Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Un PC à part

· Inprecor n° 388, février 1995 · p. 18-19 · 1 869 mots

Portugal Syndicalisme Italie

Le Parti communiste portugais (PCP), n'a pas connu une évolution comparable à celle du PDS en Allemagne, de Refondation en Italie, ou encore de la Gauche unie en Espagne. Notre camarade Francisco Louça, membre du Parti socialiste révolutionnaire (section portugaise de la Quatrième internationale), en esquisse ici les causes, en revenant sur l'histoire du PCP et sur son combat contre le fascisme. Francisco LOUÇA

Be PCP a été crée en 1921 à

L partir d'une scission du mou-

vement anarcho-syndicaliste, comme c'est d'ailleurs le cas de plusieurs partis communistes de l'Europe du Sud. II s'agit donc d'un parti qui n'est pas issu du courant socialiste, mais qui tire son origine de forces anarcho-syndicalistes, très combatives. Cinq ans plus tard, en 1926, la dictature fasciste s'installe au Portugal pour y gouverner jusqu'en 1974. Tout au long de ces 48 années, le PCP était la force la mieux organisée de la gauche, voire même la seule, pendant de longues périodes, en raison de la disparition des socialistes et de la liquidation des anarcho-syndicalistes par la répression. Jusqu'au 25 avril 1974, date de la révolution antifasciste, le PCP n'était qu'un petit parti qui ne dépassait pas 3 000 militants. En 1963, le PCP a connu sa principale scission (pro-chinoise) qui a donné naissance à une série d'organisations représentant dans l'ensemble un courant important, qui a fait contrepoids au PCP au sein même du mouvement ouvrier et dans le mouvement étudiant.

Par ailleurs, le PCP a gardé un grand crédit du fait de la résistance antifasciste qu'il a menée, et l'image de l'Union soviétique est restée pour l'essentiel intacte au Portugal : des événements comme ceux de Budapest ou même de Prague n'ont eu aucun impact significatif et le départ de quelques intellectuels importants du PCP à

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l'époque est resté un phénomène marginal. Cette situation n'a pas permis le développement au sein du parti d'un phénomène général de contestation concernant l'évolution du stalinisme et de sa politique internationale.

De la révolution à la normalisation

Avec la révolution du 25 avril 1974, le PCP s'est lancé dans un travail au sein de l'appareil d'Etat en participant au gouvernement provisoire et même en développant une politique d'infiltration et d'intervention au sein des forces armées. Néanmoins, il a gardé un impact populaire dans les organisations du mouvement syndical et social. Cela s'explique par le fait que la participation du PCP dans l'appareil d'Etat, contrairement à celle des eurocommunistes, se faisait dans le cadre d'une crise prérévolutionnaire et par conséquent apparaissait comme une forme de transposition du conflit social au sein des instances du pouvoir. Ce n'est que plus tard que le PCP a développé une théorisation réformiste classique pour légitimer cette participation, en la présentant comme une forme de dualité du pouvoir, notamment sur le plan économique suite à la nationalisation des grands groupes économiques

CARERATIVA A EXPLORAÇAO

• CARRASCAL

portugais. Cette vision stratégique réformiste a été acceptée dans la mesure où elle se basait sur des faits concrets qui apparaissaient comme des pas en avant pour les gens. Tout au long de cette période, le PCP a réussi à sauvegarder son image de parti combatif à la tête des grands mouvements d'occupation des terres pour la réforme agraire, la nationalisation et contre les tentatives de coup d'Etat visant au renversement du gouvernement provisoire.

Le processus de normalisation qui a commencé au Portugal en novembre 1975, suite au coup d'Etat, a chassé le PCP du gouvernement et a mis à nu la réalité des rapports de forces, ainsi que la faillite de la ligne réformiste et de ses intonations radicales. La participation du PCP dans l'appareil d'Etat a cédé la place à une politique démagogique et catastrophiste. Jusqu'aux années 80, le PCP prétendait que le processus révolutionnaire était toujours en cours, pour justifier sa politique de collaboration de classes pendant et après 1974, politique qui n'a pas réussi à bloquer le processus révolutionnaire jusqu'en 1975.

La première fois que nous avons discuté avec le secrétaire général du PCP, Alvaro Cunhal, c'était à leur demande, au début des années 80 : on s'est trouvé dans une situation bizarre où Cunhal nous disait

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que la révolution continuait, et nous affirmions le contraire, en les accusant d'avoir contribué à la bloquer. Mais pour eux, même après le 25 novembre et la récupération du pouvoir d'Etat par la bourgeoisie, la révolution était tellement dynamique qu'elle se développait toujours : c'était pour eux une façon de consolider leur base militante, de rejeter les tendances social-démocrates en multipliant les proclamations en faveur de la transition au socialisme et à une société sans classe. C'est ce parti pris idéologique qui permettait au PCP de rejeter l'eurocommunisme : tout à fait hostile à Enrico Berlinguer et à l'évolution du PCI, il n'a eu de rapports pendant longtemps qu'avec le PCF, avant que ce dernier ne se déclare, à sa façon, eurocommuniste. Le PCP était resté l'allié fidèle de Moscou en Europe.

Le PCP et l'eurocommunisme

Avec 15 à 18 % des voix aux élections municipales, et récemment 10 à 12 % au niveau des élections générales, il fait preuve d'une certaine résistance et stabilité au niveau électoral, et reste largement majoritaire au niveau syndical : il a donc une présence politique très importante.

