement pas son unité interne, mais qui pourraient faire réapparaître les tensions qui se sont déjà manifestées dans certaines fédérations, comme à Madrid ou dans le Pays valencien.

En résumé, au-delà de ses limites actuelles, IU apparaît comme un espoir de recomposition politique que nous ne pouvons sous-estimer si nous voulons agir pour que se produise une remobilisation sociale, une défaite électorale du PSOE au profit de la gauche et, à plus ou moins long terme, que renaisse la confiance dans un projet alternatif et internationaliste face au capitalisme.*

Madrid, le 21 décembre 1994

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