Le PCF est apparu en mai 1968 comme un parti qui s'est dressé contre les mobilisations. Pour le PC portugais, ça dépendait des mobilisations. Par exemple, quand il est entré dans le gouvernement provisoire, il a tout de suite organisé une manifestation syndicale contre les grèves, parce qu'il y avait des grèves sauvages partout, les gens occupaient les entreprises. Cette première manifestation a d'ailleurs été un échec. Il a donc cherché à contrôler, à institutionnaliser, à canaliser les mouvements, à empêcher que la réforme agraire ne débouche sur la remise en cause globale des rapports de forces, toujours à la recherche de compromis, dans le gouvernement provisoire, avec les forces bourgeoises.

Mais en même temps il s'est vu obligé de s'approprier des mobilisations et des formes de combats de première importance. Il apparaît donc comme un parti qui s'est compromis avec des choses comme les nationalisations, certaines occupations de terres dans un contexte d'affrontement social violent, où l'extrême-droite était très active, incendiant des locaux du PC, parfois aussi de notre parti, et des locaux syndicaux.

Le règlement intérieur du PCP est très bureaucratique. Certains de ses dirigeants comme Cunhal, qui a passé plusieurs années en prison, dont neuf ans dans une cellule totalement isolée, qui a réussi à s'enfuir de la prison la mieux surveillée sous la dictature fasciste, gardent de leur combat antifasciste une grande autorité morale et politique. Cela les distingue évidemment d'un Georges Marchais au passé très peu glorieux. Cette direction historique, active depuis parfois 50 ans, contrôle tout dans le parti et rend très difficile l'apparition d'un contrepoids. Il y a eu des contestations dans la jeunesse et dans les secteurs syndicaux, avec de nombreuses démissions, mais ce n'est que vers la fin des années 80 que quelques scissions sur des questions politiques se sont produites : un député européen et une partie de la direction de l'appareil syndical du PCP sont partis, quelques uns ont été en fait expulsés, c'était une scission organisé.

Pendant longtemps, les événements internationaux ont eu très peu de poids dans la politique portugaise, très peu internationalisée. L'information sur la politique internationale était très limitée et le PC constituait un appareil social semi-autonome dans la société, qui avait ses propres moyens d'information. Dans l'Alentejo, par exemple, il y a eu des reportages très impressionnants, très vrais, montrant que les ouvriers et les paysans ne croyaient pas à la chute du mur de Berlin : c'était purement et simplement de l'intoxication, de la propagande bourgeoise, donc cela n'avait pour eux aucune valeur. Mais progressivement ces événements ont eu un impact, les conséquences de la chute ont été très dures, car il y a eu une perte de crédibilité brutale. Cela a eu un effet durable et même catastrophique sur l'image et l'identité du PC. La direction essaie de regrouper les forces en disant : «Vous pouvez nous donner votre confiance parce que vous nous connaissez, mais nous on ne connaissait pas suffisamment la situation à Prague et à Moscou.» Ils essayent de consolider des relations au niveau international avec les Cubains et les Coréens.

Pas de recomposition avec Cunhal

La scission de 1989, formée par un député européen et une partie de l'appareil syndical, s'est cristallisée sur la position du PC concernant l'Europe et le Marché commun. C'est une scission qui évolue vers la droite maintenant, même si elle a défendu des thèmes de gauche sur les questions internationales — ce qui nous a permis d'avoir des débats avec eux — et sur la question syndicale où ils proposaient plus de démocratie. Ses deux dirigeants les plus importants sont ouvertement alliés au PS : l'un a été élu sur la liste du PS et l'autre est président d'une municipalité de la région de Lisbonne élu sur une liste du

PS. Quelques militants ont résisté à cette évolution et publient un journal.

Mais le problème du PC, ce n'est pas tant cette scission que l'érosion de son électorat et de sa base militante. Ils ont d'énormes difficultés d'organisation : ils ont fait dernièrement une conférence d'organisation dramatique sur le thème du fonctionnement des cellules, la nécessité que les gens qui payent des cotisations participent à leurs réunions de cellules. Ils n'ont jamais réussi à avoir un journal significatif. Ils avaient lancé un quotidien qui a disparu avec des pertes énormes. Et leur base sociale vieillit. Alvaro Cunhal a 82 ans, il a un cancer, c'est un type qui a une présence politique et une capacité d'intervention impressionnante. Il s'est fait remplacer au niveau du secrétariat général par un «jeune», mais qui ne fait pas le poids.

C'est toujours un grand parti du mouvement ouvrier organisé, de la gauche organisée : c'est difficile d'envisager un grand processus de recomposition sans une racine qui vienne du PC contrairement à ce qu'on pouvait dire il y a 20 ans. C'est vrai qu'aujourd'hui le processus de recomposition, c'est surtout le renouvellement des forces militantes de la gauche, un regain de combativité et donc des gens qui doivent apprendre à faire de la politique. Penser qu'une organisation de la gauche révolutionnaire, une gauche alternative va se construire sur la décomposition du PC est une approche très restrictive et fausse. Tant que Cunhal contrôle l'appareil, il constitue un obstacle réel à une telle évolution. Après Cunhal, qu'est-ce qui peut se passer ? Il y a des dirigeants importants du PC qui sont sur d'autres positions, mais qui ne prennent pas de positions alternatives dans le PC et qui attendent leur

Dans le cas du PDS en Allemagne, de la Gauche unie en Espagne et de Refondation en Italie, leur capacité de s'autoréformer jusqu'à un certain point et de maintenir ses distances face à la social-démocratie et même face à l'appareil d'Etat est venue d'un secteur de l'appareil. Le PCP ne connaîtra pas une telle évolution du vivant de Cunhal, toutefois il est difficile d'envisager un grand processus de recomposition à gauche ne prenant pas racine dans le PCP. *

Lisbonne, décembre 1994

